--- Au
revoir ! A dimanche.
Patrick brassa
lair, coude ferme, poignet souple, à la manière des instituteurs quand ils
effacent le tableau. La voiture se dilua dans la grisaille. Quand elle ne fut pas plus
grosse qu'un insecte, des pattes s'agitèrent à travers les vitres. Elle marqua une pause
avant de tourner au coin de la rue. Patrick continua à sourire à la nuée anonyme des
automobiles vrombissantes tandis que sa main se ruait, pragmatique, à lassaut de la
démangeaison qui lui picotait l'entrejambe. Après quoi il rentra à la maison, en se
grattant les côtes, par précaution.
Les appareils ménagers
étincelaient ; les écumoires, la batterie de casseroles, les torchons étaient
accrochés à leurs places respectives ; près du four à micro-onde, bien en vue,
une feuille quadrillée arrachée à un cahier énonçait des instructions ; un verre
retourné finissait de dégoutter sur la desserte de grès ondulé à côté de l'évier ;
le papier aluminium protégeant l'entame d'une baguette, lui lançait des illades
appuyées ; du carrelage sexhalaient, entêtants, des effluves dammoniac
mêlés de pin des Landes. Il se tenait indécis au milieu de la cuisine. Le calendrier
des postes aimantait son regard. La punaise était rouge, il ne lavait jamais
remarqué. Les journées du 24 et 25 avril étaient cochées au feutre, rouge aussi.
Fallait-il y voir une coïncidence ? Il pensa tout haut : « Hé bien !
Nous y voilà. » Comme il narrivait pas à se représenter exactement où
il était, il se contenta de reproduire lexclamation à lidentique quatre ou
cinq fois. Puis il ouvrit le frigo et se servit une bière. Il resta debout, à distance
circonspecte du mobilier, comme sil risquait par un geste irréfléchi de déparer lensemble.
La bouteille décapsulée à la main, il sefforça de réfléchir.
En mars, Isabelle lui avait annoncé quelle
partirait avec les enfants le dernier week-end davril. Elle voulait rendre visite à
son frère, du côté de Limoges. En apprenant la nouvelle, Quentin et Clarisse avaient
sauté de joie. Loncle Julien vivait seul dans la propriété familiale qui se
délabrait, faute de bras. Les enfants pouvaient y laisser libre cours à leur imagination
dévastatrice sans crainte de casser quelque chose, puisque tout létait déjà, à
des degrés divers. Ces derniers jours, leur excitation était devenue insupportable. Ils
avaient échafaudé une quantité étourdissante de projets. On irait à la pêche au
gardon, on nourrirait les poules, on ferait un grand feu de branches mortes dans le
terrain vague qui s'étendait derrière la bâtisse,
on explorerait le grenier au plancher vermoulu, on
Isabelle
tempérait, assez mollement, leur enthousiasme, en riant :
Noubliez pas que
nous ne passerons là-bas que le samedi et le dimanche !
Et le vendredi
soir ! chicanait Quentin, qui comptait bien cette fois ne pas sendormir pendant
le trajet. A onze ans passés, il estimait venu le temps de renoncer à cet autre plaisir
: se sentir soulevé dans l'obscurité d'une cour par les bras vigoureux de son oncle et
porté avec des chuchotements Vous avez fait bon voyage ? Pas trop de
circulation ? jusquau grand lit aux draps un peu rêches où il se
réveillerait le lendemain, une délicieuse alarme à l'estomac. En guise de seule
réponse, sa mère lui ébouriffait les cheveux.
Pour quelle raison lui ne les
accompagnerait pas, il ne le savait plus. Sans doute cette vieille querelle qui avait
failli s'envenimer il y avait deux ou trois ans de cela. Bien que la Vienne ait coulé
depuis sous le pont Aristide, Isabelle voulait éviter tout risque de la voir se ranimer.
Larrangement lui convenait. Débordé de travail, il naspirait quau
repos, que la présence des enfants ne rendait pas toujours aussi réparateur quil laurait
souhaité. Et puis, il se sentait un peu perdu dans l'univers d'enfance de sa femme, ne
savait où se poser, ne trouvait rien à dire à Julien dont l'indolence l'ennuyait. Il
avait donc accueilli le projet avec philosophie et loué en son for intérieur la sagesse
diplomatique de son épouse. Mais, pour ce qui le concernait, il navait rien prévu.
Quallait-il faire de ces
heures qui soffraient à lui, pour ainsi dire, toutes nues ? Deux
matinées sans tour de rôle à prendre devant la salle de bains, sans courses à faire ni
aspirateur à passer ; sans montagnes de pommes de terre à éplucher, à couper en
lamelles ; deux après-midi sans hôtels à acheter ni amendes pour ivresse à
payer ; pas de promenade au parc, ni dessin animé à aller voir au cinéma ;
pas de devoirs à corriger ; pas de disputes à arbitrer, pas de grosse voix à
prendre pour imposer le coucher. Deux journées sans avoir à être père. Ni
époux ? Ah ! Il allait se donner un peu de bon temps.
Patrick passa au salon et se
laissa tomber dans le fauteuil, face au poste de télévision. Le programme traînait sur
la table basse à côté de la télécommande. Cest bien ce quil
pensait : la deuxième chaîne retransmettait un quart de finale de Coupe de France.
Il pourrait regarder le match. Ce serait du bon temps, non ? La bouteille était
vide, il sapprêtait à la ramener à la cuisine, se ravisa, la posa par terre, à
ses pieds. Il tourna la page du magazine : sur une autre chaîne, on donnait un vieux
Don Camillo. A moins il eut un sourire en coin quil ne se
décide pour Nuits torrides à Cuba ? Il avait souvent entendu ses collègues
commenter le programme porno de la nuit, mais pour sa part, les circonstances nétaient
jamais favorables. Voilà quelque chose qui sortirait de lordinaire.
Il regarda le journal du soir. Il
était allé se chercher une autre bière et avait rapporté de la cuisine le cendrier,
souvenir de Porquerolles qu'une cigale bleue sur l'arête était censée évoquer.
Isabelle le rangeait dans un tiroir avec les sous-bocks en cartons et les bougies danniversaire.
Elle naimait pas le voir fumer et ne supportait pas lodeur du tabac. Comme il
navait aucun argument à faire valoir pour imposer son vice au reste de la famille,
il sy adonnait dhabitude sur le perron ou dans la pièce qui lui servait datelier.
Isabelle n'avait pas tort : la cigarette fragilisait son organisme. Cet hiver, avec le
temps frais, il avait enchaîné les rhumes, sans parvenir à échapper au traditionnel
"Tu as fumé", dont la sobriété rehaussait la nuance désapprobatrice. S'il
tentait de rafraîchir son haleine, c'était pire : le constat s'agrémentait d'un
codicille implicite : "et tu essayes de me le cacher". La céramique rapportée
des Iles d'Hyères était réservée aux invités. Ce soir
Hum ! Il naurait
quà aérer un bon coup demain matin.
Le monde allait mal, comme
toujours. Patrick réprima un bâillement, laissa échapper un rot sonore. Il eut un
regard inquiet autour de lui mais il était seul. Avec un soupir, il s'enfonça dans le
fauteuil, étendit ses jambes devant lui. Un à un, ses muscles se relâchaient. La
succession rapide des images, le volume sonore réglé trop bas, l'incohérence des
enchaînements de sujets l'engourdissaient peu à peu. Sa tête se remplissait de
considérations éparses : ne pas oublier de sortir la poubelle
égarée par les
Transports Duglaux
ils sont sur l'autoroute à l'heure qu'il est
un forcené
tire sur la foule dans un théâtre
envoyer une carte à tante Mathilde pour son
anniversaire
Ses paupières se faisaient lourdes. Les pensées affleuraient comme
des bulles de gaz à la surface d'un étang, comme un brouet d'orge fermente en moussant.
Tout à coup, sa main attrapa la télécommande et pressa la touche dalimentation
avec lautorité virile du commandant Koenig souvrant une voie dans la base
lunaire Alpha. Il nallait pas passer deux jours devant la télé ! Sil
sortait ? Un petit verre dans un bar, ça ce serait de linédit !
L'épaisseur du silence le figea
sur le seuil. Il huma la nuit. La température était douce, pas un souffle de vent
n'agitait l'ombre des buissons mais le crachin qui tombait par intermittence depuis la
veille chargeait latmosphère de parfums de terres détrempées, de poussières
grasses. Les senteurs irritantes des thuyas de la haie l'amenèrent au bord d'un
éternuement qui ne vint pas. De la nationale lui parvenait le bruit des rares véhicules
qui y circulaient à cette heure. Les pneus chuintaient en asséchant la route ; la benne
d'un camion tressauta sur une boursouflure. Au loin, un chien aboyait. Il hésita, se
décida pour la voiture. Il aurait préféré flâner sans but précis, navoir pas dheure,
mais le temps nétait pas sûr. Sil se mettait à pleuvoir pour de bon, il
aurait belle allure ! De toutes façons, la ville était petite. Les établissements
ouverts ne devaient pas être légion. Il opta pour la Brasserie du Centre. Quand il
passait devant, les mains pleines de sacs, les samedis après-midi, elle lui donnait limpression
dun endroit animé et accueillant. Exactement ce qu'il lui fallait. Il en
frémissait d'aise.
La ville était très
petite. Elle se recroquevillait encore sous la nuit humide, resserrait ses artères,
pelotonnait ses immeubles frileux. Patrick se gara à lentrée de la zone piétonne.
Les façades écrasaient la rue de leur masse noire. La voie sinsinuait comme un
défilé dans la montagne. Il n'y avait personne mais les mannequins fantomatiques, de lautre
côté des vitrines, le considéraient avec insistance. Il força lallure, la tête
dans les épaules, les yeux rivés sur lenseigne faiblement éclairée qui
tremblotait, fanal dans le lointain. Les chalands avaient-ils été victimes d'une formule
maléfique ? Des flèches tirées par d'invisibles Indiens du haut des immeubles les
avaient-ils cloués dans leurs gestes ? Aussitôt évoquée, l'idée le mit mal à l'aise.
Le claquement de ses semelles de cuir se répercutait sur les murs, multipliait sa
solitude. Une inquiétude diffuse l'envahissait. Ses mains trituraient les clés de
contact, un paquet de cigarettes, incertains gris-gris dans les poches de limperméable.
Cette expédition en terre hostile lui faisait presque regretter le confort abandonné de
la maison. Dans quelle aventure s'embarquait-il ? Il évita autant que possible de
regarder autre chose que le bout dasphalte miroitant devant ses pieds. La crainte
déraisonnable de lire un appel funeste dans les yeux de cire le nouait. Par bonheur, il navait
pas à marcher beaucoup. Il avait bien fait de prendre la voiture.
Quatre tables étaient occupées
quand il poussa la porte. Des couples, de petits groupes tranquilles parlaient à voix
basse. Son entrée passa inaperçue. Il trouva une place libre près de la fenêtre, se
débarrassa de limperméable. Il le plia, le posa sur lassise de la chaise
voisine après en avoir constaté la propreté, sinstalla enfin et commanda un demi
au garçon qui sétait approché. Il anticipait la sensation de douce chaleur qui ne
tarderait pas à l'envahir. Il croisa les mains sur son ventre et soupira. Il réfréna un
petit gloussement, heureux et surexcité comme un adolescent qui vient de franchir les
grilles du lycée et voit s'ouvrir devant lui une longue journée buissonnière avant de
reprendre le car. Penser à inventer une excuse.
Sans avoir jamais été ce quon
appelle un pilier de bistrot, il ne dédaignait pas, autrefois, se plonger dans leur
rumeur virile. Etudiant, il avait même établi son QG, comme il disait, à la Mygale, un
petit café proche des facultés. Il cultivait le souvenir enjolivé des rencontres
insolites qu'il y avait faites. Mais cela datait d'une autre époque et cétait une
autre ville. Depuis la naissance des enfants
En parfaite femme dintérieur,
Isabelle veillait avec une douce autorité à maintenir l'ordre et le calme dans chacune
des pièces de leur pavillon. Cuisinière hors pair, conseillère avisée dès lors quil
sagissait dassortir les cravates et les chemises, elle devançait les moindres
désirs. Il avait de moins en moins l'occasion d'en éprouver.
Il buvait à petites gorgées,
attentif à profiter du spectacle. Il aurait aimé que la salle fût un peu plus animée.
Il serait resté des heures à samuser d'anecdotes, aurait imaginé les histoires
qu'un mot glané lui aurait fait entrevoir. Il aurait fini par prendre part à la
conversation générale, échangé à bâtons rompus des propos sur la pluie ou la
politique avec le barman occupé à essuyer des verres. Mais les consommateurs ne
laissaient transparaître aucun trait de caractère remarquable. Quant au serveur, s'il nétait
pas sollicité, il regardait le match de football sur un petit écran invisible derrière
le comptoir dacajou. A la table voisine, un couple qu'il n'avait pas eu le temps
d'examiner était parti au moment où on lui avait apporté sa bière. A celle où trois
hommes semblaient des amis, lun deux sortait son portefeuille pour régler
l'addition. Un personnage solitaire, absorbé dans la lecture de « lÉquipe »,
retint son attention. Petit, la cinquantaine, avec un début d'embonpoint, il n'avait pas
quitté son blouson de cuir, ce qui lui donnait l'allure d'un mauvais garçon sur le
retour. Un casque de motard sur la table évoquait un Saint Jean Baptiste sans Salomé.
Patrick cherchait à croiser son regard, si d'aventure l'homme venait à lever la tête.
Il avait préparé une phrase spirituelle à propos de sport et se la répétait en
silence pour ne pas l'oublier. Son calembour était fin mais il n'avait jusqu'ici pas eu
l'occasion de s'en servir.
Il y avait enfin, dans une niche
baignée dune pénombre propice, un couple damoureux qui se dévoraient des
yeux. Le thé-citron et le demi tiédissaient sans que l'un ou l'autre s'en soucie. Limage
était émouvante. Un peu lointaine. De toute manière, il semblait difficile de
s'immiscer dans leur tête-à-tête. Le buste droit, comme un aigle juché sur son
promontoire, Patrick faisait périodiquement le tour des publicités fixées aux murs,
faisait claquer sa langue à chaque gorgée, surveillait la lecture du sportif, en
particulier quand il tournait la page, avant de reporter ses regards sur les amoureux. De
l'homme, qui lui tournait le dos, il ne distinguait pas grand-chose et d'elle, guère plus
si ce n'était la brillance électrique des jambes croisées sous la table. Celle qui
prenait appui sur l'autre balançait la mesure des tendres échanges de l'autre côté du
plateau. Parfois, l'escarpin glissait sur le talon, découvrait un instant le renfort
opaque du collant. Patrick observait à la dérobée. Il avait conscience de surprendre un
abandon intime. L'homme, et peut-être la jeune femme elle-même, l'ignoraient. Un peu
troublé, il espérait confusément que la chaussure tombe tout à fait, révélant alors
un pied qu'il imaginait bien tourné. Il essayait de s'empêcher de lui accorder trop
d'attention. Il ne voulait pas être indiscret. Il sennuyait.
Il commanda une autre bière pour
se donner une contenance. Quand le serveur eut déposé la tulipe pleine en lieu et place
de la vide, Patrick esquissa un toast à ladresse du couple, avec un sourire
engageant. La jeune fille laperçut. Elle eut un petit froncement de sourcils, plus
surpris que fâché et détourna les yeux. Peu après, le mollet se contracta, le pied
réintégra son fourreau et se réfugia sous la chaise, où il s'enroula autour de son
compère dans une position défensive. Ah! Lamour, pensa Patrick.
Une douce euphorie commençait à
le gagner, une torpeur agréable, nétait un besoin pressant auquel il lui faudrait
bientôt se soumettre. Il attendait encore, parce quil ne voulait pas gaspiller la
moindre péripétie de sa virée vespérale. Et il navait pas décidé sil
convenait ou non demporter limperméable. Il avait envie de rire, un rien eut
suffi à le dérider mais il cherchait en vain un prétexte autour de lui pour donner
cours à sa gaieté. En désespoir de cause, il imagina la tête d'Isabelle si elle savait
où il se trouvait à l'heure actuelle. Mais l'évocation ne le réjouissait pas tant que
cela.
Quand il ny tint plus, il se
leva, zigzagua entre les tables, une mimique mi contrainte mi amusée aux lèvres, comme
pour prendre à témoin les autres consommateurs des impératifs de la nature humaine. On
lignora. La porte des gentlemen se referma sur lui. De retour, Patrick remarqua que
le motard avait replié son journal et quun homme était accoudé au bar. Il ne
distingua dabord que sa veste à chevrons et son pantalon de velours brun qui
tire-bouchonnait. Pour regagner sa place, il décrivit une boucle qui le rapprochait du
nouveau venu. Il ne put étouffer une exclamation :
Georges !
Hé bien ! On est de sortie ?
Georges se tourna,
le reconnut et le salua lui aussi :
Bonsoir, Monsieur
Maimbourg. Comment allez-vous ?
Ma foi, comme
vous voyez, Georges. Je me paye un peu de
bon temps. Ma
femme est partie chez son frère avec les enfants pour le week-end, alors jen
profite, nest-ce pas ? Joli temps pourri que nous avons ce soir, hein ?
Votre veste est toute humide. Vous buvez quelque chose ?
En réalité,
Georges était déjà servi et ce qui se voulait une invite sonna comme une question
stupide. L'autre, dailleurs, préféra ne pas répondre mais, prenant son verre, le
porta aux lèvres, y trempa son épaisse moustache. Pour faire bonne mesure, parce quil
ne voulait pas paraître abrupt, il acquiesça au commentaire climatique :
On ne se croirait
pas au printemps.
Ah ! ça
non, alors.
Patrick croisa les
avant-bras sur le rebord du comptoir et, hélant le barman, lui réclama une autre bière.
Vous
permettez que je vous accompagne ? Je me disais justement que cet endroit était un
peu
enfin, un peu sinistre.
Sinistre ?
Cest à
dire, pas exactement sinistre. Plutôt trop calme, si
vous voyez ce que
je veux dire.
Hum Hum
Et donc
,
par conséquent
, enfin plutôt donc, je suis bien
content que vous
soyez venu. Ça me fera un peu de compagnie.
Oh, mais je ne
reste pas. Je dois être à la gare à 21 h 53.
Vraiment ?
Comme cest dommage.
Je viens chercher
ma femme. Elle rentre de voyage.
Ah ! Chacun
ses obligations, son fil à la patte. Regardez-
moi ces deux
tourtereaux. Ils sont charmants, nest-ce pas ? Ils ne soccupent de
personne, ils sont seuls au monde. Que voulez-vous, moi, ce genre de scène, ça m'émeut.
Georges Portier
scruta lombre que l'autre lui indiquait du verre, hocha vaguement la tête et
reporta son attention sur un point invisible derrière le comptoir. Patrick Maimbourg
travaillait au service achat. Ils navaient guère loccasion de se rencontrer.
Il le tenait pour un de ces cols blancs qui croient toujours devoir choisir leur langage a
minima quand ils s'adressent à un technicien, courtois, bien sûr, mais faisant montre
d'une certaine condescendance. Ce n'était qu'un jugement assez général, il le
connaissait trop peu pour se forger une opinion fondée. En réalité, il ne pensait rien
de Maimbourg. Il sortit un paquet de cigarettes de la poche de sa veste, en tapota le
fond.
Vous fumez ?
Volontiers,
merci.
Patrick se servit,
tourna la Gitane entre ses doigts avant de la mettre à la bouche. Georges lui tint le
briquet à hauteur de visage puis forma un cocon autour de la flamme pour allumer sa
propre cigarette. Chacun tira une large bouffée, expulsa la fumée droit devant eux au
même moment. Ils restèrent à considérer les volutes qui se déchiraient. Quand il n'y
eut plus rien à voir, Georges sadressa au miroir obstrué de bouteilles :
Vous venez
souvent ici ?
Pas vraiment.
Comme je vous le disais, ma femme est en
voyage, comme la
vôtre, enfin, la mienne vient de partir, alors je suis seul. Et je me suis dit comme ça,
te gène pas, mon ptit Patrick, profite un peu de loccasion. Vous savez ce que
cest : les femmes simaginent toujours que, sous prétexte de discuter le
coup, nous naurions dautre idée en tête que de boire ou de courir le jupon.
Ah ! le cinéma quelles peuvent se faire ! Remarquez, avec ça, mon
épouse est une perle mais je sais bien que si je me mettais à sortir sans raison, elle
ne tarderait pas à nourrir des soupçons. Vous êtes marié depuis longtemps,
Georges ?
La conversation
prit forme. Patrick trouvait son interlocuteur dexcellente compagnie. Le hasard qui
l'avait mené jusqu'ici donnait du corps à son affaire. Les mots lui venaient à gros
bouillons. Le flot intarissable débordait de partout. Ses yeux brillaient, sa main
dessinait des théories dans lespace ou sagrippait à la manche du veston. Il
nétait jusquà ses oreilles qui frétillaient à lunisson. Il insista
pour que Georges reprenne quelque chose et laccompagna en se tenant au rail chromé
qui courait devant le comptoir. Petit à petit, une sorte de complicité sétablit
entre eux sur le dos de leurs collègues, à propos desquels les anecdotes plaisantes ne
manquaient pas. Georges gardait une prudente réserve, se contentant d'opiner du bonnet,
mais Patrick racontait pour deux. Sitôt qu'elle faiblissait, il relançait la
conversation, la guidait par des voies qu'il défrichait au fur et à mesure, la soutenait
à bout de bras dans les passages délicats comme une denrée précieuse qu'il aurait eu
pour mission de convoyer à bon port. Mais à l'instar de tous les aventuriers, il
n'était pas pressé d'y arriver. Il parlait de plus en plus fort. Quand il perdait le fil
de son discours, ses rires intempestifs attiraient sur eux lattention du couple damoureux.
On épuisa le
filon économique, stratégique, syndical. Des collègues masculins on passa aux
secrétaires. Après une nouvelle tournée, la conversation prit un tour gaillard,
gentiment grivois. On trinqua en secouant la tête. On eut de lesprit. Quand enfin,
consultant sa montre, Georges saperçut quil était plus que temps de partir,
Patrick sétranglait en gloussant des sous-entendus audacieux. Il se découvrait des
inclinations pour la jeune standardiste intérimaire. Avec des hoquets dans la voix, il
suivit Georges jusque dans la rue. Tandis que ce dernier manuvrait pour sextirper
dentre les vasques à fleurs où il sétait garé, Patrick donna une grande
tape sur le capot et cria à travers la vitre, en guise dadieu :
La petite
SSStéphanie, cest un sacré morceau.
Resté seul, il développa chaque
ramille de l'agréable moment qu'il avait passé, comme un gourmand suce ses doigts après
la ripaille. Les bons mots continuaient à lui venir. Les meilleurs d'entre eux
franchissaient cahin-caha le seuil de sa bouche appesantie, flottaient quelques secondes
dans l'atmosphère à présent enfumée du bar, en quête d'oreilles. Ils finissaient par
retomber sur la table, bouts de ficelles que ses mains tentaient de nouer ensemble. Il
éplucha méthodiquement le sous verre en carton, le réduisit en copeaux, les rassembla
du tranchant de la paume, les éparpilla à nouveau comme s'il s'agissait d'interpréter
le contenu augural d'un estomac, brouilla le message et en remplit le cendrier.
Elle sappelait Ménalie
Mélanie , il en était sûr. Elle était très jolie. Un beau début
de chanson : "Ména
Mélanie est très jolie,
". Pour la musique, il
s'inspira de Si tu veux faire mon bonheur... Pas le genre aguicheuse à la beauté
provocante dune actrice américaine. Son charme était modeste, discret. Il y était
très sensible, surtout ce soir. Sa poitrine tendait son chemisier, les plis qu'elle y
imprimait soulignaient les volumes avec des ombres contrastées ; elle senveloppait
de tissus souples d'où s'échappaient, quand elle distribuait le courrier, des mollets
fermes et des chevilles dune grande finesse. Plus il y pensait, plus il se
persuadait quelle lui avait tapé dans lil depuis le premier jour. Elle
était arrivée un mois plus tôt pour remplacer Mme Beauveau. Il essaya de se remémorer
les occasions où il lui avait adressé la parole, se rendit compte quà chaque fois
un trouble exquis lavait saisi, une timidité dadolescent qui lui avait fait
perdre tous ses moyens, au point que leurs échanges se réduisaient souvent au
"Bonjour" matinal. Comme elle ne se montrait guère plus diserte, se dérobant
derrière un sourire enjôleur, il inférait de son sens très subtil et désarmant de la
répartie qu'il ne devait pas la laisser indifférente, lui non plus. Le béguin était-il
sérieux ? Qu'il en soit l'origine ou l'objet, il avait un peu perdu l'habitude. Il valait
la peine de chercher à en savoir davantage.
Par exemple, si Mélanie venait à
pousser tout de suite la porte de la brasserie, il se sentait parfaitement laplomb dune
conquête en règle. Pour commencer, il se lèverait, ferait quelques pas dans sa
direction avant de linviter à sasseoir à sa table. Elle le reconnaîtrait,
viendrait à lui avec un sourire. Ils se feraient la bise moi, c'est cinq, un pour
chaque continent . Patrick accordait une importance démesurée à ce rituel, à la
fois troublé par la proximité des visages, le contact de la peau sur les lèvres, et un
peu inquiet de mal s'y prendre. La question du nombre mise à part (on pouvait plaisanter
là-dessus), il n'arrivait pas à savoir si les baisers devaient être francs ou
esquissés, sonores ou secs, pleine joue ou s'égarer au plus près des commissures, voire
jetés dans le vide. Chacune avait sur ces points une pratique différente qu'il ne
parvenait pas à mémoriser d'une fois l'autre. En ce qui concernait Mélanie, l'état de
leurs relations ne légitimait sans doute pas tant de familiarité. La bise serait
prématurée. Ils se serreraient plutôt la main, un peu intimidés. Pour détendre
l'atmosphère, il lui proposerait une boisson composée, un gin fizz serait tout indiqué,
mais peut-être préférerait elle un rhum orgeat (va pour le rhum). Il la questionnerait
sur ses impressions au bout dun mois de travail et louerait son sens de
l'observation. Il trouverait les piques pour assassiner avec humour tel collègue un peu
original, dévoilerait des secrets de polichinelle qui éclaireraient dun nouveau
jour une attitude bizarre. La vie dune entreprise n'est pas avare de drames affreux,
de détails croustillants. Il trouverait le moyen de la faire rire. Il ne faut jamais
négliger le pouvoir séducteur de l'humour. Il s'entraînait à le manier, montant et
démontant ses ressorts, soupesant ses cartouches. Conquise par son impertinence, son
franc-parler, elle déroberait son visage rosissant derrière son verre de thé (car elle
s'était décidée pour un thé, au bout du compte). Il mesurait les progrès de
l'entreprise à l'oscillation nerveuse du carré de carton qui pendait à l'extrémité de
la ficelle. Par une heureuse inadvertance, il lui effleurerait les doigts, aux abords du
cendrier par exemple, il lui semblait se souvenir quelle fumait et les
conséquences découleraient de façon toute naturelle des causes.
Il fixait la porte vitrée, sattendant
à chaque instant à la voir arriver. Navait-il pas fait lui-même le constat que la
brasserie était le lieu névralgique du centre ville, le seul qui fût ouvert à cette
heure ? Ny avait-il pas rencontré Georges Portier ? Les statistiques
plaidaient en sa faveur. Il faut croire aux signes prémonitoires si lon veut voir
se réaliser leurs prédictions. On ne pouvait nier que lendroit fût propice à lattente.
A mesure que les minutes
passaient, cependant, sa confiance sémoussait. Son opération de séduction
imaginaire, à trop rabâcher les saynètes, nétait plus aussi pétillante. Il ne
doutait pas quau prix d'une fréquentation assidue, à tout le moins en fins de
semaines, leurs routes se croiseraient tôt ou tard. Mais il ne disposait pas de cette
latitude. Le retour d'Isabelle et des enfants, après-demain, fermerait la parenthèse
dans le cours de son existence. Si Mélanie ne venait pas ce soir, la belle histoire
risquait de finir avant davoir commencé. Il nétait pas certain de trouver au
bureau les mots quil fallait. Dautre part, si la place était stratégique,
son humeur saccommodait assez mal de la passivité de laffût. Ou plutôt, il
sentait confusément à quels renoncements pitoyables la fatigue allait le conduire.
Déjà, des draps frais et un matelas moelleux s'insinuaient dans son scénario qui
gagnait en épaisseur ce qu'il perdait en licence. Il est des opportunités historiques,
des circonstances où un homme doit savoir prendre des initiatives, forcer son destin, à
défaut de quoi il s'expose ensuite à porter longtemps le fardeau de sa pusillanimité.
