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Une photographie de Yann Beauson |
Passage
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| Le procureur.- Vous pouviez prévoir que cette soirée tournerait à la beuverie, ne me dites pas le contraire. Moi.- Il y avait aussi à manger monsieur le procureur, beaucoup à manger. Des sandwichs au pâté. Le procureur.- Vous mavez dit avant-hier que dès le début vos invités avaient commencé à senivrer, quils avaient à peine touché à la nourriture, tout habitués quils sont à boire dès quils en ont loccasion. Moi.- Il aurait peut-être fallu que je sorte les jus de fruit ? Le procureur.- Expliquez-moi comment vous, vous en êtes arrivé là. Et cette fois-ci ne vous avisez pas de me donner encore une version différente, sinon cela se retournera contre vous. Moi.- Je vous ai toujours dit quon sétait mis à boire aussitôt rentrés. Le procureur.- dans ce terrier qui vous tient lieu de maison oui, bon, et alors ? Moi.- Vous nallez pas me prendre ma maison, hein! Le procureur.- On ne vous prendra rien du tout si vous dites la vérité. Moi.- (Temps) La vérité, cest quon sest mis à sinsulter. Ça marche avec lalcool. Le procureur.- Oui, et à se menacer mutuellement aussi. Moi.- Pas méchamment, vous savez ce que cest, quoi. Le procureur.- Quand jinvite des amis à la maison, jévite de leur lancer des menaces et des injures à la figure au bout du deuxième apéritif. Moi.- Oui, mais vous êtes bien élevé tandis que nous autres, nous sommes des porcs, voilà la différence, on na pas pu sempêcher. Cest la région où quon habite qui veut ça. Le procureur.- Cest sûrement pour cette raison que nous avons du mal à nous comprendre Au fait. Moi.- Bah Léone, elle a pris tout au sérieux, là. Le procureur.- Elle a dit cette phrase. Moi.- Oui, et même elle la répétée plusieurs fois. Le procureur.- Dites-la, vous, cette phrase. Moi.- Vous me faites le coup à chaque fois monsieur le procureur. Le procureur.- Je veux que vous disiez cette phrase encore une fois. Moi.- elle a dit. Le procureur.- Oui ? Moi.- « Vous ne passez jamais à lacte les gars ». Le procureur.- Cest la question qui nous intéresse, la question du passage à lacte. Cest cela nest-ce pas qui motive tout le reste ? A chaque fois quune menace est proférée, Léone, qui est très avinée elle aussi, prononce cette fameuse phrase. Moi.- Faut que je la répète ? Le procureur.- Non, ça ira. (Temps) Et ces menaces donc ? Moi.- Dans le style habituel. Le procureur.- Je veux que vous les formuliez aussi. Moi.- Toutes ? Je ne men rappelle pas moi. Le procureur.- Vous devez comprendre que cest essentiel. Faites un effort. Moi.- Je sais, vous lavez déjà dit pourquoi elles sont importantes. (Temps) Bon, alors il y a eu « Je vais te briser le cou avec la chaise », et puis « Je vais te foutre le fût sur la tronche». Je dis les injures aussi ? Le procureur.- Non, ça va aller. Continuez. Moi.- « Je vais te remplir la panse jusquà plus soif » Le procureur.- Oui Moi.- et puis aussi « Je vais te brouter les les » A chaque fois lautre, la Léone, elle hurlait dans son fauteuil « Vous ne passez jamais à lacte nom de Dieu les gars ». Le procureur.- Vous avez pris cette invective au sérieux. Moi.- Oui, et au bout dun moment on en a eu marre et on sest retournés contre elle. Le procureur.- Aviez-vous une animosité particulière à lencontre de cette femme ? Moi.- Non, sinon je laurais pas invitée. On laime bien, la Léone. Bon, je ne vous cache pas que quand elle nest pas là, on dit facilement entre nous « Léone, cest une » Le procureur.- Je nose pas imaginer ce que vous lui auriez fait si vous laviez détestée. Moi.- Elle nous a poussés à bout, je vous jure. Je sais pas ce quelle avait ce soir-là. Tout le temps « Tes pas cap, tes pas cap ! » Le procureur.- Attendez, elle a dit « Tes pas cap » ou « Vous ne passez jamais à lacte les gars » ? Moi.- Les deux, je crois. Le procureur.- Vous êtes décourageant ! Vous ne devez pas croire, vous devez être sûr ! Soyez précis. Moi.- Je ne sais plus, moi ! Le procureur.- Et ensuite ? Moi.- Ensuite je vous ai déjà expliqué. Le procureur.- Eh bien, vous allez expliquer encore une fois. Aujourdhui notre conversation est enregistrée. Moi.