Une affiche de Stéphane Popu

Mémoire

de Paul Raucy

Mémoire

Sommaire

Des lointains


J'attends, je n'attends rien. Dans cet instant qui s'écarte, un peu de temps a lieu et s'y dessine le souvenir d'un jour ancien; jour sans grâce où la peur de ne pas valoir le baiser que je demande a fait glisser de moi comme une ombre ce murmure qui m'accompagne et que je hante comme une langue étrangère. Et dans ce soir désert, soir de vent qui respire, je vois devant moi qui s'esquisse le même pas glissé, la même déchirure sans drame et si nette pourtant que dans ce matin gris qui se creuse.
Mais la mémoire ne parle qu'en figures, où ne se prennent que les apparences dédoublées de naguère, reflets qui tremblent un peu détachés, presque spectres. Il y a des heures qui sont comme des plaines, des lointains. Les perspectives sont fausses, tout s'y confond.
La nuit qui s'ouvre avant les bois, j'y retourne. L'écart y cesse, et les contes. Tais-toi.

 

 


Poursuite

"Dans toute la largeur du boulevard, les dragons galopaient à fond de train, penchés sur leurs chevaux, le sabre nu; et les crinières de leurs casques, et leurs grands manteaux blancs soulevés derrière eux passaient sur la lumière des becs de gaz, qui se tordaient au vent dans la brume; la foule les regardait, muette, terrifiée." (Flaubert)


La mort mange aussi ses chiens. Le cavalier Schatten était de cette charge, au terme échu retiré du service, résidant à la lisière des bois de Menskirch et Dalstein. La beauté l'a poursuivi jusque dans sa retraite, pays clos et reclos de haies, cerclé d'épines et mâché par la pluie, lourd, si lent. Plus haut, sur le plateau, le vent bouscule parfois les nuages dans les beaux jours, et la lumière court sur tout le pays, puis l'ombre, proposant à celui qui regarde le dénouement vertigineux de l'espace, comme si le vent portait la lumière au plus loin. Pour un instant le monde est une annonciation
Ils étaient illuminés par le meurtre, chiens courants sans colère, dressés au silence pour plus d'effet. Mais tout retourne à l'immobile et le coeur aux nausées, buisson d'attentes au temps des fleurs. Ils s'accordaient à la beauté du geste, comme les bêtes qui chassent sans savoir qu'elles sont aussi la proie, aveugles à la figure qu'ils disposaient en nous. Ils faisaient corps avec l'ivresse. C'est en lui maintenant que l'étendue déborde, et reflue.
La mort s'annonce avec la brume qui monte du ruisseau, avec le vent plus haut qui remue dans les sapins. Il s'est tenu quelque temps au bord de ce vertige. Mais jusqu'au plus profond du taillis, le moindre geste est ouvert sur la nuit. Sa peur infuse dans la pluie, c'est l'ombre en lui de ce pays d'épines, et c'est dans notre silence à rebours qu'il entend sonner la chasse.


Paul Raucy