Pas plus tard que la veille,
Mélanie avait raconté à la cantine son emménagement, fertile en péripéties. La
camionnette de location, au chargement mal réparti, qui manque verser dans le fossé en
voulant éviter un chevreuil, la poignée d'un bahut qui cède sous le poids dans
l'escalier, les fusibles qui sautent dès le premier soir... Elle lui avait parlé à
cette occasion de la maison dégotée dans un village des environs. Pour le prix dun
appartement malcommode et impersonnel, vous tenez là, avait-il approuvé, une garantie de
tranquillité, et pour la qualité de la vie, cest quand même autre chose. Quel
était déjà le village en question ? Il avait le nom au bord des lèvres mais, lesprit
un peu gourd, ne parvenait pas à le formuler. Ce lui serait une drôle de surprise sil
sonnait chez elle ce soir. Il nétait pas si tard, après tout. Que risquait-il dessayer ?
Il
la savait libre. Elle avait fait trop tôt un mariage en Lorraine qui s'était soldé par
un divorce douloureux. Les aléas de la recherche d'un emploi lavaient contrainte à
quitter sa région pour venir s'établir par ici où elle n'avait pas d'attaches. Il
était facile de détecter sur son visage les traces fugitives d'une tristesse enfouie. La
solitude lui pesait. Elle avait évoqué une fois ou deux ses amis, avec qui elle avait
rompu tout lien depuis son exil. Sa timidité naturelle ajoutée à la déception ne
favorisaient pas le nouveau départ auquel la vie la condamnait. Bien sûr, sa gentillesse
attirerait tôt ou tard quelque galant dans son sillage, pour l'amour duquel elle
refermerait portes et fenêtres, mais pour l'heure, et à condition de ne pas trop tarder,
elle ne s'offusquerait pas dune visite amicale. On pouvait raisonnablement escompter
que la sollicitude rencontrerait un accueil favorable. Comment sappelait le
village ?
La salle s'était vidée. De
derrière le comptoir, lui parvenait le commentaire du match de football. Tantôt
passionnée, tantôt désenchantée, selon que les actions se développaient ou
avortaient, la voix ponctuait le silence de noms de joueurs. Ses efforts pour se souvenir
lui avaient asséché la gorge. Il commanda une autre bière. Le serveur cacha mal une
pointe d'exaspération quand il découvrit le sort fait au carton. Il posa le verre sur la
table et attendit ostensiblement que son client règle ses consommations. Pour se faire
pardonner, Patrick sintéressa à la partie en cours, tout en sortant son
portefeuille :
Beau match ?
Assez.
Les rencontres de coupes sont toujours très disputées. Ça vous fait 67 francs tout
rond. les deux équipes nont plus que cette occasion pour sauver leur saison.
Qui gagne ?
Ce nest
pas fini. Il reste vingt minutes à jouer. Pour linstant, Nantes mène 2 à 1. Et
trente trois qui font cent.
Nant !
Nant-le-Petit. Voilà le village où Mélanie avait trouvé sa fermette. Le nom coula dans
sa gorge, dénoua son estomac crispé, se répandit dans sa tête comme une solution
d'aspirine. Enfin libéré du poids qui lestait ses pensées, Patrick but sa bière dun
trait et reposa le verre à cru sur la table avec beaucoup de détermination. Du revers de
la manche, il essuya la mousse qui restait accrochée aux lèvres. Il était au pied du
mur. Il suffisait de mettre en scène le scénario qu'il avait écrit. Endosser le rôle.
Jouer sa partie. Il faut battre le fer tant quil est chaud, ne pas remettre à
demain
etc. Il rassembla toute son énergie, se leva dun mouvement aussi
maladroit que brusque qui menaça l'équilibre de la table, puis il annonça avec
force :
Bon ! Eh
bien, je vais me rentrer. Allez Nantes !
Lair frais et humide lui
fouetta les sangs. La bruine dansait dans les cônes de lumière. Il cligna des yeux, se
croyant sujet à un étourdissement. Puis il ajusta le col de son imperméable, voulut
lire l'heure à sa montre mais les aiguilles se confondaient. De toute façon, dix heures
moins cinq ou onze heures moins dix, quelle différence ? Qu'importait la synchronisation
rituelle des cadrans à l'amorce des grandes actions. Il n'était pas tard. Il marcha dun
bon pas, s'appliquant à tenir la ligne droite. Au passage, il apostrophait les
épouvantails silencieux qui ne limpressionnaient plus. Au contraire, pris à
témoin de sa résolution, il s'en faisait un public approbateur. Il allait rouler jusquà
Nant, trouver la maison de Mélanie
ça ne devait pas être difficile de trouver une maison dans un village sonner chez
elle, et ensuite
advienne que pourra. Il ne voulait pas pousser trop loin
l'extrapolation, de crainte de se bercer dillusions. Son projet lui paraissait
inattaquable jusqu'à ce moment précis où son doigt se tendait pour appuyer sur la
sonnette. Il voyait, comme s'il y était, la pâleur sous l'ongle de l'index, le sang
chassé par la pression sur le petit bouton purpurin qui résiste et cède en déclenchant
une petite décharge électrique à l'intérieur (Pourquoi purpurin ? Il l'aurait
préféré doré, à la rigueur d'un beau vert bronzé, mais sa tête n'en faisait qu'à
elle-même et ne voulut pas en démordre). Il essaya divers carillons, opta pour un
classique ding-dong d'excellente tenue. Une lumière se faisait derrière le verre épais
et le générique annonçait la suite au prochain numéro. Les mannequins approuvaient,
hochant leurs têtes de cire, pointant de leurs doigts effilés des horizons glorieux.
La jeune fille sautillait au
rythme de ses pas, succession dinstantanés dans lesquels elle adoptait les
différentes poses quil lui avait vu prendre depuis un mois. Mais les scènes de la
vie de bureau se jouaient sans lui. Limage le fuyait, toujours en avance dune
foulée. Il accéléra lallure, tendit un bras pour prendre le téléphone, enlacer
la standardiste, lui murmurer un mot caressant à l'oreille, toujours elle se dérobait. Croyant attraper la
taille souple, ses mains glissèrent sur la croupe humide du cornet de glace (deux boules)
en plastique, qui trônait devant la confiserie. Quelques mètres plus loin, il déclara
sa flamme à un nègre rigolard à l'entrée d'un restaurant louisianais. Un chien aboya
derrière une porte, en réponse aux mots transis qu'il adressait à son propre reflet
dans les devantures. Il tira des bords, de réverbère en panneau d'interdiction de
stationner, esquissa des entrechats de comédie musicale, et remonta la rue commerçante
déserte. Il n'était pas dupe de son état. Il s'amusait de ses méprises. D'ailleurs,
tout le mettait en joie depuis l'instant où il avait su prendre une décision. Il était
heureux, il avait envie de faire la fête et d'associer le décor à son bonheur. En
claquant un baiser sonore sur la vitrine du grand magasin dont les modèles, trop courts
vêtus, lui avaient fait déraper le sentiment vers des étés de palmiers, il se trouvait
admirable et fou. D'ores et déjà, il tenait sa bonne soirée. Le jeu était excitant.
Mélanie ne perdait rien pour attendre.
D'abord insaisissable agacerie, la
certitude qu'il manquait à son projet un élément nécessaire, gagna peu à peu toute sa
conscience. Quelque chose, un accessoire, un mot, une circonstance, devait
les réunir, les attacher l'un à l'autre de manière indiscutable. Voilà pourquoi
l'image de Mélanie ne cessait de lui filer entre les doigts. Il se creusait la tête sans
rien trouver.
Hé !
Monseigneur, t'aurais pas une cibiche ?
Patrick
sursauta. La voix provenait d'une boutique. A cause de l'obscurité, il ne vit d'abord
rien de particulier, c'est à dire toujours les mêmes personnages figés dans leurs
attitudes élégantes. Il se frotta les yeux, se demandant s'il n'avait pas rêvé, puis
remarqua la rupture dans l'alignement de la vitrine. L'entrée du magasin était
renfoncée, ménageant un espace de quelques mètres carrés. Il scruta l'ombre, baissa la
tête et distingua enfin par terre un tas de cartonnages détrempés qui remuait. Un bras
en surgit pour appuyer la demande. Il s'assombrit. Le tableau s'accordait mal à son
humeur guillerette. Les malheurs du monde allaient-ils engloutir la charmante soirée par
ce reflux inopiné ? Il s'apprêtait à passer son chemin, feignant de n'avoir pas
entendu, mais dans l'obscurité, le regard du clochard brillait, fixe. Il eut la subite
vision d'une crèche, avec sa litière miséreuse autour de laquelle se pressaient, de
l'autre côté du verre, des rois mages en boxer et caracos fleuris. Il fit un pas
d'automate en direction de l'étrange troupe. A en juger des cheveux filasses qui
entouraient le visage, ainsi que d'un reste de finesse dans la position vrillée du
poignet, Patrick comprit que Jésus était une femme. Elle paraissait âgée d'une
soixantaine d'années, elle devait en avoir quarante. Elle avait arrangé ses cartons et
ses journaux afin de se construire une espèce de nid. Seule sa tête et le bras étaient
visibles, ce dernier engoncé dans la manche d'un vieux manteau à chevrons. Une bouteille
était posée à portée de main.
Pardon ?
Une cigarette,
n'auriez pas une cigarette pour moi ?
Si si, bien sûr.
Il fouilla avec fébrilité dans
ses poches, trouva le paquet et le tendit à la femme qui se redressa sur son coude pour
s'en saisir. Elle en sortit une première cigarette puis, après avoir jeté un bref
regard sur Patrick, en prit deux autres.
Merci mon prince.
