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Une photographie de Chekib Abdessalam

Le voyage initiatique

 

par Mila Caron

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Je distingue quelque chose de familier dans cette sphère. Je ne saurais quoi dire. Couleurs auxquelles je vais appartenir un jour ? Difficile à dire. Ce dôme est habité par le spectre de la pâleur féminine, décomposition, rayonnement complexe qui englobe les images juxtaposées formant une suite ininterrompue de toutes les teintes de la conscience.
Qui seule demeurera, peut-être. Le blanc et son prisme. Blancheur de la peau moite au seuil du dernier jour. Éclats ultimes qui font resurgir la palette des nuances du film de la vie, sa transparence.

Je le contourne. Une ouverture se fait et je me sens aspirée vers l'intérieur. Je suis du voyage comme si on m'y avait invitée à me mettre à l'aise, à m'asseoir confortablement. Il y a cette qualité laiteuse qui flotte tout autour de moi, une sorte de coussin mou qui d'abord me frôle le dos, me masse la colonne et les fesses. C'est très fugitif.
J'entends des voix stridentes qui me transpercent avec cette question toujours demeurée sans réponse. Ces éléments sonores demeurent consolants, même dans la froidure rythmique de cette détresse.

Le volatile orchestral me renvoie des vibrations qui se changent en images mentales et je deviens l'entité en son centre. Des souvenirs gravés en moi refont surface. De toutes sortes qui me parviennent un peu pèle-mêles. Que je sais déjà ou que j'ignore. Ma vie comme une fuite en avant, cette quête intellectuelle qui a faillit à chaque pas. Des symphonies inachevées et des paroles en l'air. Que de questions futiles ai-je grignotées ! Une boule de feu qui se consume en tournant sur elle-même, comme si je m'étais toujours dépêché de vivre de façon
désordonnée, confuse, à toute vitesse. Ma peur de mourir malgré tout.
M'éteindre. Plus que tout, devoir quitter ce monde en ne voyant que les accidents, sentir le rejet, aimer par-dessus ceux-là même qui m'ont rejetée, qui m'ont prolongée dans le doute, qui ont fait couler dans mes veines la révolte, qui n'auront jamais rien compris à ma simplicité.

Un jour ou une nuit, je le sais, je me lèverai de l'autre côté de la vie et jamais plus je ne boirai à même la fontaine de cette chair. À peu de choses près, peut-être aurais-je senti mon univers flotter dans un océan de passion. Y arriverai-je avant même que je n'aille m'y installer définitivement ? Allez savoir... L'urgence de crier mes émotions me vient d'où, exactement ? De cette incapacité d'ouvrir la bouche, de cette gêne du langage verbal, peur de déranger ou plutôt la crainte
d'être contrariée de n'être pas capable de m'exprimer convenablement
afin d'être réellement comprise ? Pour me libérer, je crache sur les pages, je m'arrache les cheveux de ne pouvoir toucher mon sang avec les doigts, et parfois combien difficilement avec les mots. Comme si dire était une valeur absolue clouée dans le temps qui ne pourra me rattraper, la solution à ce demi-embarras, complexe inexplicable, béquille m'empêchant de m'ouvrir le coeur tel qu'il s'apprêtait à s'ouvrir, alors, avant même de dire. Oui, il y a cette angoisse qu'on ne puisse me comprendre, que je ne suis pas que cette masse néguentropique
avant que je ne laisse mon corps au vestiaire de la vie. Mon corps, comme une vieille peau à laquelle je m'étais accoutumée.

Je devrai seule affronter la mort, ma mort, cette anonyme. Celle-là même qu'on dit qui me fauchera l'herbe sous les pieds, devant laquelle je vais me raidir. J'aurai été cette souche sur laquelle où auront germées des idées fécondes, sans rapport, géniales, à suer, pour finalement comprendre qu'il n'y a qu'une route à suivre. Oui, bouffer ! dévorer ! Ne pas perdre mon temps, non, car elle sera celle qui m'annulera et qui me prendra tout. Un seul coup de vent ! Celle qui me
rejettera aux yeux des autres au niveau du souvenir, du déjà vu, du déjà
entendu parlé. Celle qui signera mon arrêt. Celle-là même qui
m'aspirera dans son trou obscur, qui me transportera dans son vide. Vide
elle-même ? Enfin, il est certain qu'elle sera celle qui me réduira,
aidée du temps, à ce paquet d'os, à ce petit tas de poussière. La grande
balayeuse qui n'oublie personne, ni rien de personne. Elle sera
peut-être là, droite, sèche et se permettra avec fierté d'épousseter sa
manche du bout des doigts. Son visage, sans savoir pourquoi, il me
semble qu'il sera fermé. Comme parfois celui d'un joueur de Poker. Elle
me donnera l'impression d'avoir horreur des conversations. Le langage
des hommes n'est probablement assez bien pour elle.

