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Une photographie de Chekib Abdessalam

LA MAISON DIEU

ou
le voyage de Noçam entre ciel et terre

par Jean-P Desthuilliers

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   Le maçon assembla les schistes et les marbres
Jointoyés au plomb sec et au mortier de chaux,
Pour ériger la Tour, tel un tronc minéral
Appelant les nuées en vaporeux feuillage.

  

Le maçon ménagea les voussoirs et les cintres
Arrondis au bédane et polis au grain d'eau,
Pour ouvrir un regard sur le ciel intérieur,
Ce pur geyser d'azur jailli de fonts anciens.

  

Le maçon édifia la couronne toiture
Tuilée de bronze et d'or et ceinte de créneaux,
Pour clore la maison telle bouche scellée,
Enceinte d'un tracé secret d'architecture.

  

Le maçon semença les dunes alentour
de vents d'août et de sables gypseux,
Pour qu'un jardin d'oyats et d'ajoncs acérés
Orne d'herbe et de fleur les accores du mur.

 Le maçon consacra de paroles augures
Le sens caché du lieu et le nom de la Tour,
Verticale folie ainsi qu'un phare en terre,
Dédiée à Noçam son jumeau son miroir.

  

De la gorge de Dieu la réponse lumière,
Foudre froide et de soufre et chute d'astres pierres,
Fusa décapitant I'œuvre neuve flambant,
Projetant sur le sol les gémeaux têtes basses.

 
L'arcane XVI du TAROT de Marseille illustre ce voyage

Fissurée, la Tour
Au souffle du soufre s'ouvre,
Souffrance et fracas.

                        Tête perdue, tête en bas
                         Le savoir est renversant


                        L'ÉCREVISSE NOCTAMBULE
                                             ou
                        le voyage de la Lune dans l'eau




Écrevisse aiguisée pour trancher le fil d'heures
Partageant la lumière entre soir et matin,
Les loups écartelés entre haine et amour,
Tu flottes sur le bleu d'un reflet immobile.


Quel zénith inventer pour désigner le site
Où la culmination du silence s'enlise
Dans le chant si ténu de ces esprits subtils
Naissant des vibrations de tes antennes souples ?


Sémaphores dédiés à l'ancien alphabet,
Pour épeler le nom de rites restitués,
Baptêmes à l'envers des eaux banalisées,
Attirez-vous la lune en inverse marée ?


Écrevisse, cercueil de nacre et de calcaire,
Écrin d'un corps secret, germe d'humaine forme,
Tu marches dans les eaux tel un chariot d'étoiles,
Carapace d'aurore, et gemme en fer natif...


Faut-il qu'un faux reflux comble la flaque d'encre
Où tu buvais les mots, avant que de vomir
Les doubles oraisons d'un oracle ambigu,
Annonce de merveille et clameur de miracle ?


Faut-il qu'un soleil vrai évapore le sang
Liquoreux que tu couves en attente de
Clore le cycle fou d'un cœur irrésolu,
Par la mate implosion d'une éclipse éternelle ?





L'arcane XVIII du TAROT de Marseille illustre ce voyage. regardez-y ce détail, l'écrevisse dans le plan d'eau inférieur.

                                         Cancer ivre d'encre,
                                                         Face close, en ostensoir,
                                                                                  Chiens happeurs de manne.

 

Entre deux tours, chaque lune
A dévoré un soleil?






TORTUE SPATIALE
ou
le premier voyage de la Tortue marine



Tortue, tête tordue, au dos d'or et d'ardoise,
Tu nages dans le vent arrondi des orages,
Rampant, lenteur rompue d'un rais prompt de soleil,
Pour goûter la tiédeur verdâtre des jusants ;



Marine au ventre lisse et que le sable érafle,
Tu creuses, dans le jour, une trace sinueuse;
Météore au long cours, gréé d'iode et de sel,
Obscure barque inverse à la coque de nacre,



Galet vagabondant divaguant sur les vagues,
Il faut le cri des fous pour annoncer aux dunes
L'imminente arrivée de ta douce dérive,
Oiseau sans ailes né d'un œuf de glaise obscure,



Peureuse obstination à traquer les embruns ;
Le sable est mémorial où graver ton empreinte :
La poreuse écriture ainsi déroulée dit
Ta rigueur à rêver d'un univers plus stable ;



L'éclair qui te poursuit, messager de nos craintes,
Ne pourra transpercer le temps que tu traverses ;
Tortue compacte d'eau aux yeux d'étoiles clous,
Galaxie close et dense et genèse d'un dieu,



Les mots du manuscrit proclament ta ferveur
A prier, pour combler notre faute finale,
La fissure en nos vies qu'élargit notre excès,
Précipité houleux de vitesse et de hâte...




TORTUE TEMPORELLE
ou
le second voyage de la Tortue marine
(à lire lentement)

 

Tortue lune,
Tu nages dans le temps,
Sur ton dos de nuit chaude emportant
Poulpes aux bras d'étoile, aux ventouses comètes,
Les lourdes galaxies.


