Une photographie de Yann Beauson

 

Passage 2

de Christophe Vieu

Passages

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Le procureur.- Vous pouviez prévoir que cette soirée tournerait à la beuverie, ne me dites pas le contraire.

Moi.- Il y avait aussi à manger monsieur le procureur, beaucoup à manger. Des sandwichs au pâté.

Le procureur.- Vous m’avez dit avant-hier que dès le début vos invités avaient commencé à s’enivrer, qu’ils avaient à peine touché à la nourriture, tout habitués qu’ils sont à boire dès qu’ils en ont l’occasion.

Moi.- Il aurait peut-être fallu que je sorte les jus de fruit ?

Le procureur.- Expliquez-moi comment vous, vous en êtes arrivé là. Et cette fois-ci ne vous avisez pas de me donner encore une version différente, sinon cela se retournera contre vous.

Moi.- Je vous ai toujours dit qu’on s’était mis à boire aussitôt rentrés.

Le procureur.- …dans ce terrier qui vous tient lieu de maison…oui, bon, et alors ?

Moi.- Vous n’allez pas me prendre ma maison, hein!

Le procureur.- On ne vous prendra rien du tout si vous dites la vérité.

Moi.- (Temps) La vérité, c’est qu’on s’est mis à s’insulter. Ça marche avec l’alcool.

Le procureur.- Oui, et à se menacer mutuellement aussi.

Moi.- Pas méchamment, vous savez ce que c’est, quoi.

Le procureur.- Quand j’invite des amis à la maison, j’évite de leur lancer des menaces et des injures à la figure au bout du deuxième apéritif.

Moi.- Oui, mais vous êtes bien élevé tandis que nous autres, nous sommes des porcs, voilà la différence, on n’a pas pu s’empêcher. C’est la région où qu’on habite qui veut ça.

Le procureur.- C’est sûrement pour cette raison que nous avons du mal à nous comprendre…Au fait.

Moi.- Bah Léone, elle a pris tout au sérieux, là.

Le procureur.- Elle a dit cette phrase.

Moi.- Oui, et même elle l’a répétée plusieurs fois.

Le procureur.- Dites-la, vous, cette phrase.

Moi.- Vous me faites le coup à chaque fois monsieur le procureur.

Le procureur.- Je veux que vous disiez cette phrase encore une fois.

Moi.- …elle a dit.

Le procureur.- Oui ?

Moi.- « Vous ne passez jamais à l’acte les gars ».

Le procureur.- C’est la question qui nous intéresse, la question du passage à l’acte. C’est cela n’est-ce pas qui motive tout le reste ? A chaque fois qu’une menace est proférée, Léone, qui est très avinée elle aussi, prononce cette fameuse phrase.

Moi.- Faut que je la répète ?

Le procureur.- Non, ça ira. (Temps) Et ces menaces donc ?

Moi.- Dans le style habituel.

Le procureur.- Je veux que vous les formuliez aussi.

Moi.- Toutes ? Je ne m’en rappelle pas moi.

Le procureur.- Vous devez comprendre que c’est essentiel. Faites un effort.

Moi.- Je sais, vous l’avez déjà dit pourquoi elles sont importantes. (Temps) Bon, alors il y a eu « Je vais te briser le cou avec la chaise », et puis… « Je vais te foutre le fût sur la tronche». Je dis les injures aussi ?

Le procureur.- Non, ça va aller. Continuez.

Moi.- « Je vais te remplir la panse jusqu’à plus soif… »

Le procureur.- Oui…

Moi.- …et puis aussi… « Je vais te brouter les…les… » A chaque fois l’autre, la Léone, elle hurlait dans son fauteuil « Vous ne passez jamais à l’acte nom de Dieu les gars ».

Le procureur.- Vous avez pris cette invective au sérieux.

Moi.- Oui, et au bout d’un moment on en a eu marre et on s’est retournés contre elle.

Le procureur.- Aviez-vous une animosité particulière à l’encontre de cette femme ?

Moi.- Non, sinon je l’aurais pas invitée. On l’aime bien, la Léone. Bon, je ne vous cache pas que quand elle n’est pas là, on dit facilement entre nous « Léone, c’est une…»

Le procureur.- Je n’ose pas imaginer ce que vous lui auriez fait si vous l’aviez détestée.

Moi.- Elle nous a poussés à bout, je vous jure. Je sais pas ce qu’elle avait ce soir-là. Tout le temps « T’es pas cap, t’es pas cap ! »

Le procureur.- Attendez, elle a dit « T’es pas cap » ou « Vous ne passez jamais à l’acte les gars » ?

Moi.- Les deux, je crois.

Le procureur.- Vous êtes décourageant ! Vous ne devez pas croire, vous devez être sûr ! Soyez précis.

Moi.- Je ne sais plus, moi !

Le procureur.- Et ensuite ?

Moi.- Ensuite…je vous ai déjà expliqué.

Le procureur.- Eh bien, vous allez expliquer encore une fois. Aujourd’hui notre conversation est enregistrée.

Moi.- Sur cassette ?

Le procureur. - Oui.

