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Quelques jours passent, un puis deux puis trois jours
passent, quatre jours peut-être, je n'ai aucune certitude
quant au décompte exact, quelques jours en tout cas. Je n'ai
nulle intention de faire une recherche dans ma mémoire pour
y trouver le nombre précis de jours qui viennent de s'écouler,
moins d'une semaine c'est certain, au plus six jours, mais est-ce
suffisant, six jours, pour que je puisse faire le point, pour que
l'excitation s'en aille, pour qu'une certaine plénitude,
une certaine tranquillité naissent en moi et me procurent
le calme nécessaire afin que je raconte l'histoire de cet
homme. Pour que l'histoire de cet homme étrange et inconnu
puisse être dite. Cet homme mérite tout autant qu'un
autre, tout autant qu'un homme célèbre, d'avoir son
histoire, une partie de sa vie, racontée, simplement, sincèrement.
Il se passe tant d'événements, ne serait-ce qu'en
une seule journée ; des histoires se rapportant aux pensées,
d'autres se rapportant au cur et à ses emballements
illogiques, incontrôlables qui font paraître si futiles
et si vaines les autres histoires, fussent-elles de la plus grande
importance pour le plus grand nombre. Objectivement si on fait l'effort
de se souvenir, on a tous en mémoire l'histoire de quelques
hommes politiques qui ont vu leur vie publique détruite,
et certainement aussi leur vie familiale, par une simple histoire
de cur conduisant au plus complet anonymat ceux-là
qui étaient universellement connus, trahissant ainsi la confiance
et peut-être l'amour que des milliers d'hommes et de femmes
leur portaient. Il y a enfin, en une seule journée tant d'événements
qui se rapportent aux choses de l'esprit, de l'étude, de
la connaissance ; les pensées, les analyses, les raisonnements
qui traversent en de fulgurantes et insaisissables certitudes le
cerveau d'un homme, en une journée tant d'événements
auxquels viennent s'ajouter les efforts involontaires de l'inconscient
et de la mémoire pour emmagasiner jusqu'à la plus
infime palpitation de vie. Ces quelques jours sont passés
et ils me laissent dans une grande incertitude, ils m'ont porté,
ils m'ont soutenu, ils ont été pour mon dos un appui
solide, pour mes yeux ils ont su créer des larmes de réconfort
- si étrange que cela puisse paraître - et maintenant
ils m'abandonnent aux portes d'un jardin encore inconnu, qui n'a
aucune chance d'être celui d'Omar. Vais-je savoir y trouver
un chemin, un certain ordre qui ne soit pas une condamnation à
l'ennui, un guide qui me conduira à la compréhension
et à l'amour des couleurs, des formes, de l'agencement du
jardin qui mystérieusement parle tout autant au corps et
à l'esprit ? Est-ce que je saurai dire cet homme si je le
rencontre, s'il accepte de se dévoiler à moi ?
