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Cela
se passait, il y a très longtemps, à une époque
lointaine, bien avant l'invention de l'électricité,
c'est vous dire
À chaque hiver dans la région
des Alpes ou, plus précisément, en Haute-Savoie, un
curieux bonhomme qui répondait au prénom de Matthias
allait d'école en école, portant sur son dos un étrange
fardeau, qui tenait de la valise, du sac de voyage, à moins
que ce ne fût de l'attirail de pêcheur, toujours est-il
qu'il entrait dans les écoles, d'un pas assuré bien
que ralenti par le grand âge qui devait être le sien,
frappait à la porte de la directrice, se faisait reconnaître
et là, le miracle se renouvelait à chaque année
: il était accueilli par un large sourire de tous ceux et
celles qu'il rencontrait, on le faisait s'asseoir, on lui proposait
une boisson chaude, on prenait son manteau, on lui demandait comment
allait sa santé, on trouvait une sucrerie à donner
à son chien, car il avait toujours près de lui son
fidèle compagnon Matt qui l'accompagnait dans tous ses déplacements.
Ils recevaient tous les deux l'accueil le plus chaleureux qui soit.
En une traînée de poudre sa venue était connue
de tous les enfants de la classe unique ; la maîtresse, la
bonne Madame Eugénie, d'un geste effaçait le tableau
noir, et donnait l'ordre à ses élèves de ranger
cahiers et livres "et mettez bien les plumes et les crayons
dans les pupitres", demandait-elle. Aussitôt après,
en une envolée de moineaux, tous les enfants se retrouvaient
dans l'unique couloir, celui qui conduisait chez madame la directrice,
à piaffer d'impatience de voir Matthias, le magicien, à
croire qu'ils attendaient tous son arrivée depuis l'année
dernière ! Le plus dégourdi de tous était Grandlouis,
c'était aussi le plus vieux des élèves, il
avait redoublé deux classes et au fil des années il
était devenu le plus grand de tous ses camarades, d'où
son surnom de Grandlouis. À force de fréquenter l'école
il connaissait les lieux dans les moindres recoins. D'ailleurs,
la maîtresse, Madame Eugénie, n'hésitait jamais
bien longtemps à demander à Grandlouis d'aller chercher
telle ou telle chose dans la remise ou d'effacer le haut du tableau,
tâche qu'il faisait sans râler, le sourire aux lèvres.
Peut-être voulait-il par ce dévouement quotidien s'excuser
d'être encore là, parmi tous ses camarades souvent
bien plus jeunes que lui ? Grandlouis avait été le
premier à serrer la main de Matthias, le premier aussi à
lui apporter un bol de chocolat chaud. "- Alors, cette année,
vous avez des histoires nouvelles à nous raconter ? - Bien
sûr, mes amis, je vous ramène une série sur
la chasse aux tigres en Afrique, vous verrez
- Ça fait
peur, monsieur Matthias ? - Mais non, je serai là pour vous
rassurer, n'ayez aucune crainte mes amis, le magicien Matthias ne
vient pas pour faire peur, mais pour vous distraire, vous amuser,
c'est bientôt Noël, alors, soyons heureux !"
C'était bientôt Noël, en effet. Matthias venait
ici tous les ans, à ce moment de l'année, cela était
devenu un rituel. Il était attendu de tous et pas plus tard
que la semaine dernière, Grandlouis avait sorti le drap en
lin blanc, bien repassé, bien rangé, tout en haut
de l'armoire, celle qui est au fond de la classe, sur le côté
droit, en rentrant. Ce drap était immense, il fallait se
mettre à plusieurs pour le déplier, l'accrocher sur
des pitons en haut du tableau noir, le lester afin qu'il soit le
mieux tendu possible et que Matthias puisse pratiquer son théâtre
d'ombres dont il avait le secret. Aux yeux de tous ces enfants,
Matthias était celui qui allait enflammer leur esprit, leur
mémoire, leur imaginaire pour toute une année
Certains
battaient des mains, les plus petits s'agitaient en tous sens, les
plus grands racontaient aux plus jeunes les meilleurs moments de
la séance de l'année dernière. Mais le temps
passait, on devait mettre en place le matériel, trouver une
table assez large pour contenir tous les appareils, tirer les rideaux
devant chaque fenêtre, installer les chaises ou, à
défaut les bancs, ajuster la distance entre la lanterne et
le drap pendu devant le tableau noir. Mais déjà des
voisins alertés par le "bouche à oreille"
se montraient, emmitouflés dans de lourdes pelisses car le
froid se faisait sentir au point que les anciens prévoyaient
de la neige pour le soir même.