Patrick esquissa un sourire. Il
avança le bras pour récupérer son bien. Il était encore subjugué par l'apparition,
n'avait pas décidé si elle relevait du réel ou du merveilleux. La clocharde tournait le
cylindre de tabac entre ses doigts.
Z'avez du feu,
aussi, si c'est pas abuser ?
A nouveau, Patrick enfonça les
mains dans l'imperméable. La femme actionna la molette deux ou trois fois avant de
réussir à obtenir une flamme. Son visage s'éclaira brièvement. Les lèvres étaient
charnues, les joues se creusaient sous l'effet de l'aspiration. Elle n'était pas belle,
mais dégageait un certain charisme. Pris d'une idée subite, il lui demanda à
brûle-pourpoint :
Je
cherche un cadeau pour quelqu'un, c'est-à-dire, une femme, une amie que je dois aller
voir. Qu'est-ce que vous me conseilleriez ?
Tu sais
l'heure, mon tout beau ? Y'a plus rien d'ouvert dans cette ville. On serait à Pan Am, je
dis pas, mais ici... T'as qu'à lui cueillir des fleurs. Ça fait toujours plaisir, des
fleurs, à une femme.
Ah oui,
des fleurs, merci madame, c'est une bonne idée. Eh bien, bonsoir. Encore merci.
Un bouquet de fleurs
Facile
à dire ! En trouver en pleine nuit relevait de la mission impossible. A moins de cueillir
des iris dans le jardin
Il examina la question sous tous les angles. Des iris
sont-ils bien indiqués en pareille occasion ? En langage des fleurs, ils
signifiaient message. Quel message ? Il ne voyait pas ce qu'il pouvait dire à Mélanie.
Cette idée d'iris messagers était idiote : dire Ceci est un message, lui
paraissait absurde. Sans compter quIsabelle sapercevrait du prélèvement à
son retour. Des jonquilles auraient eu plus dallure, si la saison n'en était
passée. Et il n'avait pas la moindre idée de leur signification symbolique. Ne
risquait-elle pas d'outrepasser ses pensées ? Le muguet, bien que plus modeste, est
réputé porter bonheur ; mais les clochettes nen étaient quaux premiers
ébrouements. D'ailleurs, les convenances exigeaient plutôt des roses, non ? Il se
rappela que la ville en avait implanté un massif au milieu du rond-point de Paris. A
supposer que les fleurs soient ouvertes, il aurait fallu un couteau pour couper les tiges.
Il n'en avait pas sur lui. C'était rageant que d'entrevoir chaque fois des solutions qui
se dérobent, sans pouvoir les mettre à profit.
Il eut alors une inspiration qui
lui parut très avisée. Il avait à la cave quelques bonnes bouteilles. Un Champagne
demi-sec mettrait la visite sur des rails festifs dont il se félicitait déjà. Voilà ce
quil allait faire. Rentrer à la maison, prendre une ou deux bouteilles et se
présenter chez Mélanie au prétexte de fêter son installation. Pour faire bonne mesure,
il prendrait aussi des bougies, pas celles, malingres et tordues, des anniversaires bien
sûr, de belles chandelles à dîner dont le romantisme charmant lui gagnerait le cur
ému de la jeune fille. Il pensa apporter sa barquette de moussaka mais il valait mieux
sans doute ne pas en rajouter. Et puis, il aurait eu le sentiment de trahir Isabelle qui
l'avait préparée à son intention.
Il rit tout haut en cherchant à
insérer la clé dans la serrure de la portière. Il avait de bonnes idées et un sens
inné de l'à-propos. La clé ne voulait pas tourner. Il s'énerva, tenta en vain
plusieurs tractions du poignet, avant de se rendre compte quil se trompait de
voiture. La sienne, dun modèle identique, mais d'une autre couleur, se
trouvait garée juste devant. La confusion navait rien dextraordinaire, la
nuit tous les chats
Il décida néanmoins
de la raconter à Mélanie. Il suffit de peu de chose pour être heureux ensemble.
Dès qu'ils se furent extirpés de leur emplacement, la voiture et son
occupant prirent le chemin du retour avec quelques hoquets. Tous les feux clignotaient. Ce
n'est pourtant pas temps de fêtes, pouffa Patrick. Personne ne se mit en travers de sa
route. Il éperonna sa monture à travers les grands canyons, le regard déjà ivre de
l'or promis. Il dévala en conquérant l'avenue des Thermes, suivit le cours sinueux du
chemin des Carrières, nettoya au passage la ville des poubelles qui prospéraient aux
coins des rues. Le moteur rugit enfin à l'entrée de l'impasse et la voiture se gara sur
le trottoir, sous la fenêtre obscure du salon.
Il émanait de la maison vide un
reproche, d'autant plus pesant qu'il était muet. Lui tenait-elle rigueur de l'avoir
abandonnée ? Peut-être aussi s'indignait-elle de la complicité qu'il s'apprêtait à
lui réclamer pour le complot qu'il fomentait. Il pensa à Isabelle, retint au bord des lèvres le refrain qu'il venait
d'improviser tandis que ses mains se mettaient en quête des clés dans ses poches
encombrées. Il n'était plus question de galops héroïques. Sa belle assurance avait
fondue quand la maison s'était dressée dans la lueur des phares. Le poor lonesome
cowboy avait retrouvé la piste surchargée de traces du passage de Patrick Maimbourg.
Sans foi ni loi tant qu'il était a long way from home, l'une et l'autre
l'assaillaient à présent. La partie la plus délicate commençait. Il prit une profonde
inspiration et ouvrit.
Il se tint sur le seuil, immobile,
chassant la vision des pièces de l'étage, la chambre conjugale qui sentait les draps
frais et le dépoussiérant. Il résista à l'envie de monter, ne serait ce que pour aller
fermer les volets, comme sa femme lui avait recommandé de le faire. Une fois là-haut,
avec un livre en cours sur la table de chevet, aurait-il la force de redescendre ? Il ne
fallait pas flancher maintenant. Ce serait vraiment trop bête. Il réprima un petit
frisson, s'exhorta au courage et abaissa la clenche de la porte de la cave. Il s'enfonça
dans les profondeurs de la bâtisse. De retour au rez-de-chaussée, une bouteille dans
chaque main, il claqua la porte d'un coup de rein, soulagé. Jusqu'ici, tout se déroulait
selon ses prévisions.
Il sortit mais dut retourner sur
ses pas pour aller prendre les bougies. Il tâtonna à l'aveuglette dans le tiroir, ayant
préféré ne pas rallumer. Trop de choses, dans cette maison, avaient la voix d'Isabelle,
l'éclat de son regard. Pour l'obscurité, il avait une certaine expérience, la lumière
manque souvent quand le besoin de bougies se fait sentir. Des soirs d'orages lui revinrent
en mémoire, l'angoisse sourde qui se lisait dans les yeux de Clarisse et l'éclair
admiratif quand son père rétablissait l'ordre des choses en farfouillant dans le tableau
des fusibles. L'évocation était fâcheuse. Clarisse n'avait pas sa place dans cette
affaire. Quant à l'admiration, il se la réservait. Sa main devina la blancheur fade des
cylindres gras. Il les agrippa et s'esquiva comme un agent double qui craint de se faire
surprendre avec les microfilms d'une arme secrète dans la poche.
Quand il se retrouva assis au
volant, son cur battait à tout rompre. Maintenant qu'il était dehors, il
s'étonnait de son audace. Il y a souvent loin de l'idée aux premiers gestes. Rien
n'était gagné, il pouvait encore changer d'avis, mais changer d'avis n'était qu'une
idée, les gestes avaient changé de camp. Ne rien faire, se laisser porter par les
événements sans plus procéder au moindre choix, s'interdire de réfléchir, c'était
continuer. Après un dernier regard au portail fermé, il déposa les bouteilles sur le
siège du passager et démarra.
Nant-le-petit était un bourg
paisible niché au cur des cerisaies au sud de la ville, un peu à l'écart des
grands axes. Avec Isabelle et les enfants, ils s'y étaient rendus à l'occasion d'un
vide-greniers ou d'une kermesse. Quentin, qui jouait au football, avait dû rencontrer
l'équipe de Nant lors d'un tournoi l'année passée. Mais en pleine nuit, les repères
étaient caducs. Il manqua la petite route qui s'enfonçait dans les vergers. Quand il
arriva où il savait ne pas devoir arriver, il fit demi-tour dans un ululement de marche
arrière violentée. Cette fois, il repéra le bon chemin, s'y engagea. A nouveau, il eut
l'impression que des bras fantômes se tendaient pour le retenir. Les mannequins
l'avaient-ils suivi ? Ce n'étaient, dans la nuit épaisse, que les branches tordues des
arbres. Il accéléra. La pluie fouettait le pare-brise mais il ne s'était jamais senti
aussi résolu. L'adversité décuplait ses forces. Rien ni personne ne retient un homme
qui veut être heureux. Il fut néanmoins soulagé quand le faisceau de ses phares
accrocha le panneau d'entrée du village. Il se gara sur la place de l'église et arrêta
le moteur.
