Une photographie de Stéphane Popu

Matthias, le magicien

par Michel Ostertag

Ombres chinoises

Sommaire

 

Cela se passait, il y a très longtemps, à une époque lointaine, bien avant l'invention de l'électricité, c'est vous dire… À chaque hiver dans la région des Alpes ou, plus précisément, en Haute-Savoie, un curieux bonhomme qui répondait au prénom de Matthias allait d'école en école, portant sur son dos un étrange fardeau, qui tenait de la valise, du sac de voyage, à moins que ce ne fût de l'attirail de pêcheur, toujours est-il qu'il entrait dans les écoles, d'un pas assuré bien que ralenti par le grand âge qui devait être le sien, frappait à la porte de la directrice, se faisait reconnaître et là, le miracle se renouvelait à chaque année : il était accueilli par un large sourire de tous ceux et celles qu'il rencontrait, on le faisait s'asseoir, on lui proposait une boisson chaude, on prenait son manteau, on lui demandait comment allait sa santé, on trouvait une sucrerie à donner à son chien, car il avait toujours près de lui son fidèle compagnon Matt qui l'accompagnait dans tous ses déplacements. Ils recevaient tous les deux l'accueil le plus chaleureux qui soit.
En une traînée de poudre sa venue était connue de tous les enfants de la classe unique ; la maîtresse, la bonne Madame Eugénie, d'un geste effaçait le tableau noir, et donnait l'ordre à ses élèves de ranger cahiers et livres "et mettez bien les plumes et les crayons dans les pupitres", demandait-elle. Aussitôt après, en une envolée de moineaux, tous les enfants se retrouvaient dans l'unique couloir, celui qui conduisait chez madame la directrice, à piaffer d'impatience de voir Matthias, le magicien, à croire qu'ils attendaient tous son arrivée depuis l'année dernière ! Le plus dégourdi de tous était Grandlouis, c'était aussi le plus vieux des élèves, il avait redoublé deux classes et au fil des années il était devenu le plus grand de tous ses camarades, d'où son surnom de Grandlouis. À force de fréquenter l'école il connaissait les lieux dans les moindres recoins. D'ailleurs, la maîtresse, Madame Eugénie, n'hésitait jamais bien longtemps à demander à Grandlouis d'aller chercher telle ou telle chose dans la remise ou d'effacer le haut du tableau, tâche qu'il faisait sans râler, le sourire aux lèvres. Peut-être voulait-il par ce dévouement quotidien s'excuser d'être encore là, parmi tous ses camarades souvent bien plus jeunes que lui ? Grandlouis avait été le premier à serrer la main de Matthias, le premier aussi à lui apporter un bol de chocolat chaud. "- Alors, cette année, vous avez des histoires nouvelles à nous raconter ? - Bien sûr, mes amis, je vous ramène une série sur la chasse aux tigres en Afrique, vous verrez… - Ça fait peur, monsieur Matthias ? - Mais non, je serai là pour vous rassurer, n'ayez aucune crainte mes amis, le magicien Matthias ne vient pas pour faire peur, mais pour vous distraire, vous amuser, c'est bientôt Noël, alors, soyons heureux !"
C'était bientôt Noël, en effet. Matthias venait ici tous les ans, à ce moment de l'année, cela était devenu un rituel. Il était attendu de tous et pas plus tard que la semaine dernière, Grandlouis avait sorti le drap en lin blanc, bien repassé, bien rangé, tout en haut de l'armoire, celle qui est au fond de la classe, sur le côté droit, en rentrant. Ce drap était immense, il fallait se mettre à plusieurs pour le déplier, l'accrocher sur des pitons en haut du tableau noir, le lester afin qu'il soit le mieux tendu possible et que Matthias puisse pratiquer son théâtre d'ombres dont il avait le secret. Aux yeux de tous ces enfants, Matthias était celui qui allait enflammer leur esprit, leur mémoire, leur imaginaire pour toute une année…Certains battaient des mains, les plus petits s'agitaient en tous sens, les plus grands racontaient aux plus jeunes les meilleurs moments de la séance de l'année dernière. Mais le temps passait, on devait mettre en place le matériel, trouver une table assez large pour contenir tous les appareils, tirer les rideaux devant chaque fenêtre, installer les chaises ou, à défaut les bancs, ajuster la distance entre la lanterne et le drap pendu devant le tableau noir. Mais déjà des voisins alertés par le "bouche à oreille" se montraient, emmitouflés dans de lourdes pelisses car le froid se faisait sentir au point que les anciens prévoyaient de la neige pour le soir même.
Matthias et Grandlouis à ses côtés avaient fini d'installer la lanterne et classer les cartons dans un enchaînement que Matthias imposait avec rigueur : il voulait que telle histoire soit suivie par telle autre, et pas l'inverse…
