Une photographie de Stéphane Popu

A l'ombre de nos vies

par Anita Beldiman-Moore

Ombres chinoises

Sommaire

"Avec l'illusion, l'espérance aux yeux d'ombre"
Victor Hugo -Les contemplations

Ombres chinoises donc, illusion certes mais théâtre d'une réalité que l'on hésite à dire révélée à elle même ou caricaturée :

"La pauvre lumière jetait sur les murs gris les ombres des têtes avec des nez énormes et des gestes démesurés. On voyait parfois une main géante lever une fourchette pareille à une fourche vers une bouche qui s'ouvrait comme une gueule de monstre, quand quelqu'un, se tournant un peu, présentait son profil à la flamme jaune et tremblotante.
Dès que le dîner fut achevé, Madeleine entraîna son mari dehors pour ne point demeurer dans cette salle sombre..."
Guy de Maupassant - Bel Ami (1885)

ou encore

"Trois boutiques étaient seules ouvertes, celles d'un boucher, d'un marchand de vin et d'un pharmacien. La porte vitrée du cabaret était imprégnée d'une buée qui ne laissait voir les buveurs qu'à travers un voile. Ils ressemblaient ainsi à des ombres chinoises. Ces silhouettes dansaient sur le mur et sur la porte comme sur un drap blanc, les nez se dessinaient bizarrement, les moustaches semblaient démesurées, les barbes devenaient colossales et les chapeaux se cassaient de burlesque façon."
Joris Karl Huysmans - Le drageoir aux épices, suivi de Pages retrouvées - (8) Claudine

L'illusion de la vie ou la caricature de la mort, une sorte de farce burlesque qui nous aide à en apprivoiser l'idée.

"...La peur l'accompagne comme l'ombre le corps,
elle l'assaille dans les ténèbres,
se révèle dans son sommeil,
prend, parfois la forme du courage.

Et cependant il existe une peur, une peur plus forte,
plus forte encore que la peur de la mort,
une peur plus peur encore :
une peur de la folie,
la peur indescriptible
qui dure l'éternité du spasme
et qiu procure le même douloureux plaisir ;
la peur de cesser d'être soi-même pour toujours,
en s'engloutissant dans un monde
où les paroles et les actes
n'auront plus le sens que nous leurs donnons d'habitude ;
dans un monde où personne,
même pas nous,
ne pourra nous reconnaître..."

Xavier Villaurrutia - Nostalgie de la mort
José Corti (Ibériques), 1991
(édition bilingue préfacée par Octavio Paz)

Alors contre cette peur, contre ces ombres ambigues qui nous assaillent ou qui nous singent avec une dérangeante acuité, il reste les mots et c'est avec les mots de ces 22 auteurs que je vous laisse...