Complice du temps, elle me déposera à mon tour dans la banque de l'oubli, comptant soigneusement le bilan de mes jours et de mes nuits et se contentant de mes restes. Elle n'aura que faire de mes bons sentiments, de mes peurs, de mes bonnes actions. Elle me prendra tout et me regardera pourrir en souriant. Ça présage bien. Dieu que je suis bête ! Toutes ces questions, suppositions, mais logiquement, je sais qu'elle m'attend quelque part, après ce tournant du nouveau millénaire. Moi, moderne, fin de siècle. Je le sais. C'est d'ailleurs la seule chose que je sais d'elle, ce rendez-vous qu'elle m'a fixé sans commentaire. Cela
me suffit pour vouloir l'apprivoiser.

S'il y a, c'est debout que je voudrais la voir venir et l'affronter. En toute lucidité. Les deux pieds bien ancrés sur la terre où elle m'a vue naître. Je voudrais entrer dans ma mort comme on entre dans le coeur de celui dont on ne sait rien. Oui, c'est dans le respect le plus complet de l'un et de l'autre que je voudrais qu'ait lieu notre rencontre. Et qu'elle m'emporte à tout jamais au fond de son royaume où qu'il soit, quel qu'il soit. Que je m'enfonce dans les profondeurs de son silence ou dans l'horreur de ses ténèbres.
                                           
Il se peut que je perde toute mémoire de cette vie, qu'il n'y ait plus rien, que le contact soit coupé à jamais. Je ne pourrai plus imaginer ce qu'aura été la vie, la mienne et celle de l'univers. Le tempo du métronome, l'archet grinçant sur mon coeur, assonant, la dernière musique que j'aurai entendue. Ou bien alors, je comprendrai tout. La mort étant peut-être un éblouissement ou encore comme si la vie n'en était que le brouillon. Je n'en sais rien.

Je serai néant.

Et définitivement née antérieurement.

Tout ce que je sais, c'est qu'un jour j'y passerai. Peut-être ont-ils des vieux maîtres là-bas qui me prendront par la main de l'âme et qui me montreront l'infinité des chemins qui mènent à l'éternité. Mais l'infini sans le toucher, le sentir, le goûter, comment arriverais-je à en jouir ? Bien sûr, je pourrais à la limite me passer de mes yeux, de mes oreilles, de ma voix, mais les caresses, les baumes, les saveurs, j'ai peine à le concevoir. Peut-être me convaincront-ils que la vie c'est la mort et que la vie que je viens de quitter, que c'est elle le grand trou
noir. Qui sait et qui osera pour l'instant me contredire ? Ces hypothèses ne se peuvent vérifier que de l'autre côté. Peut-être en discuterons-nous à loisir pendant l'éternité ? Peut-être aurons-nous mieux à faire ? Je n'en sais rien.

La vie m'apparaîtra comme un songe ou comme un rêve. Beau ou mauvais.
Qu'importe ! Comme un rêve confus à tout le moins. Et je dirai aux morts, mes pareils, mes semblables : « C'est étrange, j'avais un corps.
J'étais toute petite, oh ! si petite ! Si fragile et si tendre. J'aimais les jeux, presque tous les jeux, je faisais de mon corps ce que je voulais, je le pliais, l'allongeais, le faisais bondir, l'étirais, le durcissais ou le faisais tout mou. De grandes sources et dans ces sources, j'allais boire l'eau fraîche au coeur même de mes amants.
Parfois, aussi, j'entendais des voix, des voix sourdes provenant du
centre de la terre et m'en collais l'oreille au sol pour mieux entendre
ce qu'elles avaient à me dire. Je savais que l'on parlait de moi,
j'entendais murmurer mon nom, me voyais transporter dans l'univers de ma
tête près d'une porte invisible. De là, j'ai vu venir à moi des hommes,
les laissais venir tout près, si près, me disant qu'ils allaient bien la
traverser par eux-mêmes. Longtemps j'ai attendu et vint ce jour où je me
suis entendu dire : « Non, non, petite, c'est à toi de les faire
passer». J'aurai tout tenté, regardé d'où venaient ces appels et cela
n'aura été qu'au moment où j'aurai perdu tout espoir que là bang!
plusieurs hommes se sont mis à chanter et à me cracher leur ventre.

