Une photographie de Yann Beauson

 

Passage 1

de Christophe Vieu

Passages

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J’étais arrivé au bout de quelque chose ; au bout de cette dérive qu’on appelle pompeusement l’existence. Ce soir-là, je sortis, pour en finir. Il faisait presque nuit, mais bien sûr j’étais trop indifférent aux contingences extérieures pour avoir remarqué cette chute supplémentaire, celle du soleil dans son brasier, relayé maintenant par l’envahissement des ténèbres dans le ciel d’un Paris halluciné. Je me trouvai soudain à l’entrée d’une ruelle : certainement la dernière ligne droite avant l’écrasement final. Le dernier passage…

Et là, au moment où, progressant lentement jusqu’au bout de cet ultime couloir, je m’aperçus qu’à côté de moi une ombre marchait à mon rythme, je pris conscience que je n’étais plus seul ; et qu’une rencontre miraculeuse se produisait avec moi-même par l’intermédiaire de cette projection écrasée sur le flanc d’un hangar. Je sentis alors d’une manière fulgurante que ce dédoublement inattendu était mon salut. Car pour la première fois, ce moi que je portais depuis toujours comme un fardeau et qui s’apprêtait à disparaître au fond d’une ruelle, me parut dans sa réverbération chargé d’une épaisseur et d’une sensualité qui me le fit désirer ardemment, au point que je tendis les bras pour le saisir. Mais quand je fus tout proche du mur, je m’aperçus que mon propre corps, étrangement, s’était désincarné ; et qu’il s’était entièrement fondu dans son reflet. Ainsi réduit à un état d’immatérialité totale, dans ces épousailles improvisées avec mon fantôme, j’éprouvai la sensation jubilatoire de renaître et d’exister à nouveau par l’entremise de ce rien gigantesque qu’un autre passage, celui d’un nuage devant la lune, pouvait anéantir à tout instant…

Je passai des heures blotti dans les bras de ce jumeau providentiel, à quelques dizaines de mètres seulement de l’endroit où je croyais devoir terminer ma course.

La rencontre fortuite avec mon ombre préluda au réveil de mes sens et à la fin de ma dérive.

Au lever du jour, mon frère s’évanouit.

Je quittai l’endroit. La ruelle s’appelait passage merveille…


Christophe Vieu