Une photographie de Yann Beauson

 

Passages à vide

de Philippe Grün

Passages

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"Je ne peins pas l'être. Je peins le passage". Montaigne.


C'est le matin. Le soleil flotte à l'horizon. Le ciel est bleu immaculé.
Les champs, les clochers, les gares défilent.
Fébrilement, il parcourt le TGV. Dans un sens, puis dans l'autre. Sans cesse.
Projeté par la vitesse, il titube, se raccroche aux dos des fauteuils.
Scrute à droite, à gauche. Chaque visage. Féminin.

Où est-elle donc passée ? Disparue ? Impossible : le train ne s'est pas arrêté depuis qu'elle l'a flashé au bar.
Yeux bleus. Longue chevelure blonde. Mince. Élégante. Souriante.
Douce. Forcément : les blondes sont toujours douces.
Quoi qu'en dise son psy !
Pas de doute : elle est mannequin.
Il l'imagine aller et venir sur les planches, fleur radieuse et extravagante du bouquet d'un grand couturier.

Affamé il s'était jeté sur son croissant, puis avait englouti d'un trait sa tasse de café.
Et quand il avait relevé la tête, elle n'était désespérément plus là…

Anéanti, furieusement perplexe, il s'affale à sa place, près de la fenêtre.
Tiens une ville ! Une gare. Ralentissement. Deux minutes d'arrêt !
D'un œil morne, il contemple le flot bigarré des voyageurs filant vers la sortie.
Soudain il bondit : mince ! Mais c'est elle, là, sous mes yeux ! Aucun doute !
Aussitôt il s'élance de son siège, bouscule son voisin sans même s'excuser, saute sur le quai.

Mais comment la retrouver dans cette foule ?
À la sortie de la gare, il doit se rendre à l'évidence : elle lui a à nouveau échappé !

Quelques nuages voilent de temps à autre un soleil zénithal.
Il engloutit un sandwich, ingurgite une bière, et, sans réfléchir, se jette sur la ville.

Il va, il vient, au gré de ses foucades. À la recherche de sa blonde ferroviaire. En vain.
Que de poupées "Barbie" pourtant dans cette ville ! Est-ce là qu'elles sont fabriquées ?

Il entre dans la cathédrale gothique : une blonde prie ; il se dirige vers l'hôtel de ville du XVIIIe siècle : une blonde va
vers la fontaine Renaissance ; descend-il en direction de la gare ? une blonde monte vers l'église romane ; tourne-t-il à
droite vers les remparts du Moyen Âge, une blonde vire à gauche vers le monument aux morts ; se dirige-t-il à gauche vers
les rues piétonnes du centre-ville: une blonde tourne à droite vers les HLM des quartiers périphériques; s'il entre dans un
café ou une boutique, une blonde en sort ; s'il en sort, une blonde y entre ; il monte dans un bus : une blonde en descend ;
il en descend : une blonde y monte.

Pourquoi le fuient-elles ainsi ? Que leur a-t-il fait ? Pourquoi ces persécutions ? Aucun doute : c'est une conspiration !
Et si sa dulcinée, pour échapper à ses recherches, se cachait parmi ces clones ?
Il devient fou…

C'est la nuit : pas une étoile : les nuages gris couvrent le ciel.
Soudain il éclate bruyamment de rire : les passants se retournent, étonnés.
Que je suis bête ! Je me souviens très bien maintenant : la fille du bar du TGV : elle n'était pas blonde, mais brune !!!
J'ai été ébloui ! D'ailleurs je déteste les blondes ! Ce n'est pas du tout mon genre de femme ! Tout s'explique !
Mon psy a raison !

Et il reprend le train…




Philippe Grün