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Une photographie de Chekib Abdessalam

TALKING WITH BASHO

VINGT ET UN HAÏKU DU CHEMIN KANAK

par Nicolas Kurtovitch

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    En 1998, du mois de mai à la fin du mois de juin je participais aux répétitions de la pièce " Le sentier Kaawenya " à la salle Sissia du Centre culturel Tjibaou. Passé huit heures du soir il n'y avait plus personne sur le site qui, s'il avait été inauguré le 4 mai, n'était toujours pas ouvert au public, les répétitions duraient parfois jusqu'à 22h et même 23h, je laissais alors les acteurs en découdre avec le texte et le metteur en scène et profitais du temps et de l'espace offert pour parcourir plusieurs fois le Chemin Kanak alors uniquement éclairé par les lueurs de la nuit qui variaient d'une heure à l'autre. La lumière se reflétait dans l'eau toute proche et sur le toit de certaines cases en fonction de l'endroit où je me trouvais. Nous étions parmi les premiers, en dehors de ceux qui participaient activement à sa construction, à fréquenter ce lieu. En pleine nuit dans une grande solitude, avec l'angoisse d'une création en cours les incertitudes et le doute qui précèdent une confrontation avec le public et avec soi-même, tout était alors réuni pour une grande communion avec les éléments, avec les pensées et avec les signes que le Centre souhaite communiquer. Marcher, parcourir le Chemin Kanak était à la fois une grande joie et une succession de moments privilégiés au cours desquels la peur se mêlait à la sérénité, indubitablement le moment était unique il convenait d'être attentif.    


1er étape
    Dès le départ, avant même le premier pas, sur le Chemin j'entends les bruits nocturnes, je vois l'ombre des arbres avant de voir les arbres eux-mêmes, l'ombre dont la lune est responsable. Lorsqu'il est question de lune, j'espère la nuit. Sans la nuit la lune semble morte, ou en attente, elle n'a presque pas de sens, elle s'endort et pose son visage, allonge le cou et se met à rêver. Au réveil, quand il faut se remettre en route, il fait noir, la lune ouvre les yeux et son cœur en même temps que le mien s'emballe. Entre les nuages elle déplace et vient jusqu'à moi, pour un peu j'utiliserai les formes aériennes du Centre pour l'atteindre. Sous mon corps étendu, l'eau passe, je peux me laisser prendre et rêver comme LI Po que j'y trouverai la lune qui m'a donné naissance .
De ce sentier
entre l'eau et la mer
le silence conduit

Des cris
inaudibles
ceux des marais pourtant

Sous mon corps
comme d'habitude
de l'eau passe




2ème étape
    J'avance doucement, petits pas, petits pas, quelque fois retour en arrière de quelques pas, je m'attarde à observer une plante, une branche, un dessin. Je me demande, les premiers hommes ont-ils fait plusieurs essais et souvent manger de la nourriture aigre, avant de toucher du doigt et du palais, le secret de chaque plante? Encore en grande parti ignorant de presque tout je passe près des pierres, des tas de terre, tas d'herbe sèche prête à être brûlée, quelques minutes tout juste en jouissant du lieu. Je me sens même projeté en d'autres lieux, d'autres pays où l'émotion qui m'envahissait alors était comparable à celle d'aujourd'hui.

Deux heures
minimum
pour tout parcourir

Deux heures
minimum
succession de soleil et d'ombre

Petit pas petit pas
grand regard
sur la vie

Toutes ces plantes
peu à peu me prennent
et m'abandonnent

Et là encore
je me retrouve
à l'ombre

3ème étape
    Seul à déambuler il y a de courts instants de peur à décamper à toute vitesse ; à quoi bon être là, à quoi bon toute cette agitation, théâtre, mise en scène, déplacements, idées, contre-idées, à en oublier que sur le Chemin nul besoin de s'encombrer de corbeille. Je me souviens de certains moments passés tout simplement assis dans la case prêtée par des amis, assis à la maison, juste les fesses posées au seuil de la porte à regarder pousser mes bambous, n'est-ce-pas suffisant comme activité ? Ai-je vraiment quelque chose à dire ? Le soleil est depuis longtemps couché et à l'abri des torrents, j'ai le sentiment que d'autres pensées s'imposent à moi, il y a comme une appréciation, une compréhension, du pays tout entier, alors qu'il y a à peine cinquante mètres que je marche !

