Une photographie de Jim Hayes

Une oeuvre de Chem Assayag


LE GENRE DE TYPE

par Olivier Lecerf

Secret

Sommaire

 

 

C 'était le genre de type qu'il fallait pas pousser trop loin. Le genre qu'avait plus rien à perdre, ni à gagner d'ailleurs, savait que c'était déjà joué pour lui, qu'y aurait ni vainqueur, ni vaincu, sorte de match nul où l'avait pris des coups et des méchants, mais en avait donné pas mal aussi. Il s'était pas vraiment laissé faire, l'avait jamais voulu lâcher. C'était pas le genre à tendre la joue, plutôt le genre à rendre aussi sec avec supplément compris dans le service. Ça l'avait d'ailleurs entraîné dans pas mal d'histoires dont beaucoup d'entre nous n'auraient pas été spécialement fiers, mais lui s'en foutait, c'était du passé, de vieilles histoires que tout le monde avait oubliées, tellement anciennes qu'elles semblaient appartenir à quelqu'un d'autre, et puis c'est fait, c'est fait, y avait pas à y revenir et valait mieux ne pas avoir de regret, l'aurait plus jamais dormi pareil.

Faut dire aussi que ça avait plutôt mal commencé pour lui, pas de père, ou alors des occasionnels, des gus de passage qui le faisaient sauter sur leurs genoux. L'en avait bien appelé quelques-uns papa, mais pas un seul n'était resté suffisamment longtemps pour lui donner l'image d'un père. Quant à sa mère, l'avait cédé à un type de passage qu'avait promis de l'épouser et sans comprendre ce qui arrivait, s'était retrouvée avec un petit braillard dont elle ne savait plus quoi faire après la disparition de l'ex-futur. De petits boulots en petits tapins, l'avait tenté de survivre mais n'avait pas eu le temps de regarder pousser son môme. Et pourtant, il l'avait appelée, avait essayé de la rattraper, mais ses petites jambes d'enfants ne pouvaient pas lutter et sa voix trop fluette ne portait pas assez loin pour se faire entendre. Alors, l'avait décidé de se dépêcher de grandir, comme ça, quand il courrait après, elle pourrait plus y échapper, et sa voix prendrait tellement de volume qu'elle l'entendrait même à l'autre bout du monde.

On disait aussi qu'il avait fait pas mal de cabane, quelques années, on disait même qu'il avait dessoudé un type pour de l'argent. Pour la taule, y avait pas de doute, certains tatouages l'avaient gravée sur son corps. Pour le meurtre, c'était moins sûr, mais les "on-dit" c'est bon pour la légende, et ce genre-là, ça force le respect, ça vous pose un homme, on le regarde plus tout à fait de la même façon. Quand à six plombes du mat', le gus prend son café sur le zinc, on attend pas qu'il vous demande le sucre. Ce genre de type, on sait jamais ce qui peut leur passer par la tête, une mauvaise nuit, une panne de voiture, une lettre des impôts, n'importe quoi, une cigarette allumée par le bout filtre et vous prenez une gifle ou du plomb dans le buffet.

Il bossait sur un chantier juste en face, un truc qui semblait grignoter notre espace au fil des jours, et le type trouvait plus pratique de dormir à l'hôtel-bar-restaurant de La Fouine. Toutes façons, l'avait pas de chez lui, tout ce qu'il avait en arrivant tenait dans un sac poubelle, pas les grands, non, un tout petit. Il l'a posé sur le comptoir. La Fouine, le taulier, y a refilé la clé de sa chambre et l'autre s'est enfilé un demi avant de disparaître par l'escalier du fond.

Il faisait déjà nuit quand l'autre s'est ramené, faut dire aussi qu'avec ce temps pourri et l'hiver qui nous tombait dessus, les jours raccourcissaient. Nous tous, on a rien dit, pas bougé, on osait à peine le regarder, même la Fouine est resté de biais et pourtant dans le genre grande gueule, il se pose-là, La Fouine, mais là, l'a pas moufté. L'a juste baratiné l'autre sur la chambre comme quoi c'était sa plus belle, sa plus tranquille, sans rien dire de la literie. Faux cul ! Tu parles, on les connaît ses paddocks, on les faisait grincer à tour de rôles quand la grosse Joufflue venait nous aspirer dans le gouffre de ses cuisses, mais ça, ça ne regarde que nous. C'était nos salades qu'on était les seuls à arroser.

Toutes ces histoires, son passé, sa mère, tout ça, on l'a pas su tout de suite, c'est un copain à lui qu'est passé un jour qui nous a presque tout raconté. Le reste, je l'ai appris après, par hasard, quand le copain est revenu, bien après que tout ça soit fini.

En attendant que le type arrive, on a picolé avec le copain, on a pas mal rigolé et on a même pas eu besoin d'y tirer les verres du nez, au copain, qu'au bout du quatrième, l'en était déjà à nous raconter comment l'avait sauté la mère de son pote en échange d'une chaîne hi-fi. C'est pas qu'il en avait vraiment envie de la mère, nous racontait-il, mais l'avait fait ça pour son pote, parce qu'elle avait pas eu de chance dans la vie, tout ça, le baratin habituel.

Quand l'autre est arrivé, le copain tenait plus debout, à point qu'il était, pas encore cramé mais fallait surveiller la cuisson. On l'avait assis à une table qu'il a renversée en voyant l'autre entrer chez La Fouine. Les verres, la carafe de flotte, la tasse d'olives, tout est allé s'écraser dans la sciure. Et La Fouine a rien dit, pas moufté, l'a ravalé le cri qu'allait jaillir et s'est précipité pour nettoyer. L'enfoiré ! Si ça avait été l'un de nous, il l'aurait couvert d'insultes avant d'y faire lécher la sciure, mais l'autre devait y foutre sacrement les grolles pour qu'y s'écrase.

Le chantier a duré des mois, grues gigantesques, échaudages inextricables, marteaux-piqueurs, bétonneuses, la boue grasse qui colle à la chaussée, le mugissement des camions, pelleteuses, engins de treuillage, bulldozers, le grincement des poulies et câbles d'acier. La frénésie et la fureur qui régnaient dans l'immense trou d'où émergeait au fil des jours un truc monumental en béton et poutrelles d'acier enchevêtrées contrastaient étrangement avec le calme des ouvriers qui s'affairaient dans leur tenue orange. Le casque vissé sur le crâne, ils semblaient ne jamais s'arrêter, marchant toujours, courant jamais, s'activant sans précipitation du lever au coucher du soleil, où, enfin, nous retrouvions la tranquillité habituelle. Au-dessus du rideau qui ne couvrait que le bas de la baie vitrée, ne restait plus alors qu'une ombre gigantesque se noyant dans la nuit et qui petit à petit semblait nous envelopper de ses ténèbres.

Z'étaient si nombreux à fourmiller dans ce labyrinthe boueux qu'on avait l'impression de jamais voir deux fois le même, ou plutôt d'avoir affaire à une armée de clones oranges casqués de blancs. On épiait, scrutait le chantier pour tenter d'apercevoir le seul qui nous intéressait, le locataire de La Fouine, on le surveillait, on guettait ses apparitions dans les échafaudages.

Ce type, on a jamais su son nom et entre nous on le nommait jamais, y avait pas besoin, le ton changeait, la voix devenait plus basse, on avait compris. L'était devenu notre centre d'intérêt, on en avait plus que pour lui, on supposait, inventait, croyait que, pensait que, avait entendu dire, était sûr. En fait, on racontait n'importe quoi, fallait qu'on se rassure, qu'on sache quel genre de type c'était, on se laissait trop dominer par cette sourde inquiétude qu'y nous inspirait. On savait rien de rien et ça nous foutait les jetons, même si personne l'avouait. Forcément, un type qu'a jamais prononcé plus de cinq mots à la suite.

Ça, pour nous travailler, nous a travaillé ce type. Dès qu'y mettait les pieds dans le rade, tout s'arrêtait, les discussions, les parties de 421 et les belotes, les engueulades, même le temps semblait stopper sa course. C'était comme si l'autre traînait derrière lui une brume d'angoisse, ou peut-être que c'était nous qu'avions des choses à cacher. Sûr qu'il avait dû se rendre compte de nos silences gênés. On savait plus quoi foutre de nos dix doigts, on osait pas le regarder, ridicule, même derrière son dos on levait pas les yeux sur lui.

Il restait jamais très longtemps, deux demis, parfois un pastaga, passant sur les coups de huit heures, un peu avant la fermeture, mangeait dehors même si La Fouine, le sens des affaires toujours en alerte, avait proposé d'y servir un repas le soir, l'autre avait répondu d'un grognement et le taulier avait plus jamais insisté. On le croisait rarement dans le centre ville, il passait ses week-ends ailleurs, partant le samedi midi après avoir fait des heures sup' dans la matinée et on le revoyait que le lundi soir après son boulot. Où passait-il les nuits de samedi et dimanche ? Avec qui ? Que pouvait-il bien faire de sa journée et demi de repos ? Mystère. On a jamais su et même encore maintenant, ma main à couper pour le savoir.

Un enfant caché ? Une maîtresse ? Aucune idée, rien, aucune indice n'a jamais filtré. Alors, évidemment, entre nous ça y allait, chacun avait sa vérité et restait convaincu qu'il avait résolu l'énigme, percé le mystère. Ah ! La volaille, les pipelettes, pire que des bonnes femmes, ça jacassait, caquetait, glougloutait. Une vraie basse-cour !

En tout cas, ça qu'est sûr, c'est qu'après son passage, plus rien n'a été comme avant dans ce rade. L'a cassé quelque chose entre nous, ce lien invisible qui nous obligeait à revenir chaque jour chez La Fouine, petites histoires, petits secrets, bassesses et mesquineries. Des larves, voilà ce qu'on était dans son ombre, des chiures de mouches qu'un coup d'éponge suffit à effacer, des petites bêtes malfaisantes à grande gueule mais petites couilles. Les lâches, pas un de nous n'a jamais su la couleur de ses yeux, pas un n'a osé croiser son regard. Il dégageait une telle force, une telle puissance qu'on aurait jamais cru que ça se terminerait comme ça.

Faut dire que ça nous en a foutu un coup, mis sur le cul, si on s'attendait à ça. Une telle masse ! L'émanait de lui quelque chose d'extraordinaire, de surnaturel, un demi-dieu ! c'est ça, il nous faisait l'impression d'un demi-dieu, d'être immortel. On faisait tout rabougri à côté de lui, tout ratatiné, sans envergure, des chauves-souris face à un albatros.

Ce soir-là, l'est arrivé comme d'habitude, sur les coups de huit heures. Dehors tombaient des cordes. La porte s'est ouverte brusquement dans un courant d'air chargé d'humidité. L'a fait un pas à l'intérieur, son ciré ruisselait sur le sol formant déjà une petite flaque mêlée de boue, a refermé la porte, retiré la large capuche qui lui cachait le visage et s'est approché du comptoir sans un mot, juste un signe de tête qu'on s'est empressé de lui rendre et La Fouine a servi le demi habituel avant même que l'autre n'atteigne le bar. Y avait pas un bruit, juste le crépitement de la pluie contre la baie vitrée. Une goutte s'arrachait parfois du ciré pour aller s'écraser dans la sciure où se formait un petit cratère. L'autre était au bout du comptoir, de dos, buvant sa bière à petite gorgée. De notre côté, on essayait de reprendre vie, mais sans entrain, sans conviction. On s'en foutait des parties de 421, des belotes, de l'actualité, même les ragots du quartier ne nous passionnaient plus. On cherchait seulement à s'occuper les mains et si possible l'esprit, pour passer le temps, en l'attendant, en attendant de savoir.

Qu'est-ce qu'on aurait donné pour connaître son passé, sa vie ! D'après le nom que La Fouine avait sur son registre, on a même fait appel à un copain flic qu'est à la retraite, mais personne n'existait sous ce nom-là dans l'ordinateur.

Alors ça ! Ça ! Ah, bah, merde alors ! L'avait refilé un faux nom à La Fouine. Bien fait pour sa gueule !

Mais qu'est-ce qu'y pouvait bien chercher à cacher ? Qu'y avait-il de si terrible dans sa vie qu'il en était arrivé à changer de nom, à dissimuler la vérité, à se perdre ? Qu'est-ce qui peut bien pousser un homme à gommer sa vie, à renier son existence ? L'avait voulu s'échapper de lui-même, s'était fui.

Mais c'était pas suffisant pour l'arrêter, ni le virer. Et puis, y demander des comptes signifiait qu'on fouillait dans ses affaires, dans des choses qu'y voulait pas qu'on sache, et puis on sait pas comment ils réagissent ce genre de type, l'est peut-être dangereux, peut-être même qu'il est armé.

De cet instant-là, l'autre est devenu aussi imposant que son chantier qui nous coupait des étoiles, aussi inaccessible pour nous. Y avait plus aucun espoir d'y adresser la parole, échanger la moindre conversation. Et maintenant qu'on savait ça, on avait plus qu'une envie, c'est qu'il parte, que ce maudit bâtiment de merde arrive à son terme et que l'autre s'en aille poser son sac poubelle sur un autre comptoir. Nous avait déjà assez emmerdés comme ça. Notre coin était défiguré, ressemblait plus à rien, les salauds, z'avaient cassé la moitié de notre rue pour faire pousser un blockhaus qui laissait même plus passer le soleil et qu'allait attirer des gens d'ailleurs, des étrangers au quartier.

Toute façon, ils l‘avaient tué le quartier, virant d'abord les gens qu'habitaient en face et bientôt avec les autres qu'allaient venir d'on ne sait où. Et l'autre, l'autre, il s'était immiscé dans notre vie, nous avait imposé sa présence, son indifférence, son mépris. L'avait foutu le bordel dans un lieu où chacun avait déjà eu assez de mal à se caser, trouvant seulement sa place avec les années. Et lui, l'avait débarqué comme ça, sans prévenir, s'était installé sans rien demander à personne, sans savoir si ça dérangeait pas, sans nous être reconnaissant de l'avoir accueilli, sans même nous saluer.

Merde !

N'empêche, ça nous a fait tout drôle. L'était là, debout, sirotant doucement son demi. Petit à petit, on reprenait nos activités comme si de rien n'était. On avait pas oublié sa présence, non, simplement on faisait mieux semblant, on se forçait à faire comme si l'était pas là derrière notre dos à écouter, à nous juger, nous jauger, ça nous mettait mal à l'aise mais c'était ça ou le silence, un silence interminablement long et terriblement pesant d'une quinzaine de minute, temps qu'il mettait à siroter son demi.

L'a basculé la tête en arrière pour la dernière goutte de bière, et l'a pas eu le temps de reposer le verre sur le comptoir qu'il est tombé raide dans la sciure, sans un grognement, rien. La montagne s'est abattue dans un bruit sourd qui nous a tous décollé du sol, puis le verre s'est écrasé. Formant un nuage au-dessus du corps, la sciure que la chute avait soufflée se redéposait doucement sur le ciré trempé, comme de la neige dans une boule de cristal, vous savez ces petites babioles avec le mont St-Michel ou un chalet, remplies de flotte et de petites paillettes qui retombent doucement quand on l'agite.

Y avait plus un bruit, on a même dû s'arrêter de respirer nous aussi. Je sais pas combien de temps on est resté comme ça en léthargie, mais ça n'en finissait plus, personne osait faire un geste ou briser le silence, chacun attendait qu'un autre prenne l'initiative. Chacun se posait la même question. Est-il mort ?

C'est La Fouine qu'a réagi le premier, nous soulageant tous par la même occasion. L'est sorti de derrière le comptoir pour venir s'accroupir près du corps étendu. Même allongé, il nous impressionnait encore ce type, on osait pas approcher. Mais la curiosité était trop forte, pour une fois qu'on pouvait venir à moins d'un mètre de lui. On a formé un cercle autour du taulier agenouillé près du corps.

- Monsieur... Monsieur, vous m'entendez ?...

Mais le monsieur répondait pas, l'était raide mort. On en était tous persuadé mais personne n'osait l'exprimer.

- Quelqu'un a un miroir, a demandé La Fouine ?