Il avait l'intention de se
renseigner auprès du premier passant venu mais il n'en vint aucun. La place était
déserte, sans éclairage. Aux bruits du trajet, couinement des balais d'essuie-glace,
chocs du levier de vitesse emboîté avec obstination, cliquetis persistants du
clignotant, autant de signes d'une mâle activité, succédait à présent une
contemplative perplexité. Le silence était impressionnant. Comme Ulysse et ses hommes,
il était dans Troie. Restait à découvrir Hélène. Il tendit l'oreille et finit par
percevoir un tapement léger qui se répétait à intervalles imprévisibles. Le vent
jouait avec un gobelet en plastique échappé d'un vin d'honneur. Acculé contre une
vasque oblongue, une auge de pierre remplie de géraniums, qui délimitait symboliquement
l'espace, le frêle objet s'efforçait de contourner le muret, tantôt par la droite,
tantôt par la gauche mais, contraint par nature à décrire des arcs de cercle, il se
jetait à chaque fois entre les langues molles de la brise. Quelle malchance !, se dit
Patrick. Un petit mètre d'un côté ou de l'autre
Il fut tenté de lui donner du
bout de la chaussure l'élan libérateur mais il y aurait toujours un mur contre lequel il
viendrait buter. Et puis, il était idiot de s'intéresser au sort d'un gobelet dans la
nuit sur une place de village où l'on est venu chercher une femme.
Les
maisons alentour se renfrognaient dans leur quant-à-soi. Les avancées moussues des toits
donnaient aux bâtisses l'air de froncer les sourcils sous une casquette rabattue. Aucun
rai de lumière ne filtrait à travers les volets qui obturaient les fenêtres. On ne
savait même pas s'ils gardaient des locaux habités ou des granges. Et si la plupart de
ces façades ne dissimulaient que l'absence de murs d'un abandon définitif ? Nant
n'était peut-être qu'une illusion ? Voilà qui expliquerait le silence de mort qui
planait sur le village. Patrick hésita. Il sortit de la voiture, fit quelques pas comme
pour s'orienter mais à la vérité il n'avait pas la moindre idée de ce qu'il devait
faire.
Il se mit à tourner en rond,
guettant un bruit, une voix. A l'aide d'un briquet, il essaya de déchiffrer les noms sur
les boites aux lettres, les sonnettes. Il arpenta la place d'un bout à l'autre sans
parvenir à franchir le rempart des habitations qui la bordaient. Aucun des patronymes,
quand il en trouvait, ne lui allait. Il persévérait moins par conviction que parce qu'il
ne voyait pas d'alternative. Comme le gobelet de tout à l'heure, ballotté par
l'obsession de découvrir quelque chose, il se heurtait aux murs qui se le renvoyaient,
jeu cruel de cour d'école. S'il avait pu acquérir la certitude qu'aucune de ces maisons
n'était celle de Mélanie, peut-être aurait-il pu s'engouffrer dans l'une des trois
ruelles sombres qu'il avait entr'aperçues. Mais trop de portes restaient anonymes.
L'ampleur de la tâche lui enlevait tout sens pratique. Il se tourna vers l'église.
Malgré l'obscurité, on la
devinait massive, trapue même. De jour, elle était sans doute pittoresque. Construite
dans un style roman largement édulcoré par les restaurations successives, elle
conservait un certain caractère. Sa taille, mal assortie au site, pouvait intriguer. Le
village, nonobstant son épithète, avait probablement connu son heure de gloire.
Peut-être des pèlerins égarés y avaient-ils repris des forces sur la route de St
Jacques. Quoi qu'il en soit, l'église aussi était fermée. Aucun recours de ce côté
n'était à espérer. Le monde entier avait donc décidé de se mettre en travers de son
projet ! La pluie fine le harcelait, surgissait de la nuit pour le piquer au visage, mieux
qu'une nuée d'insecte. Taureau désemparé dans l'arène, il quémandait en vain un habit
de lumière pour le défier. Tout ceci était proprement ridicule. En désespoir de cause,
Patrick se réfugia dans la voiture. A ce moment, une cloche au timbre fêlé sonna quatre
coups sans écho. Il était une heure pile, il ne savait pas laquelle. Il commençait à
avoir faim.
Il attendit. La bruine se déposa
lentement sur le pare-brise, brouillant peu à peu le décor. La transformation était
insensible mais il suffisait de garder les yeux fermés pendant quelques secondes pour en
prendre la mesure. L'effet lui rappelait l'économiseur d'écran qui sur son ordinateur au
bureau décomposait de la sorte les images. Nant le Petit s'économisait donc ? Il
gloussa. L'abri de sa voiture lui faisait reprendre du poil de la bête. Comme la caresse
tranquille d'une mère apaise les sanglots de l'enfant, la pluie sur les vitres
l'enveloppa d'un voile lénifiant. Le monde devint flou, vaporeux, ronronnant. Son
angoisse endormie, Patrick rota les fantômes de ses bières et s'enfonça dans les
ressorts du siège.
Il ne put cependant se déliter à
l'unisson du paysage. Bientôt, le malaise reflua. Ses sens se remirent en alerte. Dans
l'habitacle, malgré la pénombre, les lignes et les volumes des manettes et des cadrans
se découpaient avec trop de netteté. L'ongle qui tapotait le volant déclenchait un
vacarme insupportable. Jusqu'à son souffle qui se multipliait d'échos. Quant à
l'humidité, loin de l'amollir, elle crispait ses muscles, raidissait ses articulations.
Il était là pour s'amuser, pour se donner un peu de bon temps, au lieu de quoi, il se
sentait dur comme un calcul dans un rein sanguinolent. D'une autre nature. Indésirable.
Qu'est-ce qu'il foutait ici ?
Les bouteilles de Champagne
posées sur le siège du passager avant visaient l'église. Leurs reflets de bronze
évoquaient des obus de 75, ou le fût des canons eux-mêmes dont les bouchons seraient
les projectiles. A côté, des bâtons de dynamite laiteux n'attendaient qu'une étincelle
pour allumer leurs mèches. De toute façon, il fallait que quelque chose éclate. La
béate sérénité du village endormi le mettait en colère. La tiédeur humide du baiser
narquois qui se collait au pare-brise l'écurait. Le serial-killer qui sommeillait
en lui se préparait à entrer en action avec son arsenal meurtrier. Il balaya les
piqûres d'une pression de l'index sur le levier de l'essuie-glace.
Sur le matelas cotonneux des
nuages bas, la silhouette de l'église s'était galbée. Des hanches naquirent où
s'évasaient les transepts ; entre les tours jumelles de la façade, aux dômes arrondis
en genoux, les vitraux de la rosace eurent des fronces de nombril. Un peu plus bas, l'arc
brisé du portail, orné de moulures dans ses replis, béait sur l'ombre profonde, à
peine protégée par une membrane fine et délicate ; et la petite statue de la Vierge à
la pointe du gable se dressait, purpurine, suffoquant de désir.
Patrick se laissa envahir par
l'image de la femme, assise dans la position traditionnelle des pileuses de mil, nue,
offerte. La surprise le clouait, pantois, la bouche entrouverte sur un cri qui ne venait
pas. Remontant du sexe, son regard caressa enfin la façade. La limite du pare-brise lui
cachait la partie supérieure du tronc. Il se pencha mais se rejeta aussitôt en arrière,
saisi par l'effroi. Le visage là-haut était celui d'Isabelle. Il n'en connaissait pas
d'autre sur un corps dévêtu. Patrick n'avait jamais trompé sa femme. En vingt ans, les
occasions n'avaient peut-être pas manqué mais il n'avait pas voulu ou pas su les saisir.
Il essaya en vain d'accrocher la tête de Mélanie au clocher de l'église ; la greffe
avait du mal à prendre. D'ailleurs, tout s'effondrait, Isabelle elle-même était allée
se rhabiller, le laissant à nouveau seul dans sa voiture, devant l'église de Nant, plus
dur, plus sec que jamais. La soif vrilla ses nerfs, tordit ses tripes comme un
raz-de-marée prodigieux et vint exploser sur sa langue tourbeuse.
Quand le bouchon sauta, la
détonation retentit dans l'espace confiné comme la clameur d'une foule au moment de
l'émeute. Un peu de mousse s'échappa du col de la bouteille quand Patrick la porta aux
lèvres. Le liquide pétilla dans sa bouche et y prit brusquement du volume. Beaucoup de
mousse s'échappa du col de la bouteille quand il la repoussa, inondant sa chemise et son
pantalon. Ce sont là les débordements, hélas inévitables, de toute insurrection. Il
toussa et cracha, car il avait avalé de travers, et se promit de laisser au gaz le temps
de s'éventer avant d'y revenir. D'ores et déjà, la gorgée qui ne s'était pas trompée
d'itinéraire avait réveillé son estomac, cravaché les organes alentours afin de
rallier les énergies disponibles. Quelques lampées plus tard, il avait le regard
halluciné du dragon qui va charger l'armée ennemie.
Il actionna le démarreur, noya le
moteur, tambourina de rage et attendit. Plus tard, la voiture partit sur les chapeaux de
roues avec un hurlement sauvage. Elle fit deux fois le tour de la place avant de
s'engouffrer dans la première venelle. Elle pila devant une maison que son aspect modeste
et une faible lueur venue de l'intérieur désignait comme première forteresse à
enlever. Patrick sortit, claqua la portière et frappa avec tant de vigueur que la peau
éclata comme un fruit trop mûr sur les articulations des phalanges.
Au bout d'un temps qui lui parut
excessivement long, le vantail pivota à demi sur un couloir noyé par la pénombre. Une
vague odeur de chou et un murmure de télévision y stagnaient. Au premier plan, lui
masquant l'essentiel du tableau, le visage rubicond d'un homme l'interrogeait des yeux.
Patrick allait le sommer de révéler ce qu'il savait de Mélanie quand deux détails
remarquables le freinèrent dans son élan. Tout d'abord l'individu qui venait
d'apparaître ressemblait à s'y méprendre à son vieil ami Francis, dont il n'avait plus
de nouvelles depuis de nombreuses années. Et Francis arborait une moustache hirsute dont
les poils retenaient de fines gouttelettes de mousse de bière. Patrick n'avait pas
étanché sa soif avec le champagne tiède. Mélanie ne se sauverait pas, il pouvait bien
en boire une toute dernière avant de la retrouver. Si, bien sûr, l'autre qui le
dévisageait toujours, un brin méfiant à présent, en était d'accord. Il y avait peu de
chances que ce fût Francis mais la ressemblance était si frappante qu'elle ne pouvait
s'arrêter au seul aspect extérieur. Or son ami avait un cur d'or et Patrick en
gratifia généreusement l'inconnu.
