Une photographie de Yann Beauson

 

Les Miroirs ambitieux

de Hervé Baudouy

Passages

Sommaire

  S'il y avait quelque chose qui rendait Jacques Valrand malheureux, c'était bien le luxe.
En quittant la réunion hebdomadaire, il avait encore le nez plein de l'odeur lourde et grasse de ces cigares cubains et du goût...arrogant du porto grand cru.

Jaques était un homme élégant , très bien habillé et de manières impeccables, aussi ne se plaignait-il jamais lors des réunions, mais il était très sensible aux émotions qui flottaient derrière les choses, les apparences, les mots. Il pouvait sentir la fierté du propriétaire derrière la fumée du cigare; quant au porto, Jacques aurait tout aussi bien pu boire l'autosatisfaction tapageuse d'Édouard.

Valrand se jeta dans un kiosque à journaux vraiment peu luxueux, avec des écriteaux sur les murs, des annonces de gardiennes d'enfants ou de machines à coudre à vendre. Il espérait trouver quelque chose sans aucune connotation de " classe " ou de richesse, rien qui puât la " qualité ".

- "Limo-fraise"!, dit-il avec un air de plaisir enfantin. Je n'en ai pas bu depuis des années!

Il paya la cannette, ressortit, et l'ouvrit. Il admira les traînées roses que le soleil laissait sur les arbre du parc, les couvrant de fragilité, voire d'irréalité. Il y eut un bruit et un groupe de créatures ailées éclata dans l'air, au-dessus des arbres, et s'éloigna. Valrand savait très bien que toutes ces créatures n'étaient pas des
oiseaux, mais il n'allait pas laisser cela lui gâcher le plaisir des yeux.

''Bon sang!, pensa-t-il, il y a quand même des choses plus importantes pour la Compagnie que les stupidités qu'on à échangées cet après-midi. Voilà un monde de magie infinie et de plaisir. Un monde où je peux boire un limo-fraise et goûter simplement les intentions honnêtes de ceux qui l'ont fabriqué : fabriquer un boisson qui a bon goût et qui vous envoie des bulles dans la tête! ''

Les gens qui le connaissaient avaient remarqué ce qu'ils considéraient comme un défaut chez lui, mais dont il était très fier : il était un rêveur qui ne prenait pas la magie au sérieux

Ceux qui le connaissaient mieux - et ils étaient rares - étaient avertis de ses goûts profonds ; ils lui offraient toujours des choses simples. Un repas familial, du vin choisi au hasard sur l'étagère de l'épicier du coin…
Le seul luxe qu'il s'autorisait concernait son habillement, et là encore, il se contentait de sous-vêtements usagés et inconfortables, ce qui lui permettait de porter des costumes élégants et des chemises impeccables sans aucun sentiment de vanité (et bien que ses chaussures soient stylées, il en avait choisi unu paire un peu trop grande pour lui, ce qui l'obligeait à les lacer vigoureusement, pour les garder aux pieds) .

C'était tout son luxe - avec ses livres. Et il était capable de trouver des livres écrits avec plaisir et vigueur. Ceux écrits avec un oeil sur le profit ou la gloire, il les repéraient en passant la main sur leur couverture. Ce n'était pas un 7e sens imaginaire; c'était vrai, réel. Tout ce qui était entré dans la fabrication d'un objet, tous les sentiments, espoirs ou désirs des créateurs, il le " sentait " ; il pouvait distinguer les vrais artisans des arrogants, comme un autre homme pourrait différencier à l'oreille une bouteille de lait d'une bouteille de vinaigre.

Comme d'habitude, ses poches étaient pleines de montres, de douzaines de figures de Chronos , réglées à des heures différentes, leur bracelet depuis longtemps disparu ; des montres d'âges et de styles divers ; Valrand émettait
un léger tic-tac toute la journée, comme un homme radioactif...

Il avait quitté la réunion plus tôt que prévu. On y avait accueilli un nouveau, qui remplacerait un des membres tragiquement disparu. Le nouveau venu était étonnamment jeune avec des cheveux presque blancs, plein d'idées et d'enthousiasme. Valrand avait apprécié ce premier contact. Du sang neuf était toujours le bienvenu, même si cela entraînait d'en refouler du plus ancien. À la réunion, il avait commencé à se sentir nauséeux et à humer une odeur de violettes, ce qui n'était jamais bon signe.

Il avait sorti un sachet en velours de sa poche, s'était mentalement absenté de la discussion, et avait tiré du sachet des lettres de scrabble.
Ce n'était pas des lettres ordinaires. Il les avait obtenues d'un asile de fous; des lettres que de dangereux psychotiques avait manipulées.T rès utiles pour sentir le danger, des lettres comme ça. Il les avait payées très cher, mais elles en valait la peine. Son jeu précédent était nutilisable; un des détenus avait avalé toutes les voyelles, le rendant impropre à lire l'avenir.
Et les lettres qu'il avait tirées cet après-midi étaient sans ambiguïté :
"miroir ambitieux". Mauvais, ça...

Il tira une des montres de sa poche, apparemment au hasard, et l'étudia; mais sans s'intéresser à l'heure, le temps n'avait aucun sens pour des gens comme lui ; ce qui l'intéressait, c'était ce qu'indiquait la petite aiguille; il suivit cette direction, hangeant de montre toutes les quelques minutes, pour se réorienter .

Tout en marchant, il croisa un jeune vendeur de journaux qui marmonnait comme s'il était en colère contre quelque chose. Il était toujours désolé pour ces créatures insubstantielles, piégées dans un monde qu'ils ne contrôlaient pas ; mais ce n'était pas sa mission, cet après-midi.
Valrand se retrouva dans un square; une file de gens ternes attendaient l'autobus,
des enfants faisaient du patin à roulettes, des commerçants baissaient leurs rideaux de fer.

Il consulta une autre montre qui indiquait 12 heures précises. Il était arrivé à destination. Il ne lui restait plus qu'à trouver quelqu'un de malheureux.

..

Michelle Valrant était assise , solitaire dans ce café populaire; elle essayait
d'ignorer les hommes louchant sur ses jambes. Son café était froid depuis longtemps, bien qu'elle tint ses mains autour de la tasse, comme pour se réchauffer.
Elle ne pouvait simplement pas accepter l'idée de rentrer chez elle...
- Vous ne semblez pas heureuse, dit une voix près d'elle.
Elle était prête à rembarrer l'importun , mais elle leva les yeux et le vit; un visage agréable, une cravate en soie, des chaussures qui semblaient trop grandes, et un air inoffensif.

Il ressemblait à Alec Guiness, en plus jeune. Lui aussi avait une courte barbe
légèrement grisonnante.
- Le malheur est quelque chose que je suis habilité à traiter, expliqua-t-il.
Malgré elle, Michelle se surprit à s'ouvrir à cet homme, alors qu'il s'asseyait à côté d'elle sur un tabouret de bar ; à lui parler de son ami ; à lui raconter comment tout se passait merveilleusement bien au début, et comment, soudainement, il avait commencé à la considérer avec mépris... à sortir seul tard le soir... et qu'elle le soupçonnait de la tromper.
- Vivez-vous ensemble, à l'heure actuelle?, demanda Valrand
- Oui, Nous avons emménagé il y a quelques mois. Mais ça ne peut plus durer.
Où vais-je trouver un autre logement en si peu de temps?
- Je pense être en mesure de vous aider, dit-il en se levant.

Elle remarqua alors combien il était grand et mince, Il ressemblait à un héron, gris et anguleux. Sans vraiment savoir pourquoi, elle l'emmena chez elle. Elle
déverrouilla la porte et le fît entrer.
Pendant quelques minutes, il lui parla de ses livres à elle, discutant les auteurs, les thèmes, les caractères, et se demandant sans en avoir l'air d'y attacher d'importance, comment certains sujets auraient pu être traités par d'autres auteurs. Il fit des commentaires élogieux sur une lampe qu'elle avait acheté au Marché aux Puces...

- Où se trouvent les toilettes?, demanda-t-il en se levant.
Ce n'est que lorsque il eut quitté la pièce que Michelle sembla s'éveiller d'une sorte de songe, ou de sort. Elle se demanda pourquoi diable elle avait emmené chez elle cet homme étrange ? ...

Valrand appela du haut des escaliers :
- Vous avez une nouvelle brosse à dents; les poils en sont à peine usés. Vous avez jeté l'ancienne ou vous l'avez perdue ?
- Je l'ai perdue. Qu'est-ce qui ne va pas ?

Il retira ses lunettes à verres fumés.
- Je pense, non, je suis sûr de connaître le problème de cette maison.
Vous pourriez m'apporter un verre de Grand-Marnier?
Elle fouilla sa cuisine, trouva un verre à apéritif et une bouteille rescapée du Noël précédent. Elle remplit le verre et le monta à Valrand.
- Merci, dit-il en prenant délicatement le verre. Et surtout, ne regardez pas ce miroir jusqu'à ce que je vous dise de le faire.

Il poussa la porte de la salle de bains, et détourna ses yeux du mur où trônait un grand miroir dans un cadre argenté. Malgré elle, Michelle fit de même.
Il prit une grande gorgée d'alcool et la fit tourner dans son palais , avant de l'avaler.
- L'alcool et l'orange sont la clé des problèmes avec les miroirs , lui dit-il avec assurance, en posant le verre. Puis il ferma les yeux , plaqua les paumes de ses mains de chaque côté du miroir, et se mit à souffler, encore et encore, jusqu'à ce que le miroir soit entièrement brouillé de condensation.

- Vous avez un miroir ambitieux, dit-il. Vous pouvez le regarder, maintenant.

Elle le fit, se sentant un peu ridicule d'avoir fermé les yeux jusqu'à présent, et répéta sans comprendre :
- Ambitieux ?...

Valrand se frotta les mains.

- Parfois les miroirs peuvent s'en faire accroire. Je pense que votre compagnon possède celui-ci depuis longtemps. Ils en viennent à vous connaître, si vous les gardez trop longtemps. Et parfois, ça leur monte à la tête.

Michelle le regarda, complètement effarée.
- Mais comment un miroir peut-il avoir des idées ? Ce n'est que du verre !

Valrand sourit amicalement.
- Je suis désolé. J'oublie toujours : les gens ne savent pas que le monde est plein de secrets. Les miroirs sont faits d'atomes, comme vous et moi. Nous ne sommes que des produits chimiques dansant ensemble, et pourtant nous pouvons penser, parler, rêver, désirer. Les mouches le peuvent aussi, dans leur mesure limitée, et il y a bien moins d'atomes dans une mouche que dans un miroir.. Si vous y pensez trop, cela ne fera que vous angoisser...

Il trempa son doigt dans le reste de Grand-Marnier, et le lécha avec gourmandise.

- Nietzsche l'a dit le premier, et clairement; mais il a eu peur et il a modifié le phrasé de sa réflexion : " Quand vous regardez dans un miroir, le miroir regarde aussi en vous " Votre miroir voit le meilleur en vous, mais il voit aussi le pire. La plupart du temps, il se contente de servir, d'être votre reflet, sans plus. Mais, très rarement, ils en veulent plus. Ils veulent façonner, sculpter. Ils se fatiguent de ne renvoyer que l'image qu'on leur montre. Ils deviennent ambitieux.

Il haussa les épaules, sourit à nouveau.

- Pour une raison quelconque, ils semblent toujours commencer par avaler une
brosse à dents en l'attirant dans leur monde. C'est le premier signe tangible, mais personne ne sait pourquoi. Je ne connais pas toutes les réponses, je connais seulement quelques-unes des bonnes questions.

Il commença à écrire sur la surface brouillée du miroir , en chuchotant. La condensation disparut subitement et , à la place de leurs reflets, apparut l'image d'un jeune homme très beau, avec des cheveux magnifiques

- Est-ce votre compagnon ? , demanda Valrand.
- En quelque sorte, dit Michelle, en s'agrippant au rebord de la douche pour empêcher ses jambes de la lâcher. Mais il n'est pas aussi beau. Je veux
dire, il est mignon, bien sûr, mais il ne ressemble pas à CA !
- Le miroir lui a montré ce à quoi il voulait ressembler. Si, chaque matin, et pendant une longue période, vous regardiez dans votre miroir, et que vous voyiez
plus beau, plus attirant que vous ne le pensiez, vous finiriez par le croire. Vous pourriez commencer à vous persuader que vous méritez plus de la vie que ce que vous avez ; alors, vous sortiriez et iriez chercher ce que vous sentez mériter.
- Mais pourquoi ce miroir nous a-t-il fait ça ?
- Probablement parce qu'il ne vous aime pas. Ils peuvent être jaloux, aussi, vous savez! Ils aiment l'intimité d'une relation exclusive. Mais ces miroirs-là sont très rares. Entre de bonnes mains, ils peuvent être bénéfiques, projeter quelqu'un aux limites de ses capacités...

- Que dois-je faire maintenant ?
- Eh bien, à votre place, je m'en débarrasserai. Dès que votre compagnon n'aura plus sa flatterie quotidienne du miroir, il redeviendra normal.
- Comment m'en débarrasser ?
- Vous pouvez le vendre, ou demander à un expert de s'en charger.
- Vous le feriez pour moi ? Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai confiance en vous. Je ne veux pas imaginer ce miroir dans la salle de bains de quelqu'un d'autre !
- Je peux le faire, bien entendu.

Il reposa le verre et se mit à fouiller ses poches, sortant un objet de temps en temps. Michelle le regarda faire avec stupéfaction , alors qu'apparaissaient des cartes postales de la tapisserie de Bayeux, des plans du Métro (elle y jeta un œil et y vit des stations et des lignes inconnues), des bouts de ficelle avec des nœuds bizarres, une paire de fous et de tours d'un jeu d'échecs, un assortiment de capsules de bouteilles, six petites loupes et, finalement, un petit marteau d'argent.

Il murmura quelques mots dans sa barbe et frappa le miroir avec le marteau, doucement d'abord puis brutalement, presque de manière enragée, de plus en plus vite, de plus en plus fort. Mais , bizarrement, le miroir ne se brisa pas en morceaux. Il sembla se liquéfier, devenir mou comme du métal en fusion. Il continua à marteler, et plus il frappait, plus le miroir s'amoindrissait. Finalement, il ne resta plus rien sinon le panneau de bois et le cadre argenté.

Michelle avait renoncé à trouver un sens à tout cela.
- Vous avez ce marteau spécialement pour les miroirs démoniaques ?
- Pas démoniaques, seulement ambitieux. Et le marteau, en général, c'est pour le caramel. Il est parfois dur à briser… Maintenant, ma chère, il faut que je vous parle de timbres, continua-t-il sans transition. Une des plus belles vignettes de ma collection personnelle fut émise en 1912 ; un merveilleux spécimen avec des perforations des plus étranges. Laissez-moi vous dire ce qui m'a fait tant plaisir quand je l'ai trouvé, sur un marché d'Aberdeen…

Tout en parlant, Valrand observait comment l'attention de Michelle se dissolvait,
ses yeux devenaient vagues, un peu ténébreux. Encore quelques remarques et le charme aurait opéré…

- Non, reprit-il en tapant du pied sur la baignoire; le bruit réveilla Michelle.
"Je ne le fera pas ! Ma chère Michelle, je suis censé vous parler de timbres, pour vous faire oublier tout ce qui s'est passé. C'est une sorte de magie. Mes collègues ont l'obsession du secret. J'aurai des problèmes s'ils entendent parler de ceci…"
- Pourquoi vous arrêter, alors?

Valrand respira profondément et passa sa main gauche dans sa barbe.
- Parce que cela ma plait ainsi, je pense. Le monde est plein de gens qui se plaignent et se jugent malheureux; s'ils savaient…des merveilles à n'en plus finir ! J'ai la chance de le vivre tous les jours et parfois je veux en donner un petit goût à d'autres … Et l'autre raison, ma nouvelle amie, est que je pense que des temps difficiles attendent ceux d'entre nous qui travaillent avec le Merveilleux ; alors, si nous sommes plus nombreux à savoir, mieux ce sera…j'espère.

Il regarda Michelle en souriant vaguement, comme si ses yeux voyaient, à travers elle, d'autres lieux, d'autres gens, d'autres évènements.

- Bien, reprit-il brusquement, se sentant un peu honteux de se montrer émotif ; il brossa de la main une poussière imaginaire sur ses pantalons. Il faut que je parte. Je vais vous donner un conseil : ne gardez pas un miroir plus de deux ans. Ainsi, il ne pourra jamais s'imaginer savoir ce qui est mieux pour vous !
- Combien de temps gardez-vous les vôtres ?

Valrand se frotta la barbe et sourit :

- Michelle, je n'ai aucun miroir, d'où cette barbe. Et quand je me fais couper les cheveux chez le coiffeur, je ferme les yeux soigneusement dans mon fauteuil. Il y a bien trop de choses qu'un miroir voudrait changer en MOI !

Hervé Baudouy