| AVANT
J'irai à Compostelle.
Juillet venait d'arriver, et avec lui les premières chaleurs d'une année jusque-là bien
peu généreuse en rayons de soleil. Et brusquement je me sentais tout proche de ce grand
départ que j'avais programmé dès octobre dernier, pour le 15 août.
Cela s'était passé au cours d'une conférence que d'anciens pèlerins avaient organisée
dans la bibliothèque de ma ville. Au beau milieu de l'exposé, mu par je ne sais quelle
irrésistible force, je m'étais tourné vers Christiane et lui avais déclaré à
l'oreille : " dès que possible, je pars pour Compostelle ". A son tour elle
s'était tournée vers moi et m'avait adressé un sourire stupéfait et incrédule. En
vérité il y avait de quoi avoir quelques doutes sur le sérieux d'une telle décision.
Non seulement parce qu'elle était soudaine et semblait bien irréfléchie, mais surtout
par ce qu'elle impliquait : j'aurai à parcourir, en partant de ma maison, car telle
était l'hypothèse, près de 1.900 km à pied pour arriver au terme du pèlerinage.
Je devais accomplir cela, moi qui, détestant l'esprit sportif et la compétition, ne
manquais jamais une occasion de raconter cette anecdote attribuée à Churchill à qui un
journaliste demandait un jour : " Quel est donc votre secret pour garder une telle
forme ? " Il avait répondu avec la conviction qui le caractérisait : " No
sport!".
J'aurais pu toutefois, me direz-vous, ne pas être sportif tout en pratiquant la marche,
à dose modérée. Eh bien non, même pas cela ... J'avais d'ailleurs à mon actif un
certain nombre d'expériences plutôt malheureuses de marches en montagne. Il faut dire
qu'il s'agissait de marches en groupe or tout groupe, non constitué au départ, génère
de façon spontanée son propre leader, lequel, dans la plupart des cas, n'a qu'une idée
en tête : vous en mettre plein la vue et vous démontrer qu'il est le meilleur ; et sans
l'avoir vu venir ni souhaité, vous voilà enrôlé comme simple fantassin dans une armée
de fortune, obligé de marcher à un rythme qui n'est pas le vôtre, sous le commandement
d'un chef autoproclamé qui, la plupart du temps, ne fait pas dans la nuance et n'a pas le
moindre sens de l'écoute pour la conduite d'un groupe. Plusieurs fois j'avais dû
m'élever avec force contre ce genre d'abus de pouvoir et même, un jour, abandonner la
partie. Voilà où j'en étais en matière de marche à pied.
Bien entendu, Christiane n'ignorait rien de tout cela ; voilà pourquoi ma déclaration
lui semblait, à juste titre, bien peu crédible. Mais pour ce qui est de ma décision,
dont la soudaineté lui était apparue si singulière, elle relevait pour moi, malgré son
étonnante spontanéité, d'une certaine logique. Je réalisais en effet, qu'elle était
l'aboutissement d'un long cheminement, le fruit d'une longue maturation qui avaient
commencé quelque vingt et un ans plus tôt et peut-être même bien avant.
Depuis toujours, le nom de Compostelle était pour moi attaché à des images
moyenâgeuses que j'affectionnais particulièrement. Cela avait à voir par exemple, avec
les églises romanes, les abbayes, les cloîtres, les cathédrales, tous ces monuments
d'un lointain passé que j'avais si souvent visités et qui m'avaient enchanté tout au
long de ma vie.
Cela avait aussi à voir avec la peinture médiévale, la statuaire religieuse, de pierre
ou de bois polychrome, les parchemins enluminés, le chant grégorien, la chanson de
geste, les légendes, et tout l'art de vivre de ce temps-là, quand le mystère, le
merveilleux et le sacré imprégnaient le peuple dans ses gestes les plus quotidiens. Sans
doute ne fallait-il pas chercher ailleurs les raisons qui, un jour de 1978, alors que
j'étais immergé dans le rythme infernal des affaires, m'avaient conduit à repérer à
la devanture d'un libraire d'Annecy, ce merveilleux livre de Barret et Gurgan, "
Priez pour nous à Compostelle ".