Matthias et Grandlouis à ses côtés avaient fini
d'installer la lanterne et classer les cartons dans un enchaînement
que Matthias imposait avec rigueur : il voulait que telle histoire
soit suivie par telle autre, et pas l'inverse
Dès les rideaux tirés, l'obscurité obtenue,
la lanterne était allumée avec une grosse chandelle
toute neuve et Matthias prenait la parole ; de sa grosse voix grave
il commençait à raconter ses histoires dont il était
le seul à connaître le déroulement, des histoires
nouvelles ou anciennes, peu importait à l'auditoire, il obtenait
autant de succès une année sur l'autre ; il faut dire
que Matthias était assez rusé pour en changer les
détails, en ajouter d'autres, trouver une chute différente,
au point que d'une histoire ancienne il en faisait une neuve à
chaque fois. Il commençait son spectacle en projetant des
ombres chinoises en utilisant ses mains qu'il plaçait d'une
certaine manière devant la lanterne, jouait avec ses doigts
qu'il avait très longs et très agiles. Le résultat
sur le drap était saisissant de vérité, toutes
ces images en noir et blanc s'agitaient, se parlaient, imitaient
qui un oiseau, qui un chat courant après, ou encore un chien
poursuivi par le boucher chez qui il avait volé un os. Les
enfants riaient à gorge déployée et Matt, le
chien de Matthias en profitait pour aller d'un enfant à l'autre
quémander une caresse. Et puis cette année, il offrait,
en avant-première, "La chasse en Afrique", morceau
de roi que tous attendaient avec impatience. Matthias l'avait bien
rôdé dans d'autres écoles du canton, sa voix
grave faisait merveille quand il lui fallait imiter le rugissement
d'un lion ou le cri féroce d'un tigre chassant une antilope.
C'était par cette séquence qu'il finissait son spectacle
sous les applaudissements de tous ces gens venus pour ce grand moment
de divertissement.
La nuit commençait à venir, il ne fallait pas trop
tarder. On rangea le matériel, le drap fut descendu et replié
avec soin. Grandlouis le remis sur la dernière étagère
de la même armoire au fond de la classe. Madame la directrice
glissa discrètement une enveloppe contenant quelques billets
dans la poche du manteau de Matthias qui la remercia. Puis ce fut
le moment des adieux et comme chaque année, c'est avec une
grosse émotion que tous virent s'éloigner Matthias
et son chien Matt ; certains remarquèrent que son allure
semblait plus rapide, son pas plus léger que d'habitude
Illusion, peut-être. Toujours est-il que Matthias était
heureux quand il avait donné de la joie, du bonheur, de la
gaîté à autant de gens en une seule fois.
L'année suivante, Grandlouis avait encore redoublé,
cette fois-ci, c'était la dernière année, le
CM2, c'était "sa dernière chance" avait
déclaré péremptoire Madame la directrice à
ses parents. "On ne pourra pas vous le garder encore une année
supplémentaire, c'est impossible, il faudra lui trouver un
travail, un métier, à ce garçon !
"
La semaine qui précédait Noël, comme chaque année,
tous attendait la venue de Matthias le magicien, son chien et sa
lanterne magique. Mais les jours s'égrenaient sans qu'ont
ne vit Matthias à la porte de l'école. Cela devenait
inquiétant à la longue. Madame la directrice alla
jusqu'à questionner les commerçants du village, le
garde-champêtre, Monsieur le curé, "Vous n'auriez
pas vu Matthias, ces jours-ci, dans le village ?" Et la réponse
était toujours la même, non, personne n'avait vu le
magicien tant attendu et Noël approchait !
Six jours avant Noël, au début de l'après-midi,
une heure après la reprise des cours, on entendit gratter
à la porte de l'école, un chien assurément
Grandlouis alla sur le palier. En effet, c'était un chien
et qui plus est, c'était Matt, le chien du magicien. Que
pouvait-il bien vouloir, tout seul sans son maître ? La chose
n'était pas banale. D'autant qu'il était tout agité,
comme si avec sa queue, sa tête, il voulait faire comprendre
quelque chose qui échappait aux grandes personnes. Il se
retournait sur lui-même plusieurs fois de suite en sautant
et semblait indiquer une direction. N'y tenant plus, la directrice
appela Grandlouis : "Écoute, mon petit, essaie de le
suivre, cet animal nous indique quelque chose, il faut savoir ce
qu'il veut nous dire
" Grandlouis ne se fit pas prier
davantage et détala avec à ses côtés
Matt dans la direction que l'animal indiquait. Cette direction semblait
être la bonne car le chien n'arrêtait pas d'aboyer tout
en courant. Une fois sortis du village, ils prirent le chemin qui
mène dans les bois. La neige était tombée depuis
trois jours en grande quantité, leur course fut ralentie
d'autant. Grandlouis essoufflé marqua le pas, le chien de
même. Et quand le chien se mit à gémir doucement,
comme s'il pleurait, le jeune garçon comprit de suite qu'on
touchait au but. En effet, au pied d'un arbre, près du chemin,
il reconnut la haute stature de Matthias, assise à même
la neige, la tête appuyée de côté sur
le tronc de l'arbre. L'enfant s'approcha lentement, comme s'il avait
peur d'apprendre quelque chose de terrifiant. Ce qui lui fit peur,
c'est le regard de Matthias fixé droit devant lui, les yeux
grands ouverts qui semblaient le regarder ; à son côté,
enfouis sous une épaisse couche de neige, son matériel,
sa lanterne, sa valise. Grandlouis comprit confusément que
Matthias avait rejoint le "monde des ombres", que la lanterne
magique s'était éteinte à jamais. Il courut
comme un fou jusqu'à son école annoncer la terrible
nouvelle. Le curé fut aussitôt prévenu, Monsieur
le maire, le garde-champêtre aussi qui arriva avec la carriole
de la commune, les paysans voisins, tous les valides du village,
ceux des bistrots qui finissaient leur dernière chopine ou
qui tapaient le carton près du poële, tous ces gens-là
marchèrent à double cadence jusqu'au point indiqué
par Grandlouis. On saisit sous les aisselles Matthias qu'on allongea
sur la carriole du garde-champêtre, son corps était
déjà gelé, on ramassa tout son attirail, on
siffla son chien et toute cette petite troupe revint au village
dans un silence grave, le silence des grandes douleurs, des enterrements
solennels.