Sitôt formulée, il comprit que
sa demande ne rencontrait pas un franc succès. Les yeux s'arrondirent sous l'effet de la
surprise, ce qui prouvait qu'il avait été entendu et compris. Il exigea, parlementa,
implora, tenta d'éveiller les vieux souvenirs mais l'ingrat ne paraissait pas vouloir le
laisser entrer. Patrick pesa de l'épaule afin d'empêcher son vis à vis de refermer la
porte ainsi qu'il en manifestait le désir. L'autre imprima aussitôt une force inverse
sur le battant. Leurs regards s'affrontèrent tandis qu'ils poussaient chacun de leur
côté. Un début d'inquiétude se mêlait à la fureur dans la pupille du moustachu.
Patrick n'avait rien d'un colosse mais quelques années de moins constituaient un avantage
qui serait décisif à terme. L'homme changea de stratégie, abandonna soudain la partie,
laissant son visiteur traverser en trombe toute la longueur du couloir, arrêté seulement
par le mur ou plutôt l'horloge comtoise qui se dressait à cet endroit. Elle vacilla sur
son socle.
-
Mais il va me la péter, cet
olibrius !
Tandis que Patrick
reprenait ses esprits et s'écartait, Francis, ou l'individu qui se faisait passer pour
tel, se précipita à grandes enjambées. Il arriva juste à temps pour amortir la chute
du meuble. Pour son malheur, son pied choisit cet instant précis pour glisser dans la
pantoufle. Il alla donner de tout son élan dans le coffre qui s'effondra sur lui. Un
craquement sinistre couvrit les fusillades lointaines de Miami.
Tout ce ramdam
attira une femme, annoncée par le crépitement pressé de ses claquettes. Elle surgit du
salon, nimbée d'un halo bleuté. Quand elle aperçut Patrick, la main ensanglanté, et
qui se frottait l'épaule, elle se figea sur place. Puis son regard s'abaissa au sol et
elle découvrit son mari dont les bras émergeaient de l'amas disloqué de l'horloge. Elle
parut établir une relation de causalité entre les éléments qui s'offraient à sa vue
et poussa un grand cri. Patrick voulut la détromper, il n'était pour rien dans ce
malheureux concours de circonstances la rassurer, il paierait la casse, lui
expliquer qu'il cherchait une jeune personne qui avait emménagé dans le village quelques
mois plus tôt, mais avec le raffut que faisait la vieille, il était difficile de se
faire entendre. Il s'avança et plaqua sa main sur la bouche hurleuse. La femme se
débattit avec une souplesse, une vigueur dont il ne l'aurait pas cru capable ; elle le
mordit à la jointure déjà enflée de l'index, le contraignant à lâcher prise. Le
glapissement reprit où il s'était arrêté comme après une coupure de courant.
Dans le couloir
obscur, le cri prenait à présent l'inflexion lugubre des sirènes annonçant l'arrivée
imminente des B52 sur Dresde. Patrick prit peur et se mit à débiter des explications à
toute vitesse. Le gobelet, Mélanie, les mannequins des vitrines, les arbres, son ami
Francis, Isabelle, une petite bière, il entassait les phrases les unes sur les autres.
Les mots firent chanceler la femme sous leur mitraille. Ses yeux remplis d'horreur
étaient rivés à la bouche de cet inconnu d'où sortaient des bribes incompréhensibles.
Sans pouvoir s'en détacher, elle recula, comme un boxeur sonné par les coups, trébucha
et s'affala de tout son long sur le parquet en portant les mains au cur. Oubliant
ses doigts endoloris, Patrick se félicita de ce qu'elle ait cessé de hurler, mais très
vite son immobilité lui parut bizarre. Il répéta, une fois encore, d'un ton qu'il
espérait posé, qu'il ne voulait pas déranger. Il fit son possible pour atténuer
l'impression défavorable que son arrivée avait causée. Mais un silence de mauvais
augure s'opposa. Décontenancé, Patrick se demanda ce qu'il fallait faire. Ses hôtes
semblaient mal en point. Il serait bon de prévenir quelqu'un. Des yeux, il chercha un
téléphone. Il n'en trouva pas. Il rechignait à pousser trop loin son investigation dans
cette maison où se produisaient décidément des incidents malencontreux. Il finit par se
résoudre à alerter le voisinage. Enjambant l'horloge comtoise démembrée, sauf ceux de
l'homme qui dépassaient, dans un désordre un peu grotesque, il sortit et alla marteler
du poing indemne contre la première porte qu'il trouva. Toute cette agitation pour une
petite bière...
Une lumière se
fit derrière le volet de la fenêtre de l'étage. Les battants s'écartèrent, un homme
au visage bouffi par le premier sommeil se dessina en contre-jour.
Qu'est-ce que
c'est que ce cirque ?
De la rue, Patrick
voulut lui exposer ce qu'il en était mais ses explications embrouillées n'eurent pas
l'effet escompté. Convaincu qu'il avait affaire à un fou, l'homme disparut dans la
pièce, revint l'instant d'après, armé d'un fusil de chasse qu'il braqua sur l'importun.
Patrick se hâta de gagner l'ombre. La décharge retentit dans le silence du village. Un
morceau du mur éclata à côté de sa jambe.
Cette fois, la
coupe était pleine. Il évalua la distance qui le séparait de sa voiture. Elle n'était
pas si grande, une vingtaine de mètres à tout casser, mais le terrain était à
découvert. Selon toute vraisemblance, le forcené mettrait à profit les quelques
secondes nécessaires au franchissement pour lui tirer dessus. D'un autre côté, la
détonation commençait à ameuter une partie des habitants du village. Il est difficile
de faire entendre raison à une horde qui s'excite d'elle-même. Sous l'emprise de
l'émotion, Patrick savait qu'il bafouillerait, ne saurait par où commencer. Il était
peu doué pour les discours. L'expérience récente venait encore de le lui confirmer. On
ne le comprendrait pas. Sa situation était précaire. Il ne pouvait ni rester ni s'en
aller. L'unique option qui lui offrait, à défaut d'une solution définitive, tout au
moins un délai précieux, était de retourner se mettre à l'abri dans la maison du
couple de maladroits. Il se colla au mur et progressa en crabe avec d'infinies
précautions. Il devait éviter de signaler sa manuvre. Des invectives, des cris,
des aboiements fusaient un peu partout. Un coup de feu partit au hasard. La confusion qui
régnait le sauva. Il referma la porte, tira le verrou et s'adossa contre le battant. De
sa main blessée, il essuya la sueur qui coulait sur son visage. Le sel raviva la douleur
et le fit grimacer. Les événements lui échappaient. Il n'avait pas eu l'occasion de se
demander où il était qu'il fallait déjà, de façon urgente, trouver le moyen d'en
sortir. Dieu qu'il avait soif !
Bientôt il
s'avisa dans une nouvelle alarme, que le bois, même de chêne, ne le garantissait pas
contre les balles. On chassait le sanglier dans la région. D'un bond il s'écarta, scruta
dans l'obscurité autour de lui le moyen d'assurer sa sécurité. Tirant et poussant, il
amassa les restes de l'horloge et fit un large accroc au pan de l'imperméable. Il pensa
s'occuper de la vilaine déchirure qui mettrait Isabelle dans un fol état quand elle la
verrait. Mais l'urgence commandait de s'occuper d'abord de consolider la barricade. Du
salon, où la télévision continuait de déverser son flot de violence, il ramena un
fauteuil, une commode, un lampadaire et deux couvertures au crochet. Il espérait que cela
suffirait.
L'homme qui
n'était plus du tout Francis, comment avait-il pu se méprendre à ce point ?
et sa femme gisaient toujours, plus immobiles que jamais, mais pas que toujours, à
quelques pas l'un de l'autre. Le tableau n'était pas très rassurant. Il aurait voulu
ramener la jambe de la femme dans une position plus conforme, mais à l'idée de la
toucher, un frisson lui parcourut l'échine, sans qu'il sût s'il craignait plus de
réveiller ses cris ou de confirmer le pire. Quant au faux frère, le filet de sang qui
lui coulait du nez ne lui disait rien qui vaille. Il préféra mettre de la distance entre
eux et lui. Il monta à l'étage. De là, il put observer à travers une fissure dans le
volet comment évoluait la situation dans la rue.
Un attroupement
hétéroclite s'était formé. Il y avait surtout des hommes, les uns en robe de chambre,
les pieds chaussés de charentaises, d'autres en survêtement, la fermeture à glissière
entrouverte sur un tricot de corps ou une veste de pyjama. Certains étaient armés. Un
grand gaillard dépenaillé pointait les cornes d'un portemanteau perroquet en direction
de la porte. Un autre portait un fusil à l'épaule. Un troisième représentait, avec sa
serfouette, un danger certain pour son proche entourage. Des chiens et un chat jouaient
entre les jambes de leurs maîtres, enchantés de la diversion. Les hommes parlaient
patois. Il ne comprenait pas tout. Le groupe semblait partagé. Personne n'avait
véritablement vu Patrick et les suppositions allaient bon train quant à la nature des
événements. Chacun questionnait son voisin qui n'en savait pas plus. N'avaient-ils pas
rêvé toute cette histoire ? René et Janine avaient peut-être simplement de la visite,
le neveu de Lyon qui tournait mal par exemple. Les habitants du village hésitaient à se
mêler d'un dîner trop arrosé, d'une histoire de famille qui devait se régler en
privé. Après tout, ni René ni Janine ne leur avaient rien demandé. Justement !,
s'écriaient d'autres voix, il faudrait leur demander si tout va bien.