Je ne suis sûr de rien ; je crois devoir faire ce que j'ai
à faire, je crois devoir écrire ce que j'ai à
écrire. Et à la seconde qui suit ces certitudes habituelles,
je suis convaincu de l'inutilité de l'entreprise, une entreprise
qui soudainement me semble bien trop lourde à envisager,
alors qu'au moment du départ je ne la conçois que
comme un travail de quelques heures, de quelques feuillets. Quelle
futilité ! Je reste alors assis, dans la position exacte
où cette pensée négative m'a surpris, quelques
minutes passent, je change à nouveau d'opinion et de certitude
; c'est décidé, il le faut, je vais me pencher sur
le visage de cet homme. C'est la seule action utile, le seul acte
nécessaire que j'ai à faire en ce moment. Tout le
reste doit passer au second plan, raisonnements, analyses, études,
affections, expression de l'amitié, tout doit se subordonner
à l'écoute de cet homme, à l'observation de
ses traits pour que je décrive ce que je ne sais pas , ce
que je ne peux pas même imaginer, tant il est pour l'heure
loin de moi, loin de ce qui constitue ma pensée et mon entendement
de la vie. - Peut-être ainsi, quand tout aura disparu au seuil
de cette subordination, ne restera-t-il que le cur et le désir
d'une amitié. N'est ce pas l'amour qui me guide dans cette
urgence ?- Je vais donc dire le peu que je sais, le peu que j'ai
vu, quelques instants de la vie d'un homme. Ce ne sont pas les heures
les plus glorieuses, les plus belles. La gloire et la beauté
ne sont rien, si je m'efforce de ne pas juger ni d'évaluer,
si je m'efforce d'éloigner de moi les canons de la beauté
et du bon, les marques de la gloire, c'est que je me contraint de
n'apprécier en toute situation, en tout acte, que l'énergie
et la volonté de celui qui s'implique dans ces actes. Cet
homme croit en ce qu'il fait ou bien des forces supérieures
auxquelles il se soumet, le conduisent à agir comme il le
fait, alors, gloire et magnificence n'ont plus aucun sens, non,
ce ne sont pas des heures de grandeur que je vais dire mais ce n'en
sont pas moins des heures de vie réelles et vraies. Je dis
ce que j'ai vu, ce qui a duré, pour lui autant que pour moi,
le temps de quelques respirations, il y a deux ou trois jours, pas
davantage il me semble, mais le décompte du temps a depuis
perdu son sens ou sa nécessité. Il vaut mieux pour
moi, me souvenir uniquement des inspirations et expirations qui
ont rythmé ce moment au cours duquel je me suis extrait de
ma propre vie, de mes pensées, de mes attentes, comme si
une main était venue me retirer de mon corps. Je ne vivais
plus ces heures-là pour moi-même. J'étais aspiré
par cet homme, par sa présence. Son corps, son esprit et
son âme agissaient comme un aimant, faisant en sorte que j'oublie
tout de moi. Pourtant ces derniers jours n'ont pas été
sans événements importants, pour mon présent
et pour mon avenir, mais je ne dois pas interférer, je dois
me retirer, m'éloigner, être absent de mon propre esprit
lorsque je compose les phrases et colle les uns aux autres les mots
qui me paraissent être ceux-là mêmes que cet
homme aurait voulu dire s'il avait pu, à ma place, s'exprimer
et se raconter. Mais il n'est pas là, c'est donc à
moi que ce travail revient. Je n'ai aucune prétention de
perfection, ni même d'exactitude et je le regrette. En remplissant
ma tache, en me faisant le miroir du corps de cet homme et, peut-être,
de ses émotions également, de ses pleurs, de son chagrin
de son incertitude, je ne suis qu'une manifestation de ce qu'il
est. Je n'ai pas non plus un quelconque désir d'être
reconnu pour ma fidélité à son égard
et pour mon désintérêt, à la limite il
faudrait que le lecteur ne s'aperçoive même pas qu'un
homme, moi en l'occurrence, a été présent,
qu'un homme était là pour tenir et guider le stylo
qui traçait la vie de cet homme. Simplement j'étais
témoin, et si Dieu m'a placé là, à quelques
pas de lui ce jour-là, c'est pour que je rende compte de
cet homme. Je crois en lui, je l'écoute, j'ai confiance et
j'ai, il me semble en ces moments-là, sa confiance également.
Qui resterait sourd et aveugle à une telle situation, qui
aurait cet orgueil de lui dénier un simple service alors
qu'il serait en mesure de lui rendre ? Même un incroyant saurait
qu'il y a quelque chose à faire pour cet homme et il le ferait.
Car Dieu n'est peut-être lui-même que l'expression sublime
d'une harmonie à laquelle aucun être vivant ne se soustrait,
reconnaissant en elle sa propre existence. Je ne faillirai pas,
je ne le souhaite pas. Une fois le dilemme engagé tout à
l'heure, je me retrouve là où la volonté n'est
plus un enjeu ni une bataille mais une simple énergie, ce
qu'elle devrait toujours être plutôt que d'être
reconnue comme la marque d'une forte personnalité !
