Une photographie de Stéphane Popu

La traversée

de Michel Fréring

La tempête

Sommaire


En franchissant la passerelle du yacht, un simple coup de vent avait emporté mon chapeau, mon unique chapeau, sans lequel ma dignité s'effondre en révélant ma calvitie : la verticalité de l'homme sans cheveux a quelque chose d'obscène et ma pudeur en souffrait.
La journée s'annonçait mal.

De plus, un gargouillis abdominal désagréable m'inquiétait. Je ne crois pas à la prémonition, mais ce mal de ventre sans raison particulière renforçait mon indisposition naissante. Je mis ce malaise sur le compte de l'appréhension. Je n'aime pas les voyages en bateau et le moindre tangage annonce toujours chez moi une incoercible séparation entre la poche stomacale et son contenu alimentaire. Mais pour ce voyage, une mission secrète et urgente, je devais à tout prix rester vaillant, impassible sinon souriant. Et puis, une traversée de trente miles, c'était l'affaire d'une heure ou deux tout au plus, même par mauvais temps. Je gagnai ma cabine en toute hâte.

Nous n'avions pas encore largué les amarres mais un coup d'œil par le hublot renforça mon anxiété. Au-delà de la jetée qui protégeait le port, la mer passablement agitée n'annonçait rien de bon. Chaque vague s'empanachait d'un feston d'écume et les mouettes criaillaient en jouant à devenir des cerfs-volants au-dessus de l'immense troupeau de lames à la blanche crête.

J'appréhendais de plus en plus cette inévitable traversée, d'autant qu'un mal de tête commençait à se manifester : l'avenir allait confirmer mes tristes intuitions.

Les puissants moteurs éloignèrent le yacht de son poste d'amarrage. La sortie du port ne présentait aucune difficulté et le môle passa à quelques mètres de mon hublot. Aussitôt après, le roulis et le tangage installèrent leur rythme diabolique et aléatoire.

Pendant quelques minutes, je tentai mentalement d'accompagner l'infernal bercement, comme pour demeurer en harmonie avec ces mouvements extérieurs à mon corps, comme un enfant sur une balançoire. Mais des haut-le-cœur de plus en plus forts annonçaient l' inéluctable restitution des aliments solides ou liquides ingérés avant l'embarquement.

Je regardai par le hublot de cuivre brillant et mon désespoir ne fit qu'augmenter. Les lames s'étaient creusées et venaient heurter la coque en faisant un bruit épouvantable. Le ciel était lourdement chargé. Il faisait presque nuit, tant les nuages étaient noirs et bas. Un orage épouvantable célébrait les noces barbares des eaux de la mer et du ciel.

Tout à coup, un éclair énorme, accompagné d'une détonation effrayante s'abattit sur nous. En un instant, ma cabine fut plongée dans une obscurité presque totale.

Mon estomac, vide au point d'en être retourné, me faisait à présent aussi mal que ma tête prise dans un étau. Je voulus m'allonger. C'est à ce moment précis qu'une vague, plus forte que les autres, me précipita au sol. Ma tête heurta en passant le bas-flanc de ma couchette.
Ce fut comme une explosion dans mon crâne déjà plus qu'endolori.

Tout vacilla en moi. Je me sentais aspiré dans un tourbillon épouvantable. Le cauchemar se mêlait à le réalité. Tous mes sens, restés en alerte malgré la souffrance, vivaient une confusion presque totale des éléments. Déjà la terre avait disparu, engloutie par les flots. L'eau et le feu, excités par un vent violent, se livraient une guerre sans merci. C'était comme une condamnation à la lutte éternelle. La houle répondait à la colère du ciel en construisant des murs tourbillonnant de plus en plus haut. Les éclairs et le tonnerre attaquaient sans arrêt les eaux glauques, révélant de monstrueuses béances entre chaque vague.

J'allais mourir, c'était certain. Avalé par les flots meurtriers ? Foudroyé par un éclair à moi réservé ? Emporté par une bourrasque et écrasé contre un rocher ? J'étais encore présent mais ma conscience elle-même était menacée de dissolution. Irrésistible, le néant m'aspirait.
Je sombrai.

Une éternité plus tard, quelques sensations réinvestirent mon corps ou ce qu'il en restait. De la lumière blanchâtre emplissait mes globes oculaires. Des bruits de pas et des paroles sourdes arrivaient dans mes oreilles. Une odeur médicale envahissait mes narines. Et toujours ce mal de tête, concentré maintenant derrière mes yeux. Mon estomac était saisi de crampes mais c'était supportable. Je voulus remuer les membres : impossible. Restait à mobiliser d'autres parties de mon corps endolori. Mon cou accepta d'ébaucher un mouvement. C'est alors qu'une voix plutôt douce couvrit les autres bruits :

"C'est bien, vous êtes sauvé maintenant, votre cœur fonctionne normalement, votre tension est encore un peu faible mais elle va remonter… Essayez d'ouvrir les yeux maintenant…"

J'esquissai un cillement et perçus mon environnement. Mon regard rencontra d'abord une sorte de potence supportant un bocal plein d'un liquide transparent. Un tuyau en descendait… J'étais sur un lit d'hôpital, pieds et mains fixés par des sangles, appareillé pour une perfusion. Près de moi, un visage de jeune femme souriait. La scène était tellement improbable que je refermai les yeux. Je tentai de comprendre. Trop compliqué.

"Vous avez de la fièvre mais c'est normal… avec tout ce que vous avez avalé ! " - avalé quoi ? à part peut-être de l'eau de mer - "Vous avez failli réussir votre suicide. On vous a fait un lavage d'estomac, je sais que c'est très désagréable mais c'est inévitable." - non, impossible, je me souviens, j'ai eu des haut-le-cœur…dans la cabine… sur ma couchette…"Vous avez aussi raconté une histoire de bateau, de mission, de tempête en mer, ça avait l'air impressionnant!"

La mémoire me revint, la femme de ma vie, son départ avec les enfants, la mise au chômage économique.

La jeune femme reprit :
"… Demain, quand vous serez en meilleure forme, vous rencontrerez une personne avec qui vous pourrez parler. Je vais vous détacher maintenant."

Je refermai les yeux, priai vaguement un dieu auquel je ne croyais plus, et me rendormis.


 

Michel Fréring