Y en a un de nous qu'a sorti de sa poche un étui en skaï avec à l'intérieur un petit miroir et un peigne. La Fouine a mis le miroir devant la bouche du type dont les yeux grands ouverts semblaient nous voir pour la première fois, mais même là, maintenant qu'y avait plus rien à craindre, personne osait croiser son regard, le regarder dans les yeux. Sans doute de peur qu'il nous voit d'où il était et qu'il nous entraîne avec lui dans son néant.

Le miroir est resté vierge de buée, alors La Fouine a téléphoné aux pompiers.

En emballant ses affaires dans un sac poubelle, le taulier a rien trouvé sur son passé, pas de papiers ou de vieilles photos décolorées, pas de lettre, ni coupure de presse, rien. Le lendemain, les journaux annonçaient la mort d'un homme dont l'identité restait un mystère. Mort d'une embolie cérébrale, qu'ils disaient, un truc rare il paraît. Une mort à la con en somme. Dans leurs articles, ils faisaient un appel à témoin et en attendant que quelqu'un le réclame, on le gardait au frigo dans les sous-sols de l'hôpital, à la morgue.

Ça nous a occupé un moment, y avait plein de monde qui venait chez la Fouine, les affaires marchaient bien, on était des vedettes. L'en venait de partout, des pékins, pour voir l'endroit qu'avait abrité l'inconnu au faux nom; des journalistes flairant le scoop, des curieux qui voulaient juste sentir la mort, tous ces badauds qui débarquaient là croyant baigner dans le mystère, le fait-divers. Mais ça était qu'un feu de paille et tout est retombé.

Sauf nous.

Trois semaines après, paraissait un entrefilet dans la feuille de choux locale expliquant que l'inconnu mort d'une embolie cérébrale n'étant toujours pas identifié, son corps irait à la science.

Ça l'a bien fait marrer le copain quand je l'ai recroisé par hasard un jour que je traînais mon malaise dans cette rue que je reconnaissais plus. Même la Fouine avait fermé boutique pour aller vendre son mauvais vin ailleurs. Le salaud, l'avait pas eu besoin de vendre son bistrot pour racheter une autre affaire, preuve qu'il s'était bien rincé la gueule sur notre dos.

Avec le copain, on est allé s'en jeter quelques-uns dans un rade où je connaissais presque personne, pour qu'on soit peinard et causer tranquille. On est allé s'asseoir à une table dans le fond et on a bavardé. Enfin surtout moi. Ce soir-là, l'était pas très causant le copain, ou alors c'est moi qu'était trop bavard. Fallait que je me raconte, que j'essaie d'évacuer cette sale histoire de moi, que je comprenne ce qui c'était passé, pourquoi ce type avait soudainement pris autant d'importance dans notre vie, dans ma vie. Le copain semblait pas bien, pas à son aise, c'était pas le même type que la dernière fois. J'avais l'impression qu'il était gêné. Par quoi ? Par moi ? Mes divagations ? Tout ce que j'ai appris, c'est qu'ils avaient fait de la taule ensemble, la première fois à seize ans. C'était là qu'y s'étaient connus tous les deux, et comme l'autre l'avait toujours dépanné, le copain avait cédé à la mère pour la chaîne hi-fi.

Et puis s'est tiré le copain, m'a même pas serré la main, s'est contenté d'un petit signe avant de disparaître. J'ai même pas eu le temps d'y dire de repasser un de ces jours pour bavarder.

La porte s'était refermé sur lui depuis longtemps déjà quand j'ai réalisé qu'on s'était rien dit, que j'avais rien appris, et qu'au lieu d'y poser des questions, de le faire parler, c'était moi qui l'avais saoulé avec mes états d'âmes.

Mais le pire, c'est que dans ce flot de parole que j'y ai déversé, pas une seule fois j'ai pensé à y demander le nom du type. Faut dire qu'il est parti si vite le copain, à peine le temps de vider deux ballons. Et moi, comme un con, chuis resté là, attablé devant le mien et j'ai pris la plus grosse cuite de ma vie. Maintenant, c'était sûr, l'autre resterait un mystère et fallait que je vive avec. Je saurais jamais le genre de type qu'il était, je saurais jamais son nom, je saurais rien.

Rien.

Rien.