Voilà donc ce que j'ai vu, ce que je crois avoir vu tout
du moins. Mais je ne suis certain de rien tant, après quelques
jours, l'imagination a déjà imposé sa marque
sur le souvenir. J'avais ce jour là un bouquet de neuf tulipes
rouges à la main. Belles et vraies comme si elle étaient
soudainement sorties d'une peinture de Maître. Elles sont
maintenant resplendissantes de volume et de contraste entre le rouge
de leur corolle, et le vert de leur tige, là où le
neveu à qui je les ai offertes les a placées, à
côté de sa bibliothèque là où,
me dit-il, prend naissance et se développe une seconde vie,
son autre vie ou bien, ajoute-t-il, est-ce ma véritable vie,
mon unique vie, celle qui est sans masque ni atermoiements, celle
qui est là, se repose là, sur le bois attendant ma
main et mes yeux, pour ensuite très rapidement rejoindre
mon cur et mon esprit. L'autre vie, celle que tous croient
être la vraie, alors qu'elle n'est que l'habituelle, n'est
alors, sous son vrai visage qu'une ombre de celle-ci. Mais on peut
aimer cette ombre, lui rétorquais-je, et cela ne constitue
pas pour autant une impasse à la vérité. Les
tulipes sont là où elles sont, ou mieux : elles sont
à leur place, conclut-il, en posant le vase. J'avais ce bouquet
à la main et j'observais la rue. Le jour était presque
à sa fin ; lorsque le soleil est déjà ailleurs
et que je garde en mémoire sa présence encore toute
proche. Je sais aussi que c'est le moment habituel, ce moment précis
où le soleil emporte avec lui, de l'autre côté
de l'horizon, une part importante de moi. Il emporte avec lui une
trop grande part de moi pour empêcher que ne vienne m'habiter,
- en faisant irruption sans qu'aucun signe ne m'ait prévenu,
- le doute mêlé à de la peur et du chagrin.
Constituant ainsi un sentiment épais et sphérique
qui occupe la totalité de mon ventre, qui pousse ses ramifications
par d'obscurs rhizomes jusque dans ma gorge et même jusqu'à
mes yeux, m'empêchant de voir, de sentir, de ressentir, qu'à
la suite du départ du soleil se sont levées de merveilleuses
couleurs. C'est sentiment d'abandon, sans raison, sans cause, sans
objet, comme si je me trouvais relié directement à
la course de l'astre lumineux et que sa disparition m'entraînais
sur le chemin de la mort.
A chaque fois, presque chaque soir depuis mon enfance, depuis que
je peux m'en souvenir, il me faut toute une heure, une heure entière,
il faut que la nuit soit là, toute entière elle aussi,
sombre et totalement silencieuse, en étant en même
temps une grande promesse et, à son tour, une certitude d'être
elle-même forte et résistante, capable d'affronter
les assauts des lumières artificielles de la ville et capable
de résister aux tentatives de retour du soleil. Retour que
je sais impossible mais que durant cette heure-ci, celle du doute
et de l'inquiétude, j'imagine être possible. Il me
faut donc la nuit pour qu'enfin je m'éveille et m'ouvre à
une autre énergie, pour que je me laisse pénétrer
par une conscience autre. Certains soirs cette sensation semblable
à l'amour qui fait qu'on ne sait plus si on est soi ou si
on est l'autre, n'est pas présente, pourquoi ? Je l'ignore.
Ce n'est qu'une fois que j'ai observé avec une grande joie
et un grand émerveillement la lune se promener au-dessus
de l'eau, que je réalise ne pas avoir eu à traverser
une nouvelle fois cette heure épuisante. Et je m'en réjouis.
Ce soir-là, il y a quelques jours, je n'avais ni chagrin
ni oppression, il faisait encore assez jour, j'observais cet homme.
" cet homme était là, il se tenait, bien plus
qu'accroupi, complètement avachi, contre le mur. Ses pieds,
ses pieds étaient nus, et ses genoux, