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Les quelques touristes qui arrivaient à Nice ce jour-là,
par le même train que Marcel et qui étaient descendus
du wagon juste avant lui, le virent s'écrouler, tomber de
tout son long, accrochant désespérément de
ses doigts crispés une énorme valise qui s'ouvrit
dans sa chute. Ceux qui avaient un peu de temps à consacrer
à ce vieil homme geignant sur le sol gras du quai se penchèrent
vers son visage et, à le voir si pâle, coururent appeler
le Samu. D'autres, émus, restèrent près de
lui et une jeune fille lui prit même la main.
Marcel, lui, ne vit rien de tout cela. Terrassé de douleur,
des larmes débordant de ses yeux pour glisser doucement dans
les sillons tendres de toutes les rides de son visage, Marcel n'était
plus attentif qu'au film de cette journée qui l'avait conduit
jusqu'ici et qui passait au ralenti sous ses paupières fermées.
*
Marcel avait mis la table: deux couverts, comme d'habitude. Il était
nerveux et joyeux, tel un enfant qui aurait eu du mal à garder
un secret.
Marcel avait préparé une merveilleuse surprise pour
Jeanne.
Il en rêvait depuis des mois, des années en fait...Et
Jeanne serait si heureuse !
Jeanne, sa femme, son amour, sa lumière.
" Jeanne ! Elle sera ravie quand je lui annoncerai que nous
allons partir tous les deux en amoureux... "
Il prendra bien soin d'elle, pour qu'elle ne manque de rien, pour
qu'elle n'ait pas froid et ce sera une telle joie de voir la sienne
quand elle découvrira les campagnes, les villes, toutes ces
régions encore inconnues qu'ils allaient traverser !
Leurs dernières économies avaient payé cette
extraordinaire escapade, mais peu importait: Ils en rêvaient
depuis si longtemps !
Marcel avait tout prévu, tout préparé, dans
les moindres détails et, la veille ils s'étaient confortablement
installés dans le train qui les avait emportés loin
de Paris, loin du froid et de la pluie, jusqu'à Nice où
les attendait une chambre retenue par correspondance dans un petit
hôtel dont le nom avait séduit Marcel: " Au deux
tourterelles ".
Jeanne avait ri, Jeanne l'avait embrassé, Jeanne était
si heureuse de partir avec lui.
Ils s'aiment tant, tous les deux !
Marcel avait eu du mal à fermer la valise, elle était
si lourde ! Il avait peiné à la porter mais Jeanne
lui avait souri.
Les marches étaient hautes et l'escalier abrupt.
_ "Attention de ne pas glisser, ma chérie, ce n'est
pas le moment de tomber... " Et il avait ri. Jeanne, elle aussi
avait ri et c'était bon. Elle était si jolie dans
sa robe fleurie, avec cette large capeline qui mettait tendrement
dans l'ombre ses yeux si doux !
Un taxi les attendait en bas.
*
Toujours allongé sur le quai froid, au milieu d'un brouhaha
qu'il n'entend pas Marcel se souvient.
*
Le chauffeur du taxi avait eu l'air surpris de le voir encombré
d'une aussi grosse valise bien trop lourde pour lui. Jeanne et lui
s'étaient assis, confortablement serrés l'un contre
l'autre, commentant le spectacle de la rue.
Plusieurs fois, Marcel avait rencontré, dans le rétroviseur
le regard étonné du chauffeur posé sur eux.
Peut-être était-ce à cause de l'amour, que l'homme
percevait dans la voix et dans la douceur du regard de Marcel qui
couvait tendrement son épouse. Il est vrai que tout a bien
changé et que les couples, de nos jours, sont rarement aussi
amoureux ! Marcel eut envie de rire et se dit qu'il avait bien de
la chance. Quoi qu'il en soit, le chauffeur avait dû se sentir
ému et c'est doucement qu'il les avait conduits jusqu'à
la gare, comme pour ne pas troubler un fragile mystère.
*
A la gare, il y avait beaucoup de monde et, sans les conseils de
Jeanne, Marcel se serait certainement perdu ou trompé de
train ! Et puis, la valise était si lourde ! Les femmes emportent
toujours tellement de choses !
Enfin, ils avaient pris place dans leur compartiment, aux endroits
réservés, elle, près de la fenêtre
_ " Tu verras mieux " lui avait-il dit.
_ " Tu n'as pas froid ? "
Non, Jeanne se sentait bien, et cela le rassura. Il y a quelque
temps, longtemps peut-être, il ne sait plus, elle avait eu
si froid, une nuit. Il faisait pourtant bien chaud dans leur lit
!
" Marcel, tu veux bien aller me faire une bouillotte, s'il
te plaît, je suis gelée ! "
Marcel avait empli l'objet d'eau très chaude, et était
revenu se coucher tout contre elle pour ajouter sa propre chaleur
à celle de la bouillotte qu'il avait glissée au fond
du lit.
Après, Jeanne avait été gravement malade. Au
matin, il avait fallu la transporter à l'hôpital et,
un médecin mal renseigné avait même dit qu'elle
était perdue !
Après, Marcel ne se souvenait plus très bien... Mais
il craignait toujours qu'elle n'ait froid.
" Ma chérie, tu n'as pas froid ? "
Non, Jeanne allait tout à fait bien et, enfin, le train était
parti.
*
Les gens qui occupèrent le même compartiment que Marcel,
dans le train qui descendait vers le soleil du midi ne comprirent
pas pourquoi ce vieil homme ne cessa de poser une question qui,
invariablement restait sans réponse:
" Tu n'as pas froid, ma chérie ? "
Jeanne ne répondait même plus aux crainte de son mari,
elle se gorgeait délicieusement du paysage qui défilait
pour eux deux.
En effet, le train semblait prendre son temps devant de multiples
tableaux que Marcel ne vit pas beaucoup, trop occupé à
guetter la moindre des réactions de surprise ou de joie que
manifestait Jeanne. Son bonheur ne pouvait venir que d'elle. C'est
à travers l'ombre claire de ses cheveux qu'il aperçut
la mer verte des collines de Bourgogne et, bientôt, dans ses
yeux soudain colorés de bleu, qu'il entrevit le nouveau ciel
du midi, si pur qu'il semblait enfanter lui-même le désert
caracolant de la Provence farouche.
Son voyage, ses paysages, c'était elle; son seul passé,
son unique présent et son ultime avenir.
Ils déjeunèrent de pain de mie, de jambon et de cerises.
Il essuya tendrement ses lèvres tâchées de rouge
bigarreau. Elle avait dégrafé le dernier bouton de
sa robe fleurie.
" Tu n'as pas froid, ma chérie ? "
Non, Jeanne n'avait pas froid, oui, Jeanne était heureuse.
Ils étaient jeunes et très épris l'un de l'autre.
Ils partaient en voyage d'amour.
A rester ainsi immobile, dans la contemplation de Jeanne, Marcel
s'engourdissait mais il ne la quitta pas un seul instant des yeux.
Après Marseille, ce furent la mer, les plages, le plein soleil,
et les pommettes de Jeanne étaient toute roses.
Puis, le train arriva à Nice.
Courbatu, Marcel eut beaucoup de mal à porter la lourde valise,
d'abord pour la poser à ses pieds dans le compartiment, puis,
pour la descendre jusque sur le quai. Mais Jeanne lui souriait.
Il transpirait, et, de temps à autre, une brève douleur
pointait dans son bras gauche. Dehors, le vent léger soulevait
un peu la robe dansante de Jeanne. Comme elle était belle,
comme il l'aimait ! Si un jour il devait la perdre, si un jour elle
le quittait...il n'aurait pas de larmes pour adoucir sa détresse,
il ne serait plus rien, et, même la folie ne saurait le mettre
à l'abri du désespoir.
La douleur se fit plus vive dans son bras et rayonna subitement
jusqu'au milieu de sa poitrine. Il tomba aux genoux de Jeanne dont
la robe bougeait toujours dans le vent.
*
Peu de touristes eurent le temps de s'attarder près du vieil
homme couché sur le quai. Seule la jeune fille resta et ne
lui lâcha pas la main. Marcel ouvrit les yeux et sembla la
regarder un instant avant de murmurer:
" C'est fini Jeanne ! Maintenant tu peux mourir. Je t'aime.
"
Et Marcel est mort. Dans sa chute, la valise s'était ouverte.
Elle débordait de photographie. Chacune dans leur cadre,
elles montraient Jeanne à toutes les époques de leur
vie. Jeanne à dix-huit ans, Jeanne à vingt ans, ravissante
dans une jolie robe fleurie, Jeanne, toujours Jeanne...
*
Un jeune homme en retard arriva en courant sur le quai pour y chercher
sa fiancée. Il la trouva à genoux près d'un
vieux monsieur qui venait de mourir.
La jeune fille se releva. Elle pleurait.
" Pendant tout le voyage, il parlait tout seul mais je te jure
qu'on aurait cru qu'il accompagnait quelqu'un... un instant, elle
eut l'air pensif... je sais même qu'elle s'appelait Jeanne
... _ et, un peu tristement, déjà, elle ajouta _ je
suis sûre que lui n'aurait pas été en retard
à l'arrivée de son train ! "
*
Parmi les proches de Marcel personne ne comprit ce qu'il était
allé faire, tout seul, à Nice, avec cette valise bourrée
de vieilles photos jaunies.
*
* *
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