J'avais alors lu avec gourmandise les pérégrinations de ces deux auteurs et les
témoignages qu'ils rapportaient de nombreux autres pèlerins ayant accompli le parcours
depuis l'an 1000 jusqu'à nos jours. Ainsi, aux côtés de ces vaillants marcheurs,
j'avais déjà fait, en pensée, le pèlerinage de Compostelle, j'avais mesuré le poids
de leurs efforts, de leurs souffrances parfois, mais aussi l'intensité de leurs
jubilations et de leurs extases. J'avais pris plaisir à côtoyer ces hommes du Moyen Age
qui, partis des quatre coins de l'Europe, avec besace, calebasse, bourdon, pèlerine et
coquille, rustiquement équipés comme on pouvait l'être à cette époque, s'en étaient
allés pour réparer leurs fautes, gagner des indulgences, et pourquoi pas, le paradis.
Toutes choses qui ne s'obtenaient pas sans risques car très souvent, la route était
inhospitalière, parcourue de faux pèlerins, détrousseurs et brigands, qui n'hésitaient
pas à dépouiller le pauvre jacquet, quand ils ne le laissaient pas raide mort sur le
bord du chemin.
Voici entre autres anecdotes, ce que rapporte ce pèlerin du 12e siècle, Aimeri Picaud,
dans son " Guide du Pèlerin de Saint Jacques de Compostelle " (ceci se passait
dans les Landes) : " Bien des fois, après avoir reçu l'argent, les passeurs font
monter une si grande troupe de pèlerins, que le bateau se retourne et que les pèlerins
sont noyés ; et alors les bateliers se réjouissent méchamment après s'être emparés
des dépouilles des morts. " Ou bien encore : " Les Navarrais impies et les
Basques avaient coutume non seulement de dévaliser les pèlerins allant à Saint Jacques,
mais de les " chevaucher " comme des ânes et de les faire périr."
Soit dit en passant, ce livre rempli d'observations, de conseils et de recommandations de
tous ordres à l'usage du pèlerin du Moyen Age est tout à fait passionnant, même si
l'on ne peut que s'attendrir et sourire devant tant de naïveté quand il y est question
des coutumes et des croyances religieuses, notamment celles se rapportant aux reliques.
Pour le reste, comme le disait un pèlerin d'aujourd'hui, c'est l'ancêtre du " Guide
du Routard ".
Depuis ma décision, je m'étais donc mis à lire tout ce qui, traitant du chemin, me
tombait sous la main, et peu à peu je m'étais senti très proche de ces grands
voyageurs. J'étais même devenu l'ami de l'un d'eux, Jean de Tournai, natif des Flandres,
qui pérégrinait avec son confesseur. Cet homme me semblait avoir vécu comme personne
l'expérience du chemin ; jovial, bon vivant, pétant de santé, grand amateur de belles
choses et de bonne chère, prompt à saisir l'occasion de faire un festin, de goûter un
bon vin, il était soucieux du devenir de son âme et attentif au sacré.
Donc, j'avais vécu tout cela, mais en pensée seulement ; seulement ou presque, car
depuis octobre j'avais eu à cur de préparer mon départ en commençant, d'une
part, à rassembler les affaires dont j'aurai besoin : sac, vêtements, cartes, boussole,
couteau etc... et d'autre part, à marcher pour m'entraîner. Plusieurs randonnées de
trois jours dans l'arrière-pays sètois et le long du Canal du Midi m'avaient dérouillé
les jambes et je me trouvais maintenant avec à mon actif quelque 450 km de marche à
travers la France, chiffre que j'espérais porter à 500 au moins à la date de mon
départ.
Mais qu'allai-je donc chercher dans cette longue aventure ? Quelles raisons impérieuses
me poussaient à partir pendant près de trois mois, seul, sur des chemins de cailloux, de
terre, de poussière et de boue, sous un soleil implacable ou sous l'orage glacé ?
J'étais incapable de répondre d'une manière satisfaisante à cette question ; et
bientôt, je me rendis compte que tous ceux qui avaient fait le pèlerinage et que j'avais
soit lus soit rencontrés, parlaient de cette même incapacité à identifier le moteur de
leur démarche. A cette interrogation, je n'avais à opposer qu'une pauvre liste de
quelques mots tels que aventure, solitude, retour sur soi, méditation, dénuement,
vérité, authenticité, quête spirituelle, refus de la routine, dépassement, lâcher
prise ... On remarquera que, fidèle à ma doctrine, il n'y sera jamais question de
performance ! Par contre l'idée de lenteur à opposer une bonne fois à la vitesse, cette
tyrannique et absurde valeur à laquelle nous vouons un culte exorbitant, m'enchantait
totalement.
