Une photographie de Stéphane Popu

Nouveaux mondes

de Renée Laurentine

Nouveaux mondes

Sommaire

 
                              Sens dessus dessous
               Le Nord ira au Sud
               et le Sud au Nord
               l'Est et l'Ouest changeront de place
               le jour deviendra nuit
               la nuit s'appellera jour
               Moi, dans la forêt de Brocéliande,
                             je serai ARBRE
                le soir je chanterai
               des mille voix de mes oiseaux
               le matin je replierai mes feuilles
               rêverai sur un oreiller de nuages
                             Mais parfois
               sur la pointe de mes racines
               je m'évaderai
               arbre cosmique dans le sillage de Cassiopée
               arbre de corail sous la marée des atolls
     À mon retour dans la futaie
               je redeviendrai végétale
               en paix sous les neiges du printemps
               patiente sous les lourds soleils d'hiver
               poreuse
                                          comme les grands espaces
               qui se confondent
                                          et se concertent
                                                                     en secret.
 
               Le monde s'effondre
               La joie d'une aube neuve
                             n'existe plus.
               Chaque brin d'herbe
               chaque paillette de lumière
               chaque aile frissonnante
               chaque visage incrédule
               tout parle de la GUERRE.
               Un tonnerre souterrain
                              guette les pas inquiets
               l'air qu'on respire charrie la mort
                              en effluves secrets
                              en orages vengeurs
              Car les Tours ont flambé
               jusqu'au dernier grain de leur granit
               jusqu'à la dernière poussière
               d'un époux      d'une fille      d'un frère
                              C'est au nom de Dieu que l'on hait
                              C'est béni de Dieu que l'on riposte
               On meurt pour le péché
                              d'être l'AUTRE
               Mot d'ordre : tuer
               car comprendre, c'est trop compliqué
 Là :       s'écrasent au sol les innocents
               l'automne souffle un venin hors-nature
               sans choisir ses élus :
               grands petits vieillards enfants
               
 Là :        éclatent les monts les masures
               se pulvérisent les voiles
               dans la fureur du désespoir
               et hurlent les enfants
               pour qui la Paix est un mystère 
                                Douceur de vivre ?
               Amour pitié espoir travail beauté promesses
                                 la joie d'en être et de créer ?
               Tout cela relégué
                                 dans l' obscur musée du souvenir
                                             dans les décombres…
   
               Le monde             brûlot démentiel
               dans les espaces infinis
                                             S'EFFONDRE
               
             
 
             
                     Un monde nouveau ? ?
                           Et la vie continue…
               ainsi le décrètent ABC CBS CNN NBC
                            mais le MAL cisaille l'utopie
                            fait vaciller la Flamme
                            d'un souffle venimeux
                            des tours s'écroulent
                            des vies chavirent
               décombres du Rêve américain
                            défaite aveugle
                                          incrédule
 Et TOI,
               neveu de l'Oncle Fabuleux,
                             prends garde :
                             on t'abandonne
               Tu as servi ton temps.      Te voilà seul
                             dans le rôle de traître
               titubant sur les tréteaux de l'Histoire
 

            
                     2001 en septembre
               l'impensable                              pensé
l'inimaginable imaginé l'inébranlable ébranlé l'irréalisable réalisé
 Mais qui donc sont ces gens qui dansent?
               vénéneuse saison du colchique
                        aux effluves amers
               fausse innocence d'un septembre-kamikaze
               l'inviolable                                 violé
               l'irréfutable                                réfuté
               L'INNOMMABLE                    NOMMÉ
 Le monde cet automne a des relents de haine
               
 Mais qui sont donc ces gens qui dansent?


Renée Laurentine