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Des lointains
J'attends, je n'attends rien. Dans cet instant qui s'écarte,
un peu de temps a lieu et s'y dessine le souvenir d'un jour ancien;
jour sans grâce où la peur de ne pas valoir le baiser
que je demande a fait glisser de moi comme une ombre ce murmure
qui m'accompagne et que je hante comme une langue étrangère.
Et dans ce soir désert, soir de vent qui respire, je vois
devant moi qui s'esquisse le même pas glissé, la même
déchirure sans drame et si nette pourtant que dans ce matin
gris qui se creuse.
Mais la mémoire ne parle qu'en figures, où ne se prennent
que les apparences dédoublées de naguère, reflets
qui tremblent un peu détachés, presque spectres. Il
y a des heures qui sont comme des plaines, des lointains. Les perspectives
sont fausses, tout s'y confond.
La nuit qui s'ouvre avant les bois, j'y retourne. L'écart
y cesse, et les contes. Tais-toi.
Poursuite
"Dans toute la largeur du boulevard,
les dragons galopaient à fond de train, penchés sur
leurs chevaux, le sabre nu; et les crinières de leurs casques,
et leurs grands manteaux blancs soulevés derrière
eux passaient sur la lumière des becs de gaz, qui se tordaient
au vent dans la brume; la foule les regardait, muette, terrifiée."
(Flaubert)
La mort mange aussi ses chiens. Le cavalier Schatten était
de cette charge, au terme échu retiré du service,
résidant à la lisière des bois de Menskirch
et Dalstein. La beauté l'a poursuivi jusque dans sa
retraite, pays clos et reclos de haies, cerclé d'épines
et mâché par la pluie, lourd, si lent. Plus haut, sur
le plateau, le vent bouscule parfois les nuages dans les beaux jours,
et la lumière court sur tout le pays, puis l'ombre,
proposant à celui qui regarde le dénouement vertigineux
de l'espace, comme si le vent portait la lumière au
plus loin. Pour un instant le monde est une annonciation
Ils étaient illuminés par le meurtre, chiens courants
sans colère, dressés au silence pour plus d'effet.
Mais tout retourne à l'immobile et le coeur aux nausées,
buisson d'attentes au temps des fleurs. Ils s'accordaient
à la beauté du geste, comme les bêtes qui chassent
sans savoir qu'elles sont aussi la proie, aveugles à
la figure qu'ils disposaient en nous. Ils faisaient corps avec
l'ivresse. C'est en lui maintenant que l'étendue
déborde, et reflue.
La mort s'annonce avec la brume qui monte du ruisseau, avec
le vent plus haut qui remue dans les sapins. Il s'est tenu
quelque temps au bord de ce vertige. Mais jusqu'au plus profond
du taillis, le moindre geste est ouvert sur la nuit. Sa peur infuse
dans la pluie, c'est l'ombre en lui de ce pays d'épines,
et c'est dans notre silence à rebours qu'il entend
sonner la chasse.
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