Le pèlerin du Moyen Age, dans sa naïveté religieuse, avait, lui, des objectifs clairs
et précis : plus il touchait de reliques, plus il priait en marchant, plus il souffrait,
et plus il gagnait d'indulgences et pouvait espérer le paradis. Et moi, pauvre occidental
dubitatif de cette fin de millénaire, devenu sceptique à force de rationalisme et de
technologie, et pourtant nourri par des siècles d'authentique foi chrétienne, je devais
me contenter de ces quelques vocables auxquels je m'efforçais de prêter des pouvoirs
magiques.
Je compris alors que la seule attitude valable que je puisse adopter était celle de
l'accueil inconditionnel. J'allais partir sur les routes de France, de Navarre et
d'Espagne et j'ignorais, pour la première fois de mon existence, la plus grande partie de
ce qui allait m'arriver. Pour une fois je lâcherai tout contrôle sur les événements et
je tacherai de les recevoir avec la plus grande simplicité et de m'adapter à leurs
exigences, attitude nouvelle qui, pensais-je, était propre à laisser s'épanouir les
dons de la vie, attitude inédite du lâcher prise qui, selon les dires de mes aînés,
transformerait bientôt le marcheur en pèlerin et le pèlerin en homme libre. Voilà les
pensées qui animaient le futur jacquet à quelques semaines de son départ et que faisait
reluire le chaud soleil de juillet.
Je n'avais aucun doute sur mon départ; il aurait bien lieu le 15 août prochain, car ma
décision était irrévocable, sauf imprévu grave, évidemment ; mais qu'en serait-il de
mon arrivée à Saint Jacques de Compostelle ? Elle était bien envisagée pour le milieu
du mois de novembre, mais réussirai-je ? Je me disais bien que, s'il le fallait, je
m'arrêterai là où une quelconque défaillance n'empêcherait de poursuivre, mais à la
vérité, je n'avais guère envie d'explorer plus en détail ce genre d'hypothèse ; mon
intention était évidemment d'aller jusqu'au bout.
Je partirais donc libre et confiant. Le seul objectif secondaire que je poursuivrais
serait, chemin faisant, l'écriture d'un livre auquel le présent texte pourrait servir
d'introduction. Mais même cela n'était pas certain. Cela arriverait peut-être, si les
idées venaient d'elles-mêmes car en tout état de cause je me refuserais à me faire
violence pour atteindre ce but.
Alors, nous verrons bien. Pour l'heure, je me contenterai de clore le présent chapitre
par la mention " à suivre ... " A laquelle, en futur pèlerin libre comme
l'air, j'ajouterai : " peut-être...".
Seynod
Juillet 1999
PENDANT
Vers Santiago
Autant de cailloux sur le chemin de Compostelle
que d'étoiles dans le ciel
Autant d'étoiles dans le ciel
que de cailloux sur le chemin de Compostelle
Et je sens bien que chaque caillou du chemin
est un éclat de vérité qui me concerne
Et je sens bien que chaque étoile dans le ciel
brille d'un éclat qui me concerne
Et j'avance à pas lents sur ce chemin de vérité
jour après jour, étape après étape
Seule mon ombre m'accompagne
devant moi le matin et derrière le soir
J'entends mes pas sur les cailloux
battant comme l'horloge
et le fer du bourdon
Et ma folie est telle
que même au pas de l'escargot
j'arriverai un jour à Compostelle
mon sac et ma coquille sur le dos!
Moissac
20 septembre 1999
APRES
LETTRE A UN AMI (VIRTUEL)
Mon Cher ami,
Ta lettre m'attendait à mon retour à Seynod ; en effet, je suis arrivé à Santiago le
10 novembre, jour de ma fête, sans que je l'ai ni voulu ni vu venir... Saint Jacques a
parfois de ces facéties !... En fait, je l'ai appris par plusieurs coups de téléphone
le matin même de mon arrivée alors que, tout en marchant, je découvrais au loin les
premiers faubourgs de la ville. Puis, contrairement au retour " buissonnier "
que j'avais imaginé au départ, j'ai finalement opté pour une solution rapide en prenant
l'avion pour Genève le 16 après une petite semaine sur place.
