|
En franchissant la passerelle du yacht, un simple coup de vent
avait emporté mon chapeau, mon unique chapeau, sans lequel
ma dignité s'effondre en révélant ma calvitie
: la verticalité de l'homme sans cheveux a quelque chose
d'obscène et ma pudeur en souffrait.
La journée s'annonçait mal.
De plus, un gargouillis abdominal désagréable m'inquiétait.
Je ne crois pas à la prémonition, mais ce mal de ventre
sans raison particulière renforçait mon indisposition
naissante. Je mis ce malaise sur le compte de l'appréhension.
Je n'aime pas les voyages en bateau et le moindre tangage annonce
toujours chez moi une incoercible séparation entre la poche
stomacale et son contenu alimentaire. Mais pour ce voyage, une mission
secrète et urgente, je devais à tout prix rester vaillant,
impassible sinon souriant. Et puis, une traversée de trente
miles, c'était l'affaire d'une heure ou deux tout au plus,
même par mauvais temps. Je gagnai ma cabine en toute hâte.
Nous n'avions pas encore largué les amarres mais un coup
d'il par le hublot renforça mon anxiété.
Au-delà de la jetée qui protégeait le port,
la mer passablement agitée n'annonçait rien de bon.
Chaque vague s'empanachait d'un feston d'écume et les mouettes
criaillaient en jouant à devenir des cerfs-volants au-dessus
de l'immense troupeau de lames à la blanche crête.
J'appréhendais de plus en plus cette inévitable
traversée, d'autant qu'un mal de tête commençait
à se manifester : l'avenir allait confirmer mes tristes intuitions.
Les puissants moteurs éloignèrent le yacht de son
poste d'amarrage. La sortie du port ne présentait aucune
difficulté et le môle passa à quelques mètres
de mon hublot. Aussitôt après, le roulis et le tangage
installèrent leur rythme diabolique et aléatoire.
Pendant quelques minutes, je tentai mentalement d'accompagner
l'infernal bercement, comme pour demeurer en harmonie avec ces mouvements
extérieurs à mon corps, comme un enfant sur une balançoire.
Mais des haut-le-cur de plus en plus forts annonçaient
l' inéluctable restitution des aliments solides ou liquides
ingérés avant l'embarquement.
Je regardai par le hublot de cuivre brillant et mon désespoir
ne fit qu'augmenter. Les lames s'étaient creusées
et venaient heurter la coque en faisant un bruit épouvantable.
Le ciel était lourdement chargé. Il faisait presque
nuit, tant les nuages étaient noirs et bas. Un orage épouvantable
célébrait les noces barbares des eaux de la mer et
du ciel.
Tout à coup, un éclair énorme, accompagné
d'une détonation effrayante s'abattit sur nous. En un instant,
ma cabine fut plongée dans une obscurité presque totale.
Mon estomac, vide au point d'en être retourné, me
faisait à présent aussi mal que ma tête prise
dans un étau. Je voulus m'allonger. C'est à ce moment
précis qu'une vague, plus forte que les autres, me précipita
au sol. Ma tête heurta en passant le bas-flanc de ma couchette.
Ce fut comme une explosion dans mon crâne déjà
plus qu'endolori.
Tout vacilla en moi. Je me sentais aspiré dans un tourbillon
épouvantable. Le cauchemar se mêlait à le réalité.
Tous mes sens, restés en alerte malgré la souffrance,
vivaient une confusion presque totale des éléments.
Déjà la terre avait disparu, engloutie par les flots.
L'eau et le feu, excités par un vent violent, se livraient
une guerre sans merci. C'était comme une condamnation à
la lutte éternelle. La houle répondait à la
colère du ciel en construisant des murs tourbillonnant de
plus en plus haut. Les éclairs et le tonnerre attaquaient
sans arrêt les eaux glauques, révélant de monstrueuses
béances entre chaque vague.
J'allais mourir, c'était certain. Avalé par les flots
meurtriers ? Foudroyé par un éclair à moi réservé
? Emporté par une bourrasque et écrasé contre
un rocher ? J'étais encore présent mais ma conscience
elle-même était menacée de dissolution. Irrésistible,
le néant m'aspirait.
Je sombrai.
Une éternité plus tard, quelques sensations réinvestirent
mon corps ou ce qu'il en restait. De la lumière blanchâtre
emplissait mes globes oculaires. Des bruits de pas et des paroles
sourdes arrivaient dans mes oreilles. Une odeur médicale
envahissait mes narines. Et toujours ce mal de tête, concentré
maintenant derrière mes yeux. Mon estomac était saisi
de crampes mais c'était supportable. Je voulus remuer les
membres : impossible. Restait à mobiliser d'autres parties
de mon corps endolori. Mon cou accepta d'ébaucher un mouvement.
C'est alors qu'une voix plutôt douce couvrit les autres bruits
:
"C'est bien, vous êtes sauvé maintenant, votre
cur fonctionne normalement, votre tension est encore un peu
faible mais elle va remonter
Essayez d'ouvrir les yeux maintenant
"
J'esquissai un cillement et perçus mon environnement. Mon
regard rencontra d'abord une sorte de potence supportant un bocal
plein d'un liquide transparent. Un tuyau en descendait
J'étais
sur un lit d'hôpital, pieds et mains fixés par des
sangles, appareillé pour une perfusion. Près de moi,
un visage de jeune femme souriait. La scène était
tellement improbable que je refermai les yeux. Je tentai de comprendre.
Trop compliqué.
"Vous avez de la fièvre mais c'est normal
avec
tout ce que vous avez avalé ! " - avalé quoi
? à part peut-être de l'eau de mer - "Vous avez
failli réussir votre suicide. On vous a fait un lavage d'estomac,
je sais que c'est très désagréable mais c'est
inévitable." - non, impossible, je me souviens, j'ai
eu des haut-le-cur
dans la cabine
sur ma couchette
"Vous
avez aussi raconté une histoire de bateau, de mission, de
tempête en mer, ça avait l'air impressionnant!"
La mémoire me revint, la femme de ma vie, son départ
avec les enfants, la mise au chômage économique.
La jeune femme reprit :
"
Demain, quand vous serez en meilleure forme, vous rencontrerez
une personne avec qui vous pourrez parler. Je vais vous détacher
maintenant."
Je refermai les yeux, priai vaguement un dieu auquel je ne croyais
plus, et me rendormis.
|