Je suis sur le point de fondre en larmes. Je rends le paquet de cigarettes à la serveuse
buraliste, elle le remet à sa place, je reprends mon argent et je sors du bar. Fumer,
j'ai une irrésistible envie de fumer, moi qui ai arrêté voilà plus d'un an. Mes yeux
parcourent la rue en tous sens, fébriles et colères. Une boîte de bière cabossée se
précipite sur moi, venue d'on ne sait où. Je marche d'un pas vif, décidé dirait-on,
mais décidé à quoi ? Je remonte dans la voiture, claque la portière et démarre en
trombe.
Je voudrais aller quelque part mais je ne connais personne dans cette ville où je n'ai
jamais mis les pieds. Je quitte le centre, dépasse les faubourgs, cherchant mon chemin.
En un éclair j'ai dépassé une cabine téléphonique, pensé appeler, mais il était
trop tard. Et puis, à quoi bon ? Tout n'a-t-il pas été dit ? J'allume la radio d'un
geste rageur ; une chanson que nous fredonnions l'année dernière, dans le petit
appartement aux mille baisers. Je te revois, assise en manteau à la table de la cuisine,
écrivant à mon intention un petit mot doux sur un post-it avant de partir dans le petit
matin brumeux. Tu ignorais que de la chambre obscure, du fond des draps encore habités
par ton odeur, je t'observais ému. La voix de l'animateur annonce le titre de la scie, ma
gorge se noue, des publicités tonitruantes que je prends une douleur maligne à appliquer
à notre histoire envahissent la cabine. Je retrouve la bretelle d'autoroute, m'acquitte
du prix du péage, et accélère à fond pour me noyer dans le flot des insectes anonymes.
Un sentiment de malaise sans objet s'instille en moi. Il n'y avait pas d'autre solution.
Ma décision est irrévocable, que pouvais-je faire d'autre ? Je roule longtemps, prêtant
une attention superficielle à la musique et au décor qui fuit autour de moi. J'éteins
la radio. Je ne supporte plus ce silence assourdissant où se disputent mes bonnes
raisons, parfois entrecoupées par tes sanglots. J'arrive en territoire connu. D'abord des
terrains vagues, puis des zones commerciales illuminées et agitées comme si le tocsin,
annonçant une horde de barbares à l'horizon, venait de réveiller en sursaut les
bourgeois apeurés. Sauver l'essentiel. Ma tête se remplit de noms de personnes que je
n'ai jamais rencontrées, élèves insupportables, collègues obtus, administration
tatillonne. C'est dans cette banlieue que tu effectues, trois jours par semaine, un
remplacement dans un collège. Je mets le clignotant, m'engage sur la bretelle d'accès.
Le portillon du péage avale le ticket que je lui tends, la barrière se referme devant
moi. Je suis en ville, notre champs de bataille, notre labyrinthe amoureux. Mes mains
connaissent les manuvres, je n'ai pas à réfléchir. La voiture tourne au coin des
rues de notre quartier, grillant quelques feux que je ne remarque même pas. Elle
s'arrête au pied de notre immeuble. J'ai une seconde d'hésitation avant de tourner la
clé de contact. Je rattrape mon sac de voyage sur la banquette arrière et sors. Je
m'empêche de regarder les fenêtres du troisième étage, certain que tu te trouves
derrière, et je pénètre dans le hall. Par un stupide réflexe, je vérifie en passant
s'il y a du courrier et enfourne quelques publicités dans la fente. Je monte quatre à
quatre les marches, arrive sur le palier et constate avec écurement que l'ascenseur
est encore en panne. Me voilà devant la porte qui s'ouvre.
A présent que je sais le bout du voyage, il me faut absolument réussir à inverser
l'ordre des choses, retenir les mots que ma bouche est sur le point de cracher.
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