Une photographie de Stéphane Popu

Extinction des feux

par Arnaud de Grenier

Ombres chinoises

Sommaire

 

-Descends de là, veux-tu ?

Raymonde était habituée à faire ce genre de remontrances à son mari, pourtant doté d'une belle cinquantaine d'années. La femme déplorait l'attitude de son conjoint, montant sur des caissons de bois dans les rues pour entrapercevoir l'intérieur des maisons par les rares fenêtres ouvertes. Une rue de Pékin, cela ne s'oublie pas.
-Ecoute, Raymonde, si on ne peut pas se payer de visite guidée, autant la faire nous-mêmes.
Soupir. Elle le laissa tout de même faire. Par semblant d'amour. Et puis la lassitude :
-On peut toujours de promener plutôt que d'épier les intérieurs des maisons.

Le couple partit en vadrouille. Quelques chats s'écartèrent sur leur chemin. Dans les rues de Pékin, on peut bien trouver quelques cafés aux allures occidentales, encore faut-il les choisir avec goût : trop occidentaux, ils condamnent un voyage payé cher, trop orientaux, ils sapent les repères, inévitablement, implacablement ouvrant aux gouffres les plus profonds. Pourtant, Raymonde parvint à sélectionner avec justesse un café, en pleine ville, papotant avec la ville entière de borborygmes inaccessibles.
-C'est beau, ne put s'empêcher de remarquer le mari.
-Heureusement qu'on peut en voir l'intérieur sans avoir besoin de monter sur des caissons
de bois. Remarque, on ne sait jamais ce qui peut s'y passer, c'est un café chinois !, plaisanta gaiement Raymonde.
Un serveur arriva. Tenue propre, langage correct, gestes retenus.
Il refit son apparition, apportant un plateau de merveilles à déguster lentement, des boissons se diluant comme le venin, pourvoyant l'estomac d'une sensibilité nouvelle.
-C'est étrange. Je suis plus claire avec moi-même depuis que je suis dans cette ville. Je sens que dans ma vie, il manque un peu de piment.
-Tu penses qu'ils en vendent, ici, du piment ?
-Arrête, veux-tu ? Je n'ai pas l'impression d'exister par moi-même. Cela va te surprendre, mais heureusement que tu es là. Sinon, j'aurais l'impression d'agir pour rien.

La foule se moquait bien de ce que disait Raymonde. Cette foule avait les pieds insolents, foulant la poussière jaunâtre des rues encombrées. Raymonde reprit, après une pause :
-Ce chemisier jaune que j'ai acheté, je ne dois son achat qu'à la vendeuse. J'aurais été seule, je n'aurais rien, rien acheté.
Le mari n'écoutait pas.
-Rien ! Rien ! Réduite en cendres.
Après réflexion :
-Même pas en cendres. Les cendres, c'est gris. Moi, je suis incolore.
Le mari ne bougeait pas. Tout au plus esquissait-il un sourire de satisfaction après avoir éructé le contenu de la boisson chaude. Raymonde s'en trouva dérangée :
-Tu gardes ma place. Je vais juste voir quelque chose en ville, dans les rues.

Comme si on pouvait voir par curiosité ce qu'on ne connaît même pas, ni en fantasme de connaissance, ni en désir de compréhension intellectuelle. Les rues s'offraient à elle, vierges, mais déçues par la virginité-même des désirs de Raymonde, elles se dérobaient en n'offrant qu'une vision pâle et dépeuplée.
Raymonde se trouva seule. Et quel comble, - seule en Chine ! Au milieu d'un milliard d'habitants, seule. Comme au milieu du milliard de paralysies affectives qui avait écarté en elle toute volonté.

Alors, elle revint cherché le mari au café, paya les boissons, et l'emmena au seul spectacle que le couple pouvait voir dans les rues désormais fuyantes, - depuis leur rencontre avec Raymonde.
-Et quel spectacle, Raymonde ?
-Celui de nos vies, tellement amer, nous qui ne sommes que des spectateurs, tu sais, nous ne somme même pas au moins un peu acteurs, quelque part. Alors viens, je t'emmène voir le spectacle, celui de nos ombres désolées.

Il restait un peu de thé amer dans la gorge de Raymonde.