Une photographie de Stéphane Popu

Retour de bâton

de Philippe Grün

La tempête

Sommaire

 

Cela commence la nuit : le plafond craque ; une fenêtre s'ouvre ; une porte claque. Le matin, quand il se lève, pas d'électricité ; la pendule est arrêtée ; la radio, en panne. Plus de sucre pour la café. Où est le pain ? Ses lunettes disparaissent ; il ne retrouve plus ses clefs. Les boutons de sa chemise tombent, un par un ; ses lacets cassent.
Il est excédé, en colère, furieux, hors de lui : aucun doute : c'est un complot ! Il lui faut sur-le-champ se venger ! Mais de qui ? Peu importe ! Soudain il saisit sa canne et se précipite dehors.

Qu'elle est belle la côte bretonne en ce printemps ! Soleil. Ciel bleu. Aucun nuage. Air vif. La mer, bleue aussi, se relaxe.
Il marche fébrilement, d'un pas rapide et saccadé. Il tempête, fulmine, vitupère : me faire ça à moi !!! Chez moi !!!
De sa canne, il larde le sentier ; fait tournoyer les pierres, s'envoler la terre, décoller l'herbe rase ; fouette ajoncs, genêts, aubépines ; décapite les fleurs qui, vivement projetées dans les airs, aussitôt redescendent en une poignante gerbe blanche, rose, jaune ; tente, en sautant, d'abattre goélands, mouettes, sternes, qui tournoient en criant au dessus de lui.

Le soleil se cache. Le ciel devient gris. De plus en plus gris. De plus en plus sombre. C'est bientôt quasiment la nuit à midi. Le vent se lève. Violent, impitoyable, il ploie la lande, soulève le sable, réveille la mer, qui s'agite et mugit.

Il jubile et, fouillant dans sa mémoire d'outre-tombe : "levez-vous vite, orages désirés ! " invoque-t-il , pointant sa canne tout droit vers le ciel. Immédiatement retentit un tonnerre fracassant ! Un éclair fulgurant zèbre le ciel ! La foudre fond sur la pointe métallique ! la canne vole en éclat ! Il tombe à la renverse, secoué, sonné, hébété !

Puis la pluie se met à tomber, abondante , diluvienne, torrentielle. Sans le moindre répit. Sans qu'aucune éclaircie à l'horizon ne permette d'en prévoir la fin. Pas un arbre pour s'abriter : il est trempé jusqu'aux os, comme s'il était tombé tout habillé dans une rivière.

Électrochoc. Douche froide. Il est calmé. Quand il arrive chez lui, tout est rentré dans l'ordre.



Philippe Grün