- Sur cassette ? Le procureur. - Oui. Moi.- Je naime pas ma voix en général. Ça déforme ces trucs-là. Le procureur.- Aucune importance. Continuez. Moi.- Où jen étais ? Le procureur.- Que sest-il passé ? Moi.- Quand ? Le procureur.- Vous avez proféré ces menaces. Moi.- Oui. Le procureur.- Léone a eu cette réaction Moi.- Oui. Elle nous a énervés. Le procureur.- Et vous alors vous êtes passés à lacte. Moi.- Oui. Pourtant on est que des forts en gueule. Mais là Le procureur.- Toutes ces menaces, vous les avez mises à exécution contre la personne de Léone Bazin, votre invitée. Moi.- Amie, amie. Oui. Le procureur.- La seule femme présente chez vous ce soir-là. Moi.- Oui. Je voulais inviter Nini mais elle avait son fils qui était en permission justement. Le procureur.- Qui a commencé ? Moi.- Cest pas moi. Le procureur.- Vous avez dit avant-hier que cétait Henry. Moi.- Dubois. Riton. Le procureur.- Que lui a-t-il fait ? Moi.- Il lui a lancé la chaise sur les reins. Le procureur.- Elle est tombée. Moi.- La chaise, oui. Le procureur.- Léone Bazin est tombée aussi. Moi.- Oui, les deux sont tombées. Par devant. Comme ça. Vloum. Le procureur.- Ensuite. Moi.- Bah ça été le fût. Un petit fût attention. Le procureur.- Qui a pris le fût en main? Moi.- Moi. Le procureur.- Vous lui avez balancé sur la tête. Moi.- Il était presque vide monsieur le procureur et jai raté mon coup. Il est tombé sur les épaules à Léone. Sur les épaules Le procureur.- Sur les radios on a repéré au moins trois fractures de la colonne. Brisée à trois endroits. Si une voiture lui était passée dessus, ça naurait pas été pire. Moi.- La chaise, il la lancée rudement fort, Riton. Il a fait de la boxe, lui, dans le temps. Moi, le fût, je lai juste lancé comme ça. Le procureur.- Vous savez quil nie. Moi.- Je men fous jai des témoins. Le procureur.- Des témoins ivres. Moi.- On était en bringue. Le procureur.- Oui, jai bien compris que vous étiez en bringue. Et après ? Moi.- Quoi ? Le procureur.- Que sest-il passé après? Moi.- Vous me demandez, mais vous le savez bien ce qui sest passé. Le procureur.- Redites-le. Moi.- Il y en a un qui a dit : « Il faut lui remplir la panse avec du cidre ». Le procureur.- Le lendemain des faits lors de la première audience vous avez déclaré que cest vous qui aviez eu cette idée. Moi.- Je men rappelle plus, moi. Le procureur.- Il va bien falloir vous en souvenir. Moi.- Quest-ce qui compte ? Ce que je dis aujourdhui ou ce que jai déjà dit avant ? Le procureur.- Ce dont je peux vous assurer moi, cest que toutes ces déclarations contradictoires vous desservent. Moi.- Cest peut-être bien moi alors. Jétais saoul à la fin! Le procureur.- Si jy attache autant dimportance, cest parce que ce fait nouveau a des conséquences extrêmement graves. Moi.- Ah ouais ? Le procureur.- Vous savez bien ! Léone Bazin nest décédée quaprès. Celui qui a pris linitiative de la descendre à la cave a provoqué son décès. (Pause) Elle gémissait. Je veux dire avant de descendre. Moi.- Bah oui, avec le coup quelle avait pris Le procureur.- Qui la tirée par les pieds ensuite? Moi.- Cest pas moi. Le procureur.- Si, cest vous. Les autres sont formels, cest vous. Cest donc vous qui lavez tuée. Moi.- Et moi je vous dis que cest Max. Le procureur.- Quand la victime est-elle décédée à votre avis ? Moi.- Moi je dirais pendant la descente. La tête a heurté les marches. Le procureur.- Toutes les marches. Moi.- Bah oui. En plus elles sont hautes. Et foutrement larges. A chaque fois elle sest pris le bord de la marche sur la nuque. On aurait dû la porter, je leur ai dit, moi. Portez-la en bas bon sang ! Le procureur.- Quand les gémissements ont-ils cessé ? Moi.- Une fois arrivée en bas on la plus entendue. Le procureur.- Cest alors quune fois de plus vous intervenez, vous. Moi.- Comment ça ? Le procureur.- Vous lui mettez le tuyau de caoutchouc dans la bouche. Moi.- Mais non, le tuyau cest Max ! Le procureur.- Vous mentez. Moi.- Que Dieu memporte tout de suite si je mens. Le procureur.- Ne soyez pas si pressé de le retrouver, Dieu. Quelquun lui met le tuyau dans la bouche donc. Et que se passe-t-il ? Moi.