Et puis, j'ai grandi. Il y a eut une ville, une grande ville et beaucoup
d'autres villes, toujours plus grandes et toujours plus lointaines avec
des rues et des buildings, avec des murs et des lumières, avec des
visages et des vitres. J'ai vu des parcs et des frontières, des rives et
des forêts. Des oiseaux grands et petits et des fruits pleins les
arbres. Il y avait aussi des soleils, des liqueurs qui m'enivraient, des
casse-tête, le goût des encres. J'aimais lire, écrire, compter. De la
fumée aussi, j'ai vu. Trop de fumée. Comme j'ai pleuré ! Des guerres
et des hurlements. Une menace constante au-dessus de nos têtes. Ce
n'était pas qu'une idée, la guerre. Car je n'étais pas seule.

Je me souviens aussi qu'on chantait. Qu'on riait. Qu'on dansait. Qu'on
se consolait. Qu'on baissait la tête devant les plaintes des
tout-petits, le sang des victimes, les bêtes du labo. On nous disait
portez les habits réglementaires. Faut dire que je commençais à en
avoir ma claque de ces fringues. J'avais toujours hâte de me retrouver
pieds nus dans les champs ou dans les draps, impatiente de me
déshabiller et de me laisser caresser le corps par la brise et le
soleil, ou par cet homme du moment. Tout le monde était vêtu de la même
façon. On avait l'air de chiens savants dans un cirque et on nous
répétait sans cesse que si on faisait comme toute la compagnie, que nous
serions l'élite de demain. J'allais parmi eux.

J'avais une mère et un père que j'aimais comme des montagnes sacrées. À
qui je voudrais redire merci pour la vie. Merci d'avoir laissé couler à
mes pieds le torrent de mes révoltes, de ne pas vous en avoir été
offusqué. Ils en avaient vu d'autres ! Leur foi en moi. Moi, du moins,
n'ayant compris leur simplicité que beaucoup plus tard. Leur sourire
comprenait la jeunesse. Les avez-vous vus, dans quelle étendue s'en
sont-ils allés se reposer ?

Il y avait tellement de gens que j'eusse aimé rencontrer du temps de mon
vivant. Des gens biens, des penseurs, des génies. Des êtres simples,
quelque fois même, des passants.

Croyez-vous que maintenant j'en aurai le temps ? Oui, bon, la vie
n'était qu'un rêve et que fait-on maintenant ? Puis-je être utile ?
Dois-je rester invisible ? Aie-je un amant qui m'attend ? Est-ce qu'il
est plus facile de vivre à deux dans l'éternité ou va-t-on seul comme
dans la vie ? À l'invisible, tout n'est-il pas permis ? »

Un jour, peut-être, je me lèverai de l'autre côté de la vie. Je me
demanderai ce qui a bien pu se passer et je me verrai embarquer dans
cette autre dimension. Je marcherai dedans. Peut-être pourrai-je
contempler ce qu'aura été ma vie. Serai-je en transit ! En attente.
J'attendrai qu'on vienne me chercher. Aurai-je à me réincarner dans
quelque autre univers inconnu de ce côté-ci de la vie ? Peut-être
comprendrai-je que je ne pouvais rien démêler dans le demi-sommeil de la
vie et je prendrai l'éternité pour une grande aventure. Peut-être
dirai-je que j'aimais bien rêver, que j'aimais bien le rêve de la vie et
que de fait, tout m'aura étonnée. Que même vieille, j'étais encore un
enfant. On me dira alors : Tu as le temps d'y penser.

Je dois sortir. Mon heure n'est pas encore venue. La mort est pleine de
surprise, mais ma vie aussi. Aucun doute.

Réduite à l'état de veille, crèvent derrière moi d'autres sphères.
J'entends, à mesure que j'avance, la symphonie de leur «pop» légers et
discrets.

                                                                                           Mila Caron