Tortue mot,
Tu marches dans l'espace,
Imprimant l'alphabet de tes traces
Pour écrire les noms de nos infirmités,
Sur le papier cosmos.


Tortue onde,
Tu glisses dans l'éther,
Caravelle à la coque hémisphère,
Tes œufs quartz enfouis dans le sable des yeux,
Inventeuse de houles.


Tortue flamme,
Tu grattes dans la cendre
Des mondes consumés, pour entendre
Des dieux agonisant aux portes des enfers,
La prière dernière


Tortue sang,
Tu rampes dans les eaux
De la boîte où flottent nos cerveaux,
Mot à mot composant nos jours et notre histoire,
Caverneuse mémoire

Tortue spasme,
Tu trottes dans nos cœurs,
Maîtresse des amours et des peurs,
Hésitant, cahotant de diastole en systole,
Épousant notre pouls.

 





AUX HUIT CHEMINS
ou
le voyage métaphorique
[2]

 

Le chemin de l'idée

dans la prison des mots,

Associe la serrure aux yeux clos des gardiens :

Les cheveux des barreaux sont cordes de méduse

Nouées pour garrotter les spasmes de l'aurore.

 

 

 

Le chemin du désir

dans le cachot des lèvres,

Hésite entre l'aveu et le renoncement :

La parole, à son fil, coud l'étoffe des langues

A points controversés par les ciseaux du temps.

 

 

 

Le chemin de l'abeille

 

 

 

 

 

Le chemin de l'artère

 

 

 

 

 

écartèle sa danse,

Entre l'espace plat qui engendre les fleurs

Et les vergues du vent où brisent les odeurs,

Avant de s'échouer aux grèves de la ruche.

 

 

au blanc de l'os incruste

L'empreinte d'un cerveau aux gestes d'araignée,

Digérant l'agonie de chétifs songe-mouches

Englués aux filets de nos angles faciaux.

 

 

Le chemin de l'orage

encercle d'un fouet froid

La gorge de l'Orient, l'étrangle de tatouages,

D'écritures, de clefs, de runes cryptogrammes,

Lacérant la peau d'or, caresse d'alphabets.

 

 

Le chemin du hasard

invente ses impasses,

Traces de l'ongle aigu d'un dieu voyeur, fendant

La voûte papier noir de la cave au soleil

Pour épier le sommeil d'électre bouche d'ambre.

 

 

Le chemin de l'étoile

au décours du zodiaque,

Guide des mages fous qui traquent d'ère en ère

L'erreur de l'équinoxe insinuée sur le sable,

Orbe de serpent noir qui se love et divague.

 

 

Le chemin de la nuit

se creuse pour Neptune,

Fatigué de vomir l'algue bleue des marées,

La cavale aux fers d'eau qui effondrant les dunes

Galope dans le flot puis rue dans le jusant.

[2] Extrait de Le sculpteur d’eaux, Prix Jacques Normand 1987 de la SGDL, inédit.


L'ARCHIPEL AUX SEPT ILES
ou
le voyage d'un jour
[3]



1        Le matin vous surprît à Pernes-les-Fontaines
        Et son coulis câlin d'un frisson silencieux
        Vous inondât de mots évocateurs d'aveux
        Naufrages annonçant des extases prochaines



2        D'une venelle chaude à Vaison-la-Romaine
        Fîtes une ruelle au lit de ses élans
        Et les lisses galets déferlèrent en lents
        Ressacs pour une houle oblique et incertaine


3        Jaillis des tourbillons de L'Isle-sur-la-Sorgue
        Mille violons vibrants composèrent de pluies
        Musique déchiffrée où le soupir s'enfuit
        Un double concerto pour délice et pour orgue



4        Vous errâtes autour des cloîtres de Sénanque
        Dans ces embruns de sable où la moiteur des brumes
        Dissout ces encens bleus dont le ciel parfume
        La nef échouée au sec d'une abrupte calanque



5        Vous vîtes le soleil aux murs de Silvacane
        Brûlant le chant doré d'une acide cigale
        A l'heure de complies annoncant une escale
        Propice à accomplir des psaumes plus profanes



6        Le crépuscule vint aux bords de Lourmarin
        Glissant sur l'eau qui sourd de la lueur des sources
        Vers un cap très secret fléchissant votre course
        Vous fûtes barque creuse en la main du marin



7        La nuit vous étreignit dans les approches d'Aix
        Sous vos robes le vent se fit caresse exacte
        Aux rêves de désir et de calme accostâtes
        Pour ancrer votre bouche aux algues de son sexe



        Les remous de l'amour creusèrent en Provence
        De liquides chemins à vos tièdes marées
        Et vous fûtes ces soirs à ses reins amarrée
        Bercée telle une épouse aux noces de l'errance

(3) Extrait de Le sculpteur d’eaux, Prix Jacques Normand 1987 de la SGDL, inédit.

 

                                                                                            Jean-P Desthuilliers