Mais revenons à ta missive dont je peux te dire qu'elle tombe très bien car après 8
jours de " décantation ", elle me conduit à revenir et réfléchir encore sur
les valeurs essentielles de ce pèlerinage ; car, pratiquant ou pas, c'est bien ainsi
qu'il faut le nommer (mais les vocables " exercice purificateur " ou "
quête " me vont aussi très bien). Ta première question était de savoir comment je
me sentais au retour de cette expérience et, en fait, tu donnes toi-même la réponse :
" différent j'imagine ", écris-tu. C'est bien cela, différent puisque, depuis
mon retour, je me rends compte au jour le jour (ce dont je n'avais pas conscience pendant
le voyage) que je suis en décalage par rapport à certaines situations de la vie
courante, en particulier lorsque je me trouve en société ou face à certains faits que
j'ai déjà connus dans le passé. Evidemment, la question qui se pose est celle-ci :
" Est-ce un progrès ? " Réponse : " Pour le moment, ça n'est pas
toujours très confortable ". Je vois que mon rapport aux êtres et aux situations à
changé mais je suis incapable de dire en quoi ; peut-être une plus grand distance, donc
moins de vulnérabilité... A dire vrai, je suis persuadé que si changement il y a, il ne
peut être que positif mais c'est l'intuition qui me le dit, plus que la raison.
Quant à la notion d'exploit, en est-ce bien un ? Il me semble que beaucoup sont capables
d'en faire autant. Mais il est vrai que pour réussir il faut remplir un certain nombre de
conditions dont la plus importante est une détermination sans faille car l'épreuve est
longue et dure, et les occasions de découragement sont innombrables, ce qui, d'une
certaine manière, rejoint ton idée de " force morale ". Mais il faut aussi une
bonne préparation physique, un matériel adapté et fiable, suffisamment de temps et
d'argent et ne pas avoir de problème à la maison. J'ai vu plusieurs abandons (il y en a
beaucoup) pour l'une ou l'autre de ces raisons.
Autre sujet que tu abordes : " la découverte de soi ". Rien de très
spectaculaire dans ce domaine si ce n'est deux choses, l'une relative au corps et l'autre
à l'esprit ou à l'âme. La première aura été pour moi la découverte de ressources
physiques insoupçonnées - et pourtant présupposées puisque indispensables du seul fait
de tenter l'aventure - mais ne sommes-nous pas un tissu de contradictions ? Se réveiller
et repartir le matin en pleine forme alors que la veille au soir on était totalement
épuisé et rempli de doute sur sa capacité à redémarrer, est quelque chose de quasi
miraculeux. La seconde se rapporte à des manifestations plutôt mystérieuses que tu m'as
dit avoir connues toi aussi et je crois fermement que c'est une chance; je veux parler de
ces vagues d'émotion intempestives qui, à plusieurs reprises et sans pouvoir en
identifier les causes, m'ont véritablement submergé. Je me revois par exemple descendre
les degrés du grand escalier à la sortie de la cathédrale du Puy en pleurant comme
jamais. Cela s'est reproduit à plusieurs reprises et toujours dans des lieux à
caractère sacré. Je ne sais dire exactement ce qui se passait en moi dans ces
moments-là mais j'ai la conviction qu'il s'y passait de bonnes choses, qu'il y avait en
profondeur de puissants mouvements de l'âme, ce dont les larmes n'étaient que le signe
extérieur. De tout cela, je crois qu'effectivement il m'en reste, si ce n'est une
meilleure connaissance de moi, tout au moins une source d'interrogations nouvelles propre
à faire jaillir des vérités jusque là inaccessibles.
Pour ce qui est de l'échelle des valeurs, "y a-t-il du nouveau", me demandes-tu
? Je crois bien que là, il y a un changement significatif ; et cela rejoint la notion de
distance accrue par rapport aux événements et aux choses, dont je te parlais plus haut.
