Une photographie de Stéphane Popu

MES OMBRES

par Régis Nivelle

Ombres chinoises

Sommaire

 

Au midi obscur, on voudrait que j'ai cessé de voir les anges descendre sur le rebord des fenêtre. Mais au crépuscule, à cette heure improbable du jour ou de la nuit, s'avez vous qui ouvre, déforme ou achève l'esquisse ? C'est la fin et le début. On s'en souvient si peu.

Souvent le soir à mesure que décline la lumière, les rues nous ouvrent sous un ciel de théâtre quelques trajectoires sidérantes et l'ombre de mon corps s'envole, épousant l'ombre des cheveux de mon amante. Partout sur le salpêtre des murs, des figures pariétales petit à petit, élargissent le vide. Les morts et les vivants se visitent.. Vaguement lumineux on se laisse dériver. On arpente des rives qui meurent ou se transforment à chaque tableau. Timides, parfois obtuses, tremblantes dans leurs stations peureuses, des géométries fantastiques s'accouplent ou agonisent dans la poursuite des corps. Sur la grande façade du musé Basque, glissent des motifs immenses et silencieux. À la devanture du Printemps la flamme d'une tête danse sur un axe instable de vitesse..

Tout à l'heure entre les colonnes du marché mon ombre reprendra vie. J'aurai des gestes de femme lentement accouplée au cosmos d'une belle colonie de têtes. Cependant comme un avertissement, une bagnole, phares aux iris dévoreurs, nous révèle au bas d'un immeuble place Monteau, le tag nerveux d'une épitaphe à l'utopie. Debout devant les bars, les femmes ont dans leur visage des orbites d'obsidienne. Correspondance muette avec Lilith. On se rassure un peu dans la corpulence des bières que l'on caresse avec les lèvres... Mais qui de l'ombre est ombre pour cet homme qui pisse en bas du quai, et dont les deux infinies silhouettes usurpent sur leur mât son aveu miaulé ? Ostinato du doute.

Jusqu'au lever du jour les ramures des arbres projetteront sur l'asphalte, leur jarretière de dentelles. Elles seront baisées plus que le pied trop loin des noces, car les épouses sont immenses bercées dans le puits doux des aisselles du vent. Jusqu'aux prémices de l'aurore, un rapt semblant coincé à la lucarne d'un toit, donnera des signes de belle faiblesse.... galbes et fuseaux survivants des fables légendaires se débattront. C'est la femme qui enlèvera l'homme, et le rêve n'y est pour rien.

Par chance plus tard, très tard, si le foutre blanc et frais de la lune inonde et allaite la ville, nous convoquerons alors nous mêmes, sales poètes dans leur blouse d'images, des figures épousées ou tuées sur le champ.