Patrick
hésitait lui aussi. Sortir ? Il se ferait lyncher. Faire le mort avec les deux autres
en-bas ? Rien n'indiquait que le groupe dehors allait se disperser, chacun retournant chez
soi et oublier l'incident. Il fallait donner un signe que les choses entraient dans
l'ordre. Peut-être devait-il ouvrir la fenêtre, dire qu'il s'excusait du chambard, que
tout ceci n'était qu'un affreux malentendu. Quelque chose qui puisse apaiser la tension.
Mais se contenterait-on de ses explications ? Et s'ils enfonçaient la porte ? Que faire ?
Il s'était mis dans de beaux draps, vraiment.
La chance lui
sourit enfin. Depuis une minute, une odeur âcre gagnait le pâté de maisons. La nuit en
avait jusqu'ici dissimulé la cause mais quand le ciel devint couleur de brique, un cri
s'éleva soudain du milieu de la foule.
-
Au feu !
La stupeur
figea les visages et les gestes. Chacun relia ce qu'il venait d'entendre au savoir fugitif
qu'il avait déjà du phénomène. Cette odeur
Une seconde plus tard, l'exclamation
du commissaire Bourrel retentit dans dix consciences concomitantes. Les hommes oublièrent
la raison pour laquelle ils se trouvaient en pyjamas devant chez René. Un vaste mouvement
de reflux ébranla la troupe. Chacun se mit à courir, encombré de son instrument devenu
inutile. Le feu, ça les connaissait. Voilà un fléau indubitable, auquel on pouvait
répondre par des actes sans équivoque. On n'allait pas jusqu'à l'en bénir, mais au
fond, on n'était pas fâché qu'il prenne l'ascendant sur un rôdeur dont on n'était
même pas certain qu'il existait. De toute façon, l'urgence commandait. Pour René, on
verrait plus tard. D'ailleurs, le lascar ne risquait pas de s'envoler : c'était sûrement
dans sa voiture que s'était déclenché le court-circuit à l'origine de l'incendie qui
embrasait maintenant la grange du Père Thomas.
Patrick
attendit que chacun fut parti. Jusqu'à la fin, il avait pu craindre que les choses
tourneraient mal. Les hommes avaient appelé René pour qu'il se joigne à eux, on avait
tambouriné contre la porte mais sans attendre d'obtenir une réponse. Il n'empêche,
l'écho sinistre des coups qui avaient résonné dans la maison l'avait glacé.
Entrouvrant le volet, il jeta un regard circonspect au-dehors. Personne alentour. Seul un
corniaud de chien restait planté, en arrêt devant un bâton abandonné dont il attendait
sans doute qu'il fût lancé. Au coin de la rue, en revanche, c'était l'effervescence.
Des diables rouges s'agitaient en tous sens, émettaient des ordres contradictoires. Une
chaîne humaine s'était formée depuis une cour jusqu'au brasier. Elle ondulait,
couleuvre, au rythme des seaux d'eau qui, passant de mains en mains, la remontaient
jusqu'à la tête, laquelle les crachait sur l'incendie avec un manque d'efficacité
patent. Quelqu'un s'affairait à mettre en service une motopompe mais il s'y prenait mal
ou alors le réservoir était vide. Il hurla :
-
Il nous faudrait de l'essence !
La fumée était
épaisse. Patrick se frotta les yeux et toussa. L'atmosphère suffocante accentuait la
sécheresse terrible de sa gorge. Il referma la fenêtre. Il en savait assez, de toutes
façons. La voie était libre, n'était l'animal dont il ferait son affaire. Il se
rappelait cependant avoir laissé sa voiture tout près du cur de la tourmente, ce
qui tempérait un peu son optimisme. Mais il comptait bien profiter de la confusion pour
fuir à jamais ce village maudit sans se faire remarquer. Pour commencer, il allait
descendre et boire quelques chose, sans quoi il finirait par se réduire en poussière
comme une feuille morte qu'on froisse dans sa main.
La pièce où il
se trouvait devait avoir été la chambre du fiston. Trop bien rangée, la courtepointe
tirée au cordeau sur le lit étroit, malgré les affiches de concerts accrochées au mur,
tout indiquait qu'elle avait peu souvent l'occasion de servir désormais. Patrick
s'efforça de ne rien déranger en quittant son poste d'observation. Il referma la porte
sans la claquer et avança à tâtons dans le couloir obscur. Il était presque parvenu en
haut de l'escalier quand son pied se prit dans le fil du téléphone. L'appareil posé sur
un guéridon avait échappé à la vigilance de ses mains baladeuses. Le cordon
entortillé à l'extrême se tendit et lui décocha un boulet de bakélite en plein genou.
Patrick eut le temps de pester. Pourquoi fallait-il toujours que ses enfants reposent le
combiné sans s'inquiéter de l'état du fil ! Il les avait cent fois mis en garde contre
cette détestable habitude : ils s'exposaient à de gros ennuis. Tout en tombant, il se
rappela qu'il n'était pas chez lui. Quentin et Clarisse n'étaient pour rien dans
l'avatar qui s'annonçait.
Il s'était
résigné à la chute. Il vécut son déroulement au ralenti, la dépression soudaine du
trou d'air, le choc de son nez encore indemne contre le sol nécessairement dur, son bras
qui encaisserait une partie de la percussion, mettant à mal l'élasticité de ses
articulations. Il avait intégré l'idée de la douleur prévisible. Déjà, il en riait,
s'accusait de négligence. Des mots railleurs s'apprêtaient à franchir le seuil de ses
lèvres. Mais la chute l'entraîna plus bas qu'il n'aurait pensé, détrompant son
attente. La première marche de l'escalier déroba le sol sous ses pieds. Il tourneboula,
ricocha de la rampe au mur sans parvenir à s'agripper à l'une ou à l'autre. Malgré
l'épais tapis qui arrondissait les arêtes, les heurts
répétés contre son dos, ses bras, sa tête, lui enlevèrent bientôt
toute conscience de la verticalité à laquelle il aspirait.
Il
dégringolait. Son père avait coutume, autrefois, de lancer ainsi du haut des marches les
bouteilles d'eau minérale en plastique qu'il dédaignait de descendre de façon plus
orthodoxe à la cave. Il les y entassait avant de les emmener à la déchèterie. Le
tohu-bohu des bouteilles précipitées faisait rire l'enfant aux éclats. Le jeu
consistait à deviner où elles allaient s'arrêter, laquelle atterrirait sur son cul,
miraculeusement debout, laquelle perdrait sa capsule dans la chute. L'image l'accompagna
jusqu'au rez-de-chaussée où il se réceptionna avec un dernier choc contre son genou.
Jamais encore il n'avait plaint une bouteille d'eau.
Quand il fut
certain que le mouvement s'était arrêté, il s'efforça de faire l'inventaire des
parties endolories de son corps comme on procède à l'appel après la débandade. Avec
des gestes précautionneux, il ramena ses jambes présentes ! , dégagea son
avant-bras présent ! , s'évertua à reconstituer le puzzle. Certaines
pièces paraissaient faire défaut. En tout cas elles ne répondaient pas aux
sollicitations, un nud sur la ligne interceptait le message des neurones. Il ne fut
pas long cependant à éprouver la douleur intense qui lui vrillait la cheville gauche.
Une belle entorse, à tout le moins. Le genou et diverses zones moins précisément
délimitées de sa carcasse n'étaient pas en reste. Il grimaça et rejeta la tête en
arrière contre la dernière marche. Cela rendit un son creux. Il attendit longtemps,
espérant que les choses allaient s'améliorer. Sitôt qu'il faisait mine de remuer un
doigt, la partition ornementée des sensations allait fortissimo de sorte qu'il comprit
vite que toute initiative était prématurée.
Il n'avait
aucune notion du temps qui s'écoulait. La rumeur de la foule au-dehors était trop
lointaine pour qu'il en saisisse l'évolution. Celle qui venait du salon où la
télévision était restée allumée investit peu à peu ses pensées. Il put bientôt
identifier des variations, des sautes de rythmes mais sans comprendre de quoi il
retournait. Malgré tout, il se persuada qu'en elle résidait le salut. La vie continuait
là-bas. S'il pouvait se rapprocher de la télé, il bénéficierait sans doute de l'onde
de normalité qu'elle répandait. Après tant d'événements extraordinaires, il
n'aspirait qu'à la banalité du quotidien. Il se mit à ramper en direction du salon,
alternant tractions du coude et pressions de la hanche. Le moindre geste irradiait la
douleur et ses forces s'épuisaient rapidement. L'éclat bleuté qui filtrait par dessous
la porte devint un Graal qu'il lui fallait conquérir. Quand son épaule poussa le battant
de la porte, la lumière l'enveloppa. Il la reçut comme une caresse. Il y baigna son
visage en sueur, ses mains ensanglantées, son imperméable réduit à l'état de
serpillière. Au prix d'un dernier effort, il parvint à se hisser sur le canapé. Il
resta sans bouger, les yeux arrimés aux images.
Enfin, il put
tourner la tête de quelques degrés et aperçut sur la table basse, la bouteille de
bière que Francis n'avait pas eu le temps de finir. Il pressa les paupières pour laisser
passer le camion sur son genou et décida qu'avant toute chose, il allait prendre un peu
de bon temps, reconstituer ses forces. Il tendit une main tremblante, ramena la bouteille,
la serra contre sa poitrine. La première gorgée de bière avait un goût de sang, mais
les suivantes furent tout à fait acceptables. Il se laissa bercer par un documentaire
animalier et s'endormit en pensant très fort à Isabelle et à la barquette de moussaka. |