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Une photographie de Yann Beauson |
Education sentimentale |
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| "Si t'es pas sage, gare à toi !" avait dit sa mère, juste avant de le quitter. Et bien qu'elle eut adouci sa menace d'une caresse furtive, que ses yeux comme ses lèvres souriaient en la formulant, il s'était promis de lui obéir, de ne provoquer aucune des catastrophes dont il était coutumier. S'il tenait court la bride de sa nature, c'était moins pas crainte d'une punition dont il devinait l'indulgence que par souhait sincère de lui être agréable. Elle était heureuse, ces jours-ci, il ne voulait pas être la cause d'un retour aux tristesses d'avant. Il aimait qu'elle rie, qu'elle chantonne le matin en lui préparant son chocolat, et plus tard sous la douche. Il aimait les robes claires qu'elle s'était mise à porter, et le parfum qu'elle s'était achetée. Pour toutes ces raisons et d'autres encore, il allait rester sage ce soir, à attendre son retour. Quand il entendrait la serrure de la porte cliqueter, qu'un froufrou vaporeux signalerait ses gestes dans l'autre pièce, que le déclic de l'interrupteur résonnerait, presque trop fort dans la nuit, il plisserait très fort ses yeux, enfouirait son nez dans la peluche poussiéreuse et s'endormirait comme une masse. Mais auparavant, la soirée devait s'écouler. Sauf à s'abstenir de tout mouvement, comment être sûr de ne pas commettre de bêtise ? Les adultes ont sur ce point des jugements parfois imprévisibles. Comme cette après-midi de pur enchantement passée à découper soigneusement des images dans un catalogue tout en bavardant sans fin avec lui-même, et qu'avait terni la colère finale. Ou cette autre, envolée à regarder l'eau creuser des sillons dans le carré de jardin, à en aménager le cours, consolider les collines, dresser les arbres sur les rives boueuses, construire de frêles radeaux qui dérivaient entre salades et poireaux. Là encore, le dénouement n'avait pas été au diapason du bonheur. L'eau, avait-il appris, coûtait cher et c'était une chose terrible que de la gaspiller en été. Bien sûr, il pouvait regarder la télévision, mais aucune de ses cassettes vidéo ne le tentait. Il pouvait lire aussi, mais il avait cent fois lu les dernières aventures d'Astérix et le roman fantastique qu'il avait commencé depuis trois jours réclamait la présence rassurante de sa mère dans les parages. Quant à jouer, il n'avait plus l'âge des voitures. Il erra un long moment à travers la maison silencieuse, passant de l'éclat violent de la cuisine à la pénombre du salon, s'attardant à inventorier le désordre de sa chambre et celui, vaporeux, du tas de repassage. Quelquefois, de brèves sentences lui échappaient, mots adressés à l'absente autant qu'à lui-même, commentaire, glose, sons qui accompagnaient et enrobaient son vagabondage. Il était assez fier, au fond, de la confiance que lui témoignait sa mère en le laissant seul toute une soirée, même si elle avait pour conséquence de le livrer à l'ennui. Il n'était pas naïf au point de croire que sa mère prenait autant de plaisir que lui-même à leurs affrontements de petits chevaux ; pour commencer, elle ne paraissait jamais désolée de perdre. C'était là un signe qui ne trompait pas. Il sentait bien, à sa façon d'accorder une dernière partie, qu'elle faisait des efforts pour l'occuper et parfois cela le rendait honteux. Les grandes personnes ne s'amusent pas comme les enfants, ne rient pas des mêmes anecdotes, ne pleurent pas des mêmes tristesses. Il était trop petit pour comprendre, mais pas si petit pour ne pas deviner confusément que sa mère attendait d'autres choses. Il ne croyait pas qu'elle ne l'aimait plus mais il s'accusait de n'être qu'un enfant, de ne pas suffire à son bonheur. Quand le téléphone sonnait, qu'elle se précipitait pour répondre et que son visage s'illuminait en reconnaissant une voix, quand ensuite, pendant de longues minutes, son bavardage remplissait la maison, léger, sautillant ou véhément, il lui arrivait d'être jaloux de ne jamais provoquer que d'éphémères colères dans un océan de douceur apaisée. Puis la conversation s'arrêtait : "Tu sais bien que je ne peux pas laisser Antoine seul à la maison. Merci quand même." Elle raccrochait, lui souriait, passait sa main dans ses cheveux mais ses yeux exprimaient un indéfinissable dépit, comme d'un jeu que l'heure d'aller se coucher interrompt. C'est comme ça. C'est la vie. C'est lui qui avait insisté. Il pouvait très bien se débrouiller, de toutes façons il devait se coucher tôt, demain à l'école, il avait un contrôle de géométrie. Il n'oublierait pas de se brosser les dents et ne répondrait pas au téléphone s'il sonnait. Il savait à quel désuvrement il se vouait mais n'en dit mot, il fit taire l'enfant en lui qui pleurnichait déjà. Sa mère avait longtemps hésité. Elle avait épuisé les arguments ; mais comme c'étaient les siens même, il avait eu réponse à tout. Peu à peu, il avait lu sur son beau visage, que l'idée commençait à prendre forme. Elle sortait de la tête qui la maintenait prisonnière, s'épanouissait comme une fleur sous une pluie de printemps, envahissait ses joues qui rosissaient. Tu promets d'être sage ? Il avait promis. Elle avait mis sa plus belle robe, celle qui laissait voir ses épaules, des escarpins qui la faisaient grande. Elle n'avait pas su dissimuler son geste quand elle avait glissé le paquet de cigarettes dans son sac à main, ni son trouble au moment d'appeler le taxi. Il avait laissé sur la table sans y toucher le petit bout de papier où elle avait noté un numéro de téléphone, en cas de problème. Il n'y aurait pas de problème. Il n'était plus un enfant. Si t'es passage
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Alain Kewes |
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