Une photographie de Stéphane Popu

Ombre chinoise

par Jean-Yves Le Meur

Ombres chinoises

Sommaire

 

A l’ombre du chinois debout sur la muraille, elle regarde cette terre qu’elle ne reverra plus. L’ombre s’étire toujours plus longue au raz de ses genoux. Le soleil descend lentement. Quand la silhouette du chinois se confondra avec les pierres de la muraille, ce sera la fin. Sa fin.

Tel est le pari insensé qu’elle a décidé de tenir coûte que coûte : au prix de sa vie. Elle l’a suivi sans hésiter dès son réveil. Elle ne l’a pas lâché de toute la journée. Lui, silencieux et magistral, n’a pas dit un mot, son sabre dans sa gaine. Il ne s’est pas retourné sur elle mais il savait qu’elle était là, soumise à chacun de ses mouvements. Il a marché sur la muraille sans s’arrêter. Il a tenu son cap, infatigable. Chacun de ses pas, assuré et égal, l’emmenait au Nord Est. Les rayons brûlants du soleil au zénith ne l’ont pas ralenti.

Elle a tenu.

Elle n’a pas craqué une seule fois. Elle a respecté son désir de silence. Elle s’est collée à lui sans faire un bruit ni jamais le toucher, se cachant dans son dos, fuyant autant que possible cette lumière vive qui l’éblouît. Pourtant, elle savait déjà qu’elle aurait dû fuir, qu’elle aurait dû s’échapper de son emprise, s’évanouir dans la nature, laisser tomber à tout jamais son chinois, son terrible chinois. Il ne la pardonnerait jamais : elle se refusait à lui toutes les nuits.

Il a sorti son sabre. D’un geste lent, il l’a dressé au-dessus de son corps, la pointe sur son ventre. Le dernier rayon du soleil, rouge, est venu se glisser le long de la lame qui s’enfonçait dans les entrailles, avant de s’effacer à l’horizon.

Il s’est effondré vers elle, mais elle s’est éclipsée avec la pénombre. Telle une ombre chinoise.