Monsieur le Curé voulut que de "bonnes funérailles"
aient lieu, ce qui fut fait. Chacun y alla de son obole pour payer
les fleurs. L'organiste eut à cur de jouer les meilleurs
morceaux de son répertoire. On enterra Matthias dans le cimetière
communal, dans un enclos réservé aux gens extérieurs
à la commune, aux invités, en quelque sorte. Des fleurs
furent disposées sur la terre fraîche, mais la neige
qui recommençait à tomber eut vite fait de recouvrir
toutes ces belles fleurs.
Puis, une fois les fêtes passées, la joie revint dans
la commune, surtout à l'école quand on apprit que
Grandlouis avait récupéré la lanterne magique
et tout le matériel du magicien, qu'il s'était entraîné
chez lui à manipuler les cartons découpés et
à se former la voix afin de raconter les histoires inventées
par Matthias. Il y avait pris goût, paraît-il. Cela
était vrai, car il obtint sans mal un franc succès
quand, pour la première fois, il se présenta devant
ses copains de classe. On le surnomma de suite : "Grandlouis,
le magicien", titre qui le remplit de fierté.
Ainsi, la vie reprit son cours habituel et comme Grandlouis ne demandait
pas mieux de remplacer Matthias, tous les élèves eurent
droit à une séance de lanterne magique chaque mois
et Madame Eugénie était bien contente de cela car
pour elle c'était un bon moyen de stimuler ses élèves
et les obliger à bien écouter et à être
sage
Au milieu de l'année scolaire elle eut même
l'idée de demander aux meilleurs élèves d'inventer
des histoires en guise de rédaction - ce qui était
bien plus excitant pour les enfants. La proposition de la maîtresse
eut un immense succès et Grandlouis croula sous une montagne
de projets, au point, qu'il resta à l'école encore
plusieurs années, car personne ne souhaitait son départ
Avec l'âge il avait pris de la force et, ma foi, il en savait
assez pour travailler de ses mains. À l'école il devint
l'homme à tout faire, à la moindre fuite d'eau, il
répondait présent; quand il fallait remplacer une
tuile au moment du dégel, il n'hésitait jamais à
grimper à l'échelle. Il ne comptait jamais ni son
temps, ni son ardeur, c'était devenu "son école"
et il avait à cur que rien ne soit laissé à
l'abandon. Il pouvait repeindre la classe pendant les mois de vacances,
recoller le pied du bureau de la directrice qui avait cédé
un jour anniversaire de Monsieur le maire quand il s'était
appuyé un peu trop fort dessus et, à la belle saison,
planter fleurs et arbustes dans le jardin attenant à la maison
de la directrice. Autant de petites choses qui pouvaient paraître
insignifiantes, mais si elles n'étaient pas faites prenaient
une importance capitale, car comment supporter un bureau bancal
ou une salle de classe noircie par la fumée du poële
à bois ou un jardin laissé en friche ?
Grandlouis était devenu l'homme le plus important de l'école
de son village, ce qui ne le rendait pas plus fier pour autant !
Ce qui me fait dire cela, c'est cette habitude qu'il avait pris
d'aller plusieurs fois par an, et principalement un peu avant chaque
Noël, sur la tombe de Matthias. Et aussi ce rituel qu'il avait
instauré au mois de décembre - qui était le
mois anniversaire de la mort de Matthias - avant la séance
de son Théâtre d'ombre : il demandait aux élèves
d'avoir une pensée émue pour Matthias. À ceux
qui ne le connaissait pas il se faisait un plaisir de raconter qui
fut Matthias, le magicien. Comment il venait ici même, dans
cette classe, chaque année, à l'approche de Noël,
comment il était mort, dans la forêt, comment, lui,
Grandlouis, il avait été le chercher, comment il l'avait
retrouvé, guidé par le chien de Matthias qui était
devenu son fidèle compagnon, adopté et gâté
par toute l'école. Grandlouis, pour finir, ne manquait jamais
de dire où il était enterré. Et ce qui lui
faisait le plus plaisir, c'était quand des élèves
lui demandaient de les accompagner sur sa tombe afin d'y déposer
un petit bouquet de fleurs.
Ce jour-là, c'était pour lui la plus belle des récompenses.
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