Dès les rideaux tirés, l'obscurité obtenue, la lanterne était allumée avec une grosse chandelle toute neuve et Matthias prenait la parole ; de sa grosse voix grave il commençait à raconter ses histoires dont il était le seul à connaître le déroulement, des histoires nouvelles ou anciennes, peu importait à l'auditoire, il obtenait autant de succès une année sur l'autre ; il faut dire que Matthias était assez rusé pour en changer les détails, en ajouter d'autres, trouver une chute différente, au point que d'une histoire ancienne il en faisait une neuve à chaque fois. Il commençait son spectacle en projetant des ombres chinoises en utilisant ses mains qu'il plaçait d'une certaine manière devant la lanterne, jouait avec ses doigts qu'il avait très longs et très agiles. Le résultat sur le drap était saisissant de vérité, toutes ces images en noir et blanc s'agitaient, se parlaient, imitaient qui un oiseau, qui un chat courant après, ou encore un chien poursuivi par le boucher chez qui il avait volé un os. Les enfants riaient à gorge déployée et Matt, le chien de Matthias en profitait pour aller d'un enfant à l'autre quémander une caresse. Et puis cette année, il offrait, en avant-première, "La chasse en Afrique", morceau de roi que tous attendaient avec impatience. Matthias l'avait bien rôdé dans d'autres écoles du canton, sa voix grave faisait merveille quand il lui fallait imiter le rugissement d'un lion ou le cri féroce d'un tigre chassant une antilope. C'était par cette séquence qu'il finissait son spectacle sous les applaudissements de tous ces gens venus pour ce grand moment de divertissement.
La nuit commençait à venir, il ne fallait pas trop tarder. On rangea le matériel, le drap fut descendu et replié avec soin. Grandlouis le remis sur la dernière étagère de la même armoire au fond de la classe. Madame la directrice glissa discrètement une enveloppe contenant quelques billets dans la poche du manteau de Matthias qui la remercia. Puis ce fut le moment des adieux et comme chaque année, c'est avec une grosse émotion que tous virent s'éloigner Matthias et son chien Matt ; certains remarquèrent que son allure semblait plus rapide, son pas plus léger que d'habitude… Illusion, peut-être. Toujours est-il que Matthias était heureux quand il avait donné de la joie, du bonheur, de la gaîté à autant de gens en une seule fois.
L'année suivante, Grandlouis avait encore redoublé, cette fois-ci, c'était la dernière année, le CM2, c'était "sa dernière chance" avait déclaré péremptoire Madame la directrice à ses parents. "On ne pourra pas vous le garder encore une année supplémentaire, c'est impossible, il faudra lui trouver un travail, un métier, à ce garçon !…"
La semaine qui précédait Noël, comme chaque année, tous attendait la venue de Matthias le magicien, son chien et sa lanterne magique. Mais les jours s'égrenaient sans qu'ont ne vit Matthias à la porte de l'école. Cela devenait inquiétant à la longue. Madame la directrice alla jusqu'à questionner les commerçants du village, le garde-champêtre, Monsieur le curé, "Vous n'auriez pas vu Matthias, ces jours-ci, dans le village ?" Et la réponse était toujours la même, non, personne n'avait vu le magicien tant attendu et Noël approchait !
Six jours avant Noël, au début de l'après-midi, une heure après la reprise des cours, on entendit gratter à la porte de l'école, un chien assurément… Grandlouis alla sur le palier. En effet, c'était un chien et qui plus est, c'était Matt, le chien du magicien. Que pouvait-il bien vouloir, tout seul sans son maître ? La chose n'était pas banale. D'autant qu'il était tout agité, comme si avec sa queue, sa tête, il voulait faire comprendre quelque chose qui échappait aux grandes personnes. Il se retournait sur lui-même plusieurs fois de suite en sautant et semblait indiquer une direction. N'y tenant plus, la directrice appela Grandlouis : "Écoute, mon petit, essaie de le suivre, cet animal nous indique quelque chose, il faut savoir ce qu'il veut nous dire…" Grandlouis ne se fit pas prier davantage et détala avec à ses côtés Matt dans la direction que l'animal indiquait. Cette direction semblait être la bonne car le chien n'arrêtait pas d'aboyer tout en courant. Une fois sortis du village, ils prirent le chemin qui mène dans les bois. La neige était tombée depuis trois jours en grande quantité, leur course fut ralentie d'autant. Grandlouis essoufflé marqua le pas, le chien de même. Et quand le chien se mit à gémir doucement, comme s'il pleurait, le jeune garçon comprit de suite qu'on touchait au but. En effet, au pied d'un arbre, près du chemin, il reconnut la haute stature de Matthias, assise à même la neige, la tête appuyée de côté sur le tronc de l'arbre. L'enfant s'approcha lentement, comme s'il avait peur d'apprendre quelque chose de terrifiant. Ce qui lui fit peur, c'est le regard de Matthias fixé droit devant lui, les yeux grands ouverts qui semblaient le regarder ; à son côté, enfouis sous une épaisse couche de neige, son matériel, sa lanterne, sa valise. Grandlouis