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Les nouveaux mondes n'en sont pas... nouveaux, j'entends.
D'abord parce que nous y transportons, aussitôt
abordées, nos vielles passions, nos éternelles habitudes,
nos désirs que nous nous efforçons de transformer
en réalité. Et c'est ainsi que des indiens fleurirent
à des milliers de milles de l'Inde. Et c'est ainsi que des
milliers d'entre eux périrent à cause d'un or qui
bien souvent n'était que maïs.
Les nouveaux mondes n'en sont pas.
Parce que bien avant de les découvrir nous
les avons inventés.
Les nouveaux mondes n'en sont pas.
Ils sont le mirage inversé de nos désirs
ainsi que l'écrit Durrell :
"Nous étions
encore en pleine mer, et à une telle distance de la côte
que nous n'aurions pas dû l'apercevoir avant deux ou trois
heures en marchant à toute vapeur lorsque, tout à
coup, mon compagnon cria quelque chose et tendit la main vers l'horizon.
Nous vîmes, renversé dans le ciel, un mirage grandeur
nature de la ville, lumineuse et tremblante, comme peinte sur une
soie poudreuse, mais avec une saisissante précision dans
les détails. De mémoire, je pouvais nettement reconstituer
tous les sites, le palais Ras El Tin, la mosquée Nebi Daniel,
et ainsi de suite. L'ensemble formait une hallucinante composition
peinte en touches de rosée. Elle resta suspendue dans le
ciel pendant un temps considérable, peut-être vingt-cinq
minutes, avant de se dissoudre dans un brouillard qui montait à
l'horizon. Une heure plus tard, la vraie ville apparut, tache indistincte
qui enfla petit à petit jusqu'aux dimensions de son mirage."
Le quaturo d'Alexandrie : Balthazar - Lawrence
Durrel - Le Livre de Poche, 1983.
Et la fièvre qui nous pousse n'est que le symptôme
de notre aveuglement.
"Tu te dis : je m'en
irai
Vers d'autres paysages, d'autres rivages exaltants,
Vers une ville beaucoup plus belle
Que celle-ci ne le fut ou n'a jamais souhaité d'être
Cette ville où chaque pas ne fait que resserrer davantage
Le noeud coulant : coeur enseveli dans la tombe d'un corps,
Coeur inutile, épuisé, combien de temps encore
Faudra-t-il demeurer confiné entre les murs de ces
Effroyables ruelles d'un esprit trop banal ?
De quel côté que je tourne le regard
Je ne vois se dresser que les ruines sombres de ma vie.
J'ai vécu kà tant d'années, dépensé,
gaspillé
Tant d'années, en pure perte.
Il n'est pas de nouveau paysage, mon ami, non,
Pas de nouveau visage ; car la ville te suivra
Et dans les mêmes rues tu erreras sans fin ;
Les mêmes banlieues de l'esprit croupissent de l'enfance à
la vieillesse,
Et c'est dans la même maison qu'à la fin
Tu perdras tes dents et tes cheveux.
La ville est une cage.
Nul autre lieu que celui-ci, à jamais
Ton port de ce côté-ci de la vie, et il n'existe pas
de navire
Pour t'emporter hors de toi-même. Ah! tu ne vois donc pas
Que tu as ruiné ta vie dans ce lieu de misère,
Et qu'elle ne vaut plus rien maintenant,
Où que tu ailles, par toute la terre ?"
Le quaturo d'Alexandrie : Justine - Lawrence Durrel - Le
Livre de Poche, 1982.
Les nouveaux mondes ont été créés
avant même d'être découverts... et ils ont été
vus avant d'être créés :
"Je sais les cieux crevant
en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L'Aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes
Et j'ai vu quelques fois ce que l'homme a cru voir !
(...)
J'ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
- Est-ce en ces nuits sans fond que tu dors et t'exiles,
Million d'oiseaux d'or, ô future Vigueur ? -"
Arthur Rimbaud - Le Bateau ivre
La Bible dit que Dieu donna à Adam le pouvoir
de nommer les choses et les bêtes. Par là même
il lui donnait le pouvoir de les faire exister. Et ce pouvoir divin,
les écrivains, les poètes ne cessent de s'en servir
pour créer de nouveaux mondes.
Comme le disent nos 21 auteurs de ce mois qui ne se
sont pas privé d'user de ce pouvoir, ces nouveaux mondes
ne sont que vues de l'esprit.
Et c'est bien le plus exhaltant de l'histoire : ils
sont en cela infinis.
"Même si nous
avons tout pensé,
nous voudrions penser autre chose encore.
Et même si nous avions tout été,
nous voudrions pourtant être autre chose encore.
Un dieu même serait tombé
dans ce piège :
la tentation de penser et d'être sans limites.
Ici peut-être commence
une version nouvelle de l'impossible."
Roberto Juarroz - Treizième poésie
verticale - José Corti
(Ibériques), 1993
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