Moi.- Je n’aime pas ma voix en général. Ça déforme ces trucs-là.

Le procureur.- Aucune importance. Continuez.

Moi.- Où j’en étais ?

Le procureur.- Que s’est-il passé ?

Moi.- Quand ?

Le procureur.- Vous avez proféré ces menaces.

Moi.- Oui.

Le procureur.- Léone a eu cette réaction…

Moi.- Oui. Elle nous a énervés.

Le procureur.- Et vous alors vous êtes passés à l’acte.

Moi.- Oui. Pourtant on est que des forts en gueule. Mais là…

Le procureur.- Toutes ces menaces, vous les avez mises à exécution contre la personne de Léone Bazin, votre invitée.

Moi.- Amie, amie. Oui.

Le procureur.- La seule femme présente chez vous ce soir-là.

Moi.- Oui. Je voulais inviter Nini mais elle avait son fils qui était en permission justement.

Le procureur.- Qui a commencé ?

Moi.- C’est pas moi.

Le procureur.- Vous avez dit avant-hier que c’était Henry.

Moi.- …Dubois. Riton.

Le procureur.- Que lui a-t-il fait ?

Moi.- Il lui a lancé la chaise sur les reins.

Le procureur.- Elle est tombée.

Moi.- La chaise, oui.

Le procureur.- Léone Bazin est tombée aussi.

Moi.- Oui, les deux sont tombées. Par devant. Comme ça. Vloum.

Le procureur.- Ensuite.

Moi.- Bah ç’a été le fût. Un petit fût attention.

Le procureur.- Qui a pris le fût en main?

Moi.- Moi.

Le procureur.- Vous lui avez balancé sur la tête.

Moi.- Il était presque vide monsieur le procureur et j’ai raté mon coup. Il est tombé sur les épaules à Léone. Sur les épaules…

Le procureur.- Sur les radios on a repéré au moins trois fractures de la colonne. Brisée à trois endroits. Si une voiture lui était passée dessus, ça n’aurait pas été pire.

Moi.- La chaise, il l’a lancée rudement fort, Riton. Il a fait de la boxe, lui, dans le temps. Moi, le fût, je l’ai juste lancé comme ça.

Le procureur.- Vous savez qu’il nie.

Moi.- Je m’en fous j’ai des témoins.

Le procureur.- Des témoins ivres.

Moi.- On était en bringue.

Le procureur.- Oui, j’ai bien compris que vous étiez en bringue. Et après ?

Moi.- Quoi ?

Le procureur.- Que s’est-il passé après?

Moi.- Vous me demandez, mais vous le savez bien ce qui s’est passé.

Le procureur.- Redites-le.

Moi.- Il y en a un qui a dit : « Il faut lui remplir la panse avec du cidre ».

Le procureur.- Le lendemain des faits lors de la première audience vous avez déclaré que c’est vous qui aviez eu cette idée.

Moi.- Je m’en rappelle plus, moi.

Le procureur.- Il va bien falloir vous en souvenir.

Moi.- Qu’est-ce qui compte ? Ce que je dis aujourd’hui ou ce que j’ai déjà dit avant ?

Le procureur.- Ce dont je peux vous assurer moi, c’est que toutes ces déclarations contradictoires vous desservent.

Moi.- C’est peut-être bien moi alors. J’étais saoul à la fin!

Le procureur.- Si j’y attache autant d’importance, c’est parce que ce fait nouveau a des conséquences extrêmement graves.

Moi.- Ah ouais ?

Le procureur.- Vous savez bien ! Léone Bazin n’est décédée qu’après. Celui qui a pris l’initiative de la descendre à la cave a provoqué son décès. (Pause) Elle gémissait. Je veux dire avant de descendre.

Moi.- Bah oui, avec le coup qu’elle avait pris…

Le procureur.- Qui l’a tirée par les pieds ensuite?

Moi.- C’est pas moi.

Le procureur.- Si, c’est vous. Les autres sont formels, c’est vous. C’est donc vous qui l’avez tuée.

Moi.- Et moi je vous dis que c’est Max.

Le procureur.- Quand la victime est-elle décédée à votre avis ?

Moi.- Moi je dirais pendant la descente. La tête a heurté les marches.

Le procureur.- Toutes les marches.

Moi.- Bah oui. En plus elles sont hautes. Et foutrement larges. A chaque fois elle s’est pris le bord de la marche sur la nuque. On aurait dû la porter, je leur ai dit, moi. Portez-la en bas bon sang !

Le procureur.- Quand les gémissements ont-ils cessé ?

Moi.- Une fois arrivée en bas on l’a plus entendue.

Le procureur.- C’est alors qu’une fois de plus vous intervenez, vous.

Moi.- Comment ça ?

Le procureur.- Vous lui mettez le tuyau de caoutchouc dans la bouche.

Moi.- Mais non, le tuyau c’est Max !

Le procureur.- Vous mentez.

Moi.- Que Dieu m’emporte tout de suite si je mens.

Le procureur.- Ne soyez pas si pressé de le retrouver, Dieu. Quelqu’un lui met le tuyau dans la bouche donc. Et que se passe-t-il ?

Moi.- Quelqu’un ouvre le robinet.

Le procureur.- Et ?

Moi.- Et quoi ? Et glou et glou et glou monsieur le procureur.

Le procureur.- Vous forcez une morte à boire votre cidre.

Moi.- Du cidre bouché. Je brasse tous les ans.

Le procureur.- Vous brassez ?

Moi.- Oui, et je bous.

Le procureur.- Vous bouillez ?

Moi.- Oui, je fais du calvados quoi. Enfin c’est entre nous…

Le procureur.- Je ne suis pas de la région.

Moi.- Ah d’accord ! Je comprends mieux…Vous êtes de quel coin ?

Le procureur.- Aucun intérêt. Des Vosges.

Moi.- Ah vous êtes vosgien…

Le procureur.- Combien de litres ?

Moi.- Cinq cents.

Le procureur.- Non, je veux dire Léone Bazin, elle a absorbé combien de litres ?

Moi.- Moins qu’on pourrait s’imaginer. Elle a eu très vite des remontées.

Le procureur.- Et pourtant elle était déjà décédée, n’est-ce pas ?

Moi.- Décédée ou pas, quand la panse est pleine, la panse est pleine. C’était pas ragoûtant je vous le dis. Les sandwichs sont remontés avec.

Le procureur.- Et pourtant vous avez poussé les choses encore plus loin.

Moi.- Toujours pareil, il y en a un qui avait dit au moment de l’apéritif « Je te broute les … » , alors il s’est senti comme obligé de la toucher à cet endroit-là, tout ça parce qu’elle avait dit elle « T’es pas cap »…

Le procureur.- …ou « Vous ne passez jamais à l’acte les gars ».

Moi.- « Nom de Dieu les gars ».

Le procureur.- Il y en a un, mais de qui parlez-vous maintenant?

Moi.- Je crois que c’est Hervé. Son beau-frère, à Léone.

Le procureur.- Pas de chance, voyez-vous, ce sont les traces de votre…semence à vous qu’on a retrouvées dans la vagin du cadavre de madame Léone Bazin. Preuve imparable d’une copulation intempestive. J’ai les résultats des analyses sous les yeux.

Moi.- (Temps) L’après-midi on avait eu une petite affaire ensemble.

Le procureur.- Vous avez dit le lendemain du meurtre que vous ne l’aviez jamais touchée parce qu’elle est trop laide et qu’elle met des chaussettes, vous détestez les femmes en chaussettes, tout le monde s’étonne du reste de cette coquetterie de la part d’un individu comme vous, qui vit dans des conditions inimaginables et dans une crasse tout aussi inimaginable, vous l’avez répété trois fois je m’en souviens, vous avez ajouté « La Léone ce n’était pas malgré tout le genre à coucher » !

Moi.- (Fort) Max, les chaussettes, il les lui a enlevées ! (Temps) C’est vrai, elle a plutôt bonne réputation à ce niveau-là. Une alcoolo, mais sérieuse. Moi aussi je suis sérieux, vous pouvez demander à mon patron.

Le procureur.- En effet jamais d’ennuis, ni dans le travail, ni avec la justice. J’ai vérifié.

Moi.- Jusque là on a rien à me reprocher.

Le procureur.- Un bon citoyen.

Moi.- Bah vous voyez quand même !

Le procureur.- (Temps) Entre nous que pensez-vous ce qui s’est passé ?

Moi.- Je pense…que l’alcool, ça n’amène que des ennuis et que…il faut jamais dire à un gars qui a bu « T’es pas cap »

Le procureur.- …ou ?

Moi.- …ou « Tu passes jamais à l’acte » parce qu’un gars qui a bu, le passage à l’acte, ça ne lui fait pas peur justement!

Le procureur.- Je ne vous le fais pas dire.

Moi.- (Temps) Le passage à l’acte, c’est toute la différence entre un gars à jeun et un gars pas à jeun. Vous voyez, l’alcool, c’est terrible. Moi, je pourrais me jeter à l’eau pour sauver quelqu’un quand j’ai bu, et pourtant je sais pas nager.

Le procureur.- Le passage à l’acte, c’est toute la différence entre vous et moi.

Moi.- Vous, vous êtes un homme monsieur le procureur, tandis que moi, je suis un porc.

Le procureur.- Non, non, vous êtes bien pire que ça encore…

Moi.- Oui, vous avez raison.

Le procureur.- Car pour trouver une créature qui vous ressemble, qui se rapproche de vous, ce n’est pas dans l’espèce animale qu’il nous faudrait chercher…mais dans une autre espèce…qui n’existe pas…(Pause) Pourtant si, j’y pense, elle existe, elle existe ! Vous savez à quelle espèce vous me faites penser ?

Moi.- Non, monsieur le procureur, mais je sens que vous allez me le dire !

Le procureur.- Vous me faites pensez…à l’espèce humaine…vous savez l’homme…l’homme?

Moi.- Oui, oui, l’homme !

Le procureur.- L’homme…l’homme…L’HOMME ! (Noir)

Christophe Vieu