comprit confusément que Matthias avait rejoint le "monde des ombres", que la lanterne magique s'était éteinte à jamais. Il courut comme un fou jusqu'à son école annoncer la terrible nouvelle. Le curé fut aussitôt prévenu, Monsieur le maire, le garde-champêtre aussi qui arriva avec la carriole de la commune, les paysans voisins, tous les valides du village, ceux des bistrots qui finissaient leur dernière chopine ou qui tapaient le carton près du poële, tous ces gens-là marchèrent à double cadence jusqu'au point indiqué par Grandlouis. On saisit sous les aisselles Matthias qu'on allongea sur la carriole du garde-champêtre, son corps était déjà gelé, on ramassa tout son attirail, on siffla son chien et toute cette petite troupe revint au village dans un silence grave, le silence des grandes douleurs, des enterrements solennels.
Monsieur le Curé voulut que de "bonnes funérailles" aient lieu, ce qui fut fait. Chacun y alla de son obole pour payer les fleurs. L'organiste eut à cœur de jouer les meilleurs morceaux de son répertoire. On enterra Matthias dans le cimetière communal, dans un enclos réservé aux gens extérieurs à la commune, aux invités, en quelque sorte. Des fleurs furent disposées sur la terre fraîche, mais la neige qui recommençait à tomber eut vite fait de recouvrir toutes ces belles fleurs.
Puis, une fois les fêtes passées, la joie revint dans la commune, surtout à l'école quand on apprit que Grandlouis avait récupéré la lanterne magique et tout le matériel du magicien, qu'il s'était entraîné chez lui à manipuler les cartons découpés et à se former la voix afin de raconter les histoires inventées par Matthias. Il y avait pris goût, paraît-il. Cela était vrai, car il obtint sans mal un franc succès quand, pour la première fois, il se présenta devant ses copains de classe. On le surnomma de suite : "Grandlouis, le magicien", titre qui le remplit de fierté.
Ainsi, la vie reprit son cours habituel et comme Grandlouis ne demandait pas mieux de remplacer Matthias, tous les élèves eurent droit à une séance de lanterne magique chaque mois et Madame Eugénie était bien contente de cela car pour elle c'était un bon moyen de stimuler ses élèves et les obliger à bien écouter et à être sage…Au milieu de l'année scolaire elle eut même l'idée de demander aux meilleurs élèves d'inventer des histoires en guise de rédaction - ce qui était bien plus excitant pour les enfants. La proposition de la maîtresse eut un immense succès et Grandlouis croula sous une montagne de projets, au point, qu'il resta à l'école encore plusieurs années, car personne ne souhaitait son départ… Avec l'âge il avait pris de la force et, ma foi, il en savait assez pour travailler de ses mains. À l'école il devint l'homme à tout faire, à la moindre fuite d'eau, il répondait présent; quand il fallait remplacer une tuile au moment du dégel, il n'hésitait jamais à grimper à l'échelle. Il ne comptait jamais ni son temps, ni son ardeur, c'était devenu "son école" et il avait à cœur que rien ne soit laissé à l'abandon. Il pouvait repeindre la classe pendant les mois de vacances, recoller le pied du bureau de la directrice qui avait cédé un jour anniversaire de Monsieur le maire quand il s'était appuyé un peu trop fort dessus et, à la belle saison, planter fleurs et arbustes dans le jardin attenant à la maison de la directrice. Autant de petites choses qui pouvaient paraître insignifiantes, mais si elles n'étaient pas faites prenaient une importance capitale, car comment supporter un bureau bancal ou une salle de classe noircie par la fumée du poële à bois ou un jardin laissé en friche ?
Grandlouis était devenu l'homme le plus important de l'école de son village, ce qui ne le rendait pas plus fier pour autant !
Ce qui me fait dire cela, c'est cette habitude qu'il avait pris d'aller plusieurs fois par an, et principalement un peu avant chaque Noël, sur la tombe de Matthias. Et aussi ce rituel qu'il avait instauré au mois de décembre - qui était le mois anniversaire de la mort de Matthias - avant la séance de son Théâtre d'ombre : il demandait aux élèves d'avoir une pensée émue pour Matthias. À ceux qui ne le connaissait pas il se faisait un plaisir de raconter qui fut Matthias, le magicien. Comment il venait ici même, dans cette classe, chaque année, à l'approche de Noël, comment il était mort, dans la forêt, comment, lui, Grandlouis, il avait été le chercher, comment il l'avait retrouvé, guidé par le chien de Matthias qui était devenu son fidèle compagnon, adopté et gâté par toute l'école. Grandlouis, pour finir, ne manquait jamais de dire où il était enterré. Et ce qui lui faisait le plus plaisir, c'était quand des élèves lui demandaient de les accompagner sur sa tombe afin d'y déposer un petit bouquet de fleurs.
Ce jour-là, c'était pour lui la plus belle des récompenses.