Une photographie de Stéphane Popu

Brocante

par Guillaume Cingal

Ombres chinoises

Sommaire

 

Parmi les silhouettes éteintes, figures livides, pâles à faire peur, masquées derrière la cire épaisse de leur peau, une fille à l'arrêt devant des bibelots.

Sa main découpe des sphères dans l'air. Son regard se perd dans les ruelles sans lumière qui vivotent de l'autre côté des massifs. Son parfum est frais, torrentiel, entre le jasmin et la carotte. Terriblement troublant.

Le mélancolique louvoyeur aux fossettes ensanglantées fraîchement par le feu du rasoir, la voit-il? N'est-elle, au petit matin, qu'une ombre?

Telle Juliet filmée, approximative dans le cadrage, il la suit aussi du regard, de la main, de son parfum à lui, entre la mangue et l'asphalte, terriblement insignifiant. La guettant, il s'arrête devant une pile de vêtements pour nourrissons, des peluches, des cubes dépareillés, une marionnette roussie par la salive chocolatée de quelque gniard maintenant grandi et passé à d'autres travestissements. Mais le louvoyeur funambule ne pense à rien de tout cela.

Du parfum, de la main, du regard, il la suit, oscille entre deux lampadaires, vacille, s'avachit dans sa mélancolie. L'autre, l'ombre, dénude un bibelot japonisant. Toutes les saveurs, tous les exotismes se mêlent, dans ce hameau perdu que hantent les silhouettes.

L'ombre abandonne les bibelots, et le louvoyeur perd sa trace. Continue de chiner, comme il faut bien se faire aux plus grandes douleurs.