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-Descends
de là, veux-tu ?
Raymonde était habituée à faire ce genre de
remontrances à son mari, pourtant doté d'une belle
cinquantaine d'années. La femme déplorait l'attitude
de son conjoint, montant sur des caissons de bois dans les rues
pour entrapercevoir l'intérieur des maisons par les rares
fenêtres ouvertes. Une rue de Pékin, cela ne s'oublie
pas.
-Ecoute, Raymonde, si on ne peut pas se payer de visite guidée,
autant la faire nous-mêmes.
Soupir. Elle le laissa tout de même faire. Par semblant d'amour.
Et puis la lassitude :
-On peut toujours de promener plutôt que d'épier les
intérieurs des maisons.
Le couple partit en vadrouille. Quelques chats s'écartèrent
sur leur chemin. Dans les rues de Pékin, on peut bien trouver
quelques cafés aux allures occidentales, encore faut-il les
choisir avec goût : trop occidentaux, ils condamnent un voyage
payé cher, trop orientaux, ils sapent les repères,
inévitablement, implacablement ouvrant aux gouffres les plus
profonds. Pourtant, Raymonde parvint à sélectionner
avec justesse un café, en pleine ville, papotant avec la
ville entière de borborygmes inaccessibles.
-C'est beau, ne put s'empêcher de remarquer le mari.
-Heureusement qu'on peut en voir l'intérieur sans avoir besoin
de monter sur des caissons
de bois. Remarque, on ne sait jamais ce qui peut s'y passer, c'est
un café chinois !, plaisanta gaiement Raymonde.
Un serveur arriva. Tenue propre, langage correct, gestes retenus.
Il refit son apparition, apportant un plateau de merveilles à
déguster lentement, des boissons se diluant comme le venin,
pourvoyant l'estomac d'une sensibilité nouvelle.
-C'est étrange. Je suis plus claire avec moi-même depuis
que je suis dans cette ville. Je sens que dans ma vie, il manque
un peu de piment.
-Tu penses qu'ils en vendent, ici, du piment ?
-Arrête, veux-tu ? Je n'ai pas l'impression d'exister par
moi-même. Cela va te surprendre, mais heureusement que tu
es là. Sinon, j'aurais l'impression d'agir pour rien.
La foule se moquait bien de ce que disait Raymonde. Cette foule
avait les pieds insolents, foulant la poussière jaunâtre
des rues encombrées. Raymonde reprit, après une pause
:
-Ce chemisier jaune que j'ai acheté, je ne dois son achat
qu'à la vendeuse. J'aurais été seule, je n'aurais
rien, rien acheté.
Le mari n'écoutait pas.
-Rien ! Rien ! Réduite en cendres.
Après réflexion :
-Même pas en cendres. Les cendres, c'est gris. Moi, je suis
incolore.
Le mari ne bougeait pas. Tout au plus esquissait-il un sourire de
satisfaction après avoir éructé le contenu
de la boisson chaude. Raymonde s'en trouva dérangée
:
-Tu gardes ma place. Je vais juste voir quelque chose en ville,
dans les rues.
Comme si on pouvait voir par curiosité ce qu'on ne connaît
même pas, ni en fantasme de connaissance, ni en désir
de compréhension intellectuelle. Les rues s'offraient à
elle, vierges, mais déçues par la virginité-même
des désirs de Raymonde, elles se dérobaient en n'offrant
qu'une vision pâle et dépeuplée.
Raymonde se trouva seule. Et quel comble, - seule en Chine ! Au
milieu d'un milliard d'habitants, seule. Comme au milieu du milliard
de paralysies affectives qui avait écarté en elle
toute volonté.
Alors, elle revint cherché le mari au café, paya les
boissons, et l'emmena au seul spectacle que le couple pouvait voir
dans les rues désormais fuyantes, - depuis leur rencontre
avec Raymonde.
-Et quel spectacle, Raymonde ?
-Celui de nos vies, tellement amer, nous qui ne sommes que des spectateurs,
tu sais, nous ne somme même pas au moins un peu acteurs, quelque
part. Alors viens, je t'emmène voir le spectacle, celui de
nos ombres désolées.
Il restait un peu de thé amer dans la gorge de Raymonde.
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