Bruit anodin
une branche
mon pied l'a écrasée

Si quelqu'un chante
je l'entend
tout en marchant



Côté du chemin
brouette abandonnée
rouillée par les ouvriers

Pas de cerf volant
sur le chemin
nul besoin

Autoportrait
en pêcheur habitué
me surprend toujours

4ème étape
    Les autres, ceux que j'aime, que j'abandonne ainsi chaque soir pour déambuler à ma guise, sont quelques part sous la construction, sous l'édifice monumental, presque comme réfugiés à l'intérieur d'une grotte comme à l'écoute des vieilles voix, certains que personne sur le Chemin ne les entend, pas même moi. La barque faisait traverser le fleuve aux anciens d'Egypte, ici l'eau passe, serpente, s'enfonce et s'épaissit, je la vois, je l'imagine remonter le long des tiges, comme si elle courait sur ma peau. J'ai bien conscience en cet instant que je vais mourir. Ca pourrait tout aussi bien être le cinquième jour de marche, je ne serais pas arrivé plus loin que là où je me tiens, près du banian, près de ses racines. Cette partie du Chemin ne peut se faire que seul, seul à pénétrer au cœur de l'arbre y rencontrer sa mort à l'abri des larmes et de l'abandon.

L'eau qui passe
dans ces jardins
mes pas dans la boue

Me voilà
entre banian
et tas de boue

Quelques pas m'ont suffit
sous les branches
l'écho de ma naissance

Jamais seul
eux me suivent
me précédent les absents

Je sais lire le rocher
oiseau avec ailes déployées
la mort traversée





5ème étape
    Je ne peux pas dire que mes semelles sont usées, le chemin n'est pas suffisamment long pour cela, et puis quoi de mieux, quelle autre façon idéale que de voyager nus pieds ? Sur le tronc coupé, renversé, couché sur la route la peau assure une bien meilleur prise. On entend tout autant avec les pieds qu'avec ses oreilles, alors j'étais là pour découvrir, histoire de sentir pendant quelques minutes palpiter un peu plus fort que d'habitude mon sang et mon souffle, c'est à ça que la vie se révèle à soi. En ce Chemin j'écoute autant le silence peuplé du clapot sur les racines de palétuviers, que le souvenir de paroles qui ne cesseront jamais de m'habiter, elles sont portées par les feuilles du bois de fer, elles vont en rencontrer d'autres et abandonner une vieille peau en glissant, en serpentant sur le sable.

L'ombre de l'ombre
me couvre
pour me pousser dehors

Le bout du chemin
là où on meurt
je n'y suis pas allé

Ceux qui ont conçu
le chemin au bout
ouvrent la porte

    Faire le parcours de retour, retrouver les autres, ne rien dire, d'abord, puis parler à quelques uns, ceux qui sont là. Je me souviens, après avoir été nourri par les arbres, les plantes, les formes les bruits et les couleurs, les odeurs et les craintes, m'être penché sur un exemplaire photocopié d'un des premiers jet de la pièce et d'y avoir écrit, au dos de chaque page, les premiers vers y retrouvant le bruit et l'agitation qui dans une spirale étrange prennent sens suite à la marche précédente et qui à leur tour, bruit et agitation, donnent espace de manifestation, donnent du sens, au Chemin Kanak.

Répétition terminée
les grilles sont tirées
au-revoir au gardien

                   

     

                                                                                             Nicolas Kurtovitch
MARS 1999