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Je t’observe. Tu vas et tu viens dans la maison avec une énergie sans pareille pour ton âge avancé. Je te trouve extraordinairement vivant. Tu jouis, depuis toujours, de l’élan vital qui me fait défaut. Un jour, tu m’as jeté sur un ton péremptoire : « tu es déjà morte ! » et cela m’a fait sursauter. Tu me tends le miroir et il m’effraie parce que je sens qu’une fois de plus tu as visé juste avec tes mots percutants. Je te regarde en silence, à travers la vitre du salon, en train de bêcher ton jardin, le pantalon serré par une ficelle qui laisse s’épanouir ton bedon bien replet. Tes mollets sont extraordinairement musclés et tu manie les instruments avec une dextérité extrême, le geste encore sûr, retournant la terre meuble qui s’ouvre, consentante. De temps en temps tu t’interromps pour souffler, et pour admirer le panorama au loin, le menton appuyé sur ta main gauche, elle-même posée sur le manche de la bêche.De chez toi, ton regard embrasse le paysage avec une amplitude de cent quatre-vingts degrés. Je te sens heureux malgré tout en cet instant et ta plénitude m’emplit de sérénité. Tu es devenu un privilégié à présent, car tu résides dans le quartier des nantis, et cela te procure une satisfaction certaine. Tu as, sans nul doute, essuyé trop de mépris de la part des autochtones, tout au long de cette existence, pour ne pas avoir nourri un secret désir de revanche. De ton jardin situé en plein centre du village, tu peux voir au loin les collines environnantes plantées de pins parasols et bordées de vignes, jusqu’à la ligne bleue de la mer. La terre est ocre rouge, très caractéristique, et cette couleur rehausse l’infinie diversité des nuances de verts. Comme tu ne sors plus guère de chez toi, ce petit lopin de terre que tu entretiens méticuleusement est devenu un allié précieux. Tu peux ainsi continuer à te livrer à ton occupation favorite, celle que tu as pratiquée tous les jours que Dieu faisait : observer la beauté du monde au fil des saisons, de l’amandier immaculé de janvier, à la figue bleu nuit de septembre, jusqu’aux étoiles de givre des tièdes matinées hivernales. Nul besoin de voyager. D’ailleurs tu n’es pas allé bien loin. Ta vie s’est écoulée en lisière de la Méditerranée, entre cette lumineuse province alicantine du Levant et les « pechs *» odorants du Haut-Languedoc. Mille cinq cents kilomètres pour tracer le parcours d’une vie, routinière en apparence, mais riche de tant d’émotions diverses. Tu caresses du regard cette terre avec tendresse. C’est celle de ta jeunesse, celle des filles en fleur que tu faisais valser au son de l’ accordéon, celle des vendanges où les rires allègres fusaient dans les vignes, sous la morsure du soleil de septembre. C’était le temps de l’amour et de la jeunesse triomphante, un temps où les seules valeurs en usage se nommaient travail et lutte. Le travail était la norme et la détente l’exception. Travailler pour survivre, pour repousser l’adversité, pour s’enraciner sur cette terre d’accueil peu amène. Rien ne t’aura été offert. Tu auras gagné ton paradis, cette place au soleil dont tu jouis à présent, de haute lutte. Tu m’as enseigné la valeur suprême du travail. Chez nous, le chômage n’existait pas car c’ eut été arborer la honte au front. Un être humain respectable se devait d’accepter n’importe quelle tâche plutôt que d’aller mendier une aide. Certes, nous étions dans une période de plein emploi. Tu fulmines, à présent, contre les assistés, les profiteurs du système, contre ceux qui en veulent toujours plus sans rien faire. Et quand je viens à t ’annoncer mon départ estival pour le bout du monde, tu me regardes sidéré en pensant à l’avion qui va m’emporter au loin et à tout cet argent que je vais dilapider entre mes doigts en quelques semaines. C’est ainsi. Le monde a basculé, sans crier gare, dans la civilisation des loisirs. Quarante années nous séparent et tu te sens soudain, sous l’aiguillon de mon regard malicieux, étranger comme un dinosaure malencontreusement échoué dans un parc d’attraction. * Pech : mot occitan. Colline plantée de pins parasols dans le Midi.
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