Est-ce un changement durable ? Je le souhaite car il est clair que je trouve
particulièrement confortable le fait d'être plus détaché et d'échapper ainsi
davantage à la tyrannie du désir et de la volonté qui lui est asservie. Dans cet ordre
d'idée, ce qui m'a frappé c'est la rapidité et la facilité avec laquelle j'ai oublié
tous mes soucis domestiques et autres. Je crois bien que, dès mon premier kilomètre,
j'avais lâché tout cela et que plus jamais jusqu'à mon retour je n'ai voulu en entendre
parler. Il faut dire que Christiane, en bonne gardienne des lieux, a mis un point
d'honneur à ne jamais m'en entretenir au téléphone ; mais tout de même, n'est-il pas
étonnant de se désintéresser aussi facilement de choses pour lesquelles j'étais
parfois prêt à lutter avec la dernière âpreté afin qu'elles se déroulent selon ma
volonté ? Très rapidement, j'ai constaté une chose étonnante : comme tout le monde, je
vivais sur ce chemin de toutes petites histoires, je me cantonais à des faits minuscules
qui n'avaient à voir qu'à cet objectif unique : marcher. Entre pèlerins, l'ambiance
était légère et bon enfant ; nous riions (ou râlions) pour des riens et tissions de
toutes petites anecdotes sans plus jamais penser aux " problèmes importants "
que nous avions laissés à la maison. Bientôt, il s'est avéré que, toutes anodines
qu'elles soient, ces petites histoires ressemblaient étrangement à la vie, mais comme en
raccourci et en zoom à la fois, et que grâce à ces propriétés, il était aisé de
bien les observer dans leur déroulement et d'en tirer d'authentiques leçons sur son
propre comportement, sur celui des autres, et finalement sur l'être. Ainsi, je voyais se
confirmer sous mes yeux ce que j'avais compris depuis un certain temps, à savoir que si
l'on ne peut guère se réformer soi-même par des résolutions et donc par la volonté,
on peut y parvenir par l'observation et la prise de conscience. Tu pourras m'objecter
qu'il n'y a pas besoin de marcher vers Compostelle pour observer ; sans doute et, Dieu
merci, il arrive que nous le fassions, mais pour ma part, jamais les choses n'ont été
aussi claires que sur le chemin ; probablement à cause de la disponibilité totale et
peut être aussi de l'extrême lucidité que génère l'effort physique. Toujours est-il
que, par le jeu d'un étonnant basculement, la petite histoire ayant remplacé la grande,
c'est la petite qui devient importante puisqu'elle offre au pèlerin l'ouverture possible
des portes du progrès, ce qu'en général, lorsqu'il est pèlerin authentique et
sincère, il est précisément venu chercher.
Encore un mot sur les pèlerins, justement ; qui sont-ils, d'une manière générale ? Ils
sont de toutes les couches sociales et de toutes les professions mais ce qui est
sympathique c'est que rien de leur appartenance sociale n'apparaît car tous ont en commun
les mêmes choses et les mêmes comportements : rien ne ressemble plus à un pèlerin
qu'un autre pèlerin, qu'il soit jeune ou vieux, espagnol ou français, riche ou pauvre et
les contacts s'établissent horizontalement dans la plus grande simplicité. Mais la chose
la plus importante qu'ils ont en commun c'est la démarche spirituelle ; bien peu de ceux
que j'ai connus en étaient totalement exempts. C'est elle qui donne au chemin cette
sérénité et cette fraternité introuvables dans la vie ordinaire; Cela dit, le chemin
génère aussi son lot de " branques " et de " bipèdes ". En
vérité, les pèlerins ne sont-ils pas tous un peu atteints ? Car il faut une certaine
dose de folie ou à tout le moins, de fantaisie, pour se lancer dans une pareille
histoire...
Je ne sais pas, mon cher ami, si j'ai répondu à tes questions ; peut cela est-il un peu
embrouillé. Il me semble, en tout cas, que je dois te prévenir que ces réponses ne sont
peut être que provisoires car au fond, suis-je bien revenu ? Pas si sûr... car j'ai le
sentiment que le chemin continue... intérieurement, s'entend. Et s'il m'est difficile
d'aller beaucoup plus avant sur ces sujets (et il y en a tant d'autres) dans le cadre
d'une simple lettre, il est clair que nous pourrons y revenir autant que nécessaire.
J'espère que les vacances nous en donneront l'occasion, par exemple.
En attendant, je t'adresse mes pensées les plus amicales.
Seynod,
24 novembre 1999
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