- Quelquun ouvre le robinet. Le procureur.- Et ? Moi.- Et quoi ? Et glou et glou et glou monsieur le procureur. Le procureur.- Vous forcez une morte à boire votre cidre. Moi.- Du cidre bouché. Je brasse tous les ans. Le procureur.- Vous brassez ? Moi.- Oui, et je bous. Le procureur.- Vous bouillez ? Moi.- Oui, je fais du calvados quoi. Enfin cest entre nous Le procureur.- Je ne suis pas de la région. Moi.- Ah daccord ! Je comprends mieux Vous êtes de quel coin ? Le procureur.- Aucun intérêt. Des Vosges. Moi.- Ah vous êtes vosgien Le procureur.- Combien de litres ? Moi.- Cinq cents. Le procureur.- Non, je veux dire Léone Bazin, elle a absorbé combien de litres ? Moi.- Moins quon pourrait simaginer. Elle a eu très vite des remontées. Le procureur.- Et pourtant elle était déjà décédée, nest-ce pas ? Moi.- Décédée ou pas, quand la panse est pleine, la panse est pleine. Cétait pas ragoûtant je vous le dis. Les sandwichs sont remontés avec. Le procureur.- Et pourtant vous avez poussé les choses encore plus loin. Moi.- Toujours pareil, il y en a un qui avait dit au moment de lapéritif « Je te broute les » , alors il sest senti comme obligé de la toucher à cet endroit-là, tout ça parce quelle avait dit elle « Tes pas cap » Le procureur.- ou « Vous ne passez jamais à lacte les gars ». Moi.- « Nom de Dieu les gars ». Le procureur.- Il y en a un, mais de qui parlez-vous maintenant? Moi.- Je crois que cest Hervé. Son beau-frère, à Léone. Le procureur.- Pas de chance, voyez-vous, ce sont les traces de votre semence à vous quon a retrouvées dans la vagin du cadavre de madame Léone Bazin. Preuve imparable dune copulation intempestive. Jai les résultats des analyses sous les yeux. Moi.- (Temps) Laprès-midi on avait eu une petite affaire ensemble. Le procureur.- Vous avez dit le lendemain du meurtre que vous ne laviez jamais touchée parce quelle est trop laide et quelle met des chaussettes, vous détestez les femmes en chaussettes, tout le monde sétonne du reste de cette coquetterie de la part dun individu comme vous, qui vit dans des conditions inimaginables et dans une crasse tout aussi inimaginable, vous lavez répété trois fois je men souviens, vous avez ajouté « La Léone ce nétait pas malgré tout le genre à coucher » ! Moi.- (Fort) Max, les chaussettes, il les lui a enlevées ! (Temps) Cest vrai, elle a plutôt bonne réputation à ce niveau-là. Une alcoolo, mais sérieuse. Moi aussi je suis sérieux, vous pouvez demander à mon patron. Le procureur.- En effet jamais dennuis, ni dans le travail, ni avec la justice. Jai vérifié. Moi.- Jusque là on a rien à me reprocher. Le procureur.- Un bon citoyen. Moi.- Bah vous voyez quand même ! Le procureur.- (Temps) Entre nous que pensez-vous ce qui sest passé ? Moi.- Je pense que lalcool, ça namène que des ennuis et que il faut jamais dire à un gars qui a bu « Tes pas cap » Le procureur.- ou ? Moi.- ou « Tu passes jamais à lacte » parce quun gars qui a bu, le passage à lacte, ça ne lui fait pas peur justement! Le procureur.- Je ne vous le fais pas dire. Moi.- (Temps) Le passage à lacte, cest toute la différence entre un gars à jeun et un gars pas à jeun. Vous voyez, lalcool, cest terrible. Moi, je pourrais me jeter à leau pour sauver quelquun quand jai bu, et pourtant je sais pas nager. Le procureur.- Le passage à lacte, cest toute la différence entre vous et moi. Moi.- Vous, vous êtes un homme monsieur le procureur, tandis que moi, je suis un porc. Le procureur.- Non, non, vous êtes bien pire que ça encore Moi.- Oui, vous avez raison. Le procureur.- Car pour trouver une créature qui vous ressemble, qui se rapproche de vous, ce nest pas dans lespèce animale quil nous faudrait chercher mais dans une autre espèce qui nexiste pas (Pause) Pourtant si, jy pense, elle existe, elle existe ! Vous savez à quelle espèce vous me faites penser ? Moi.- Non, monsieur le procureur, mais je sens que vous allez me le dire ! Le procureur.- Vous me faites pensez à lespèce humaine vous savez lhomme lhomme? Moi.- Oui, oui, lhomme ! Le procureur.- Lhomme lhomme LHOMME ! (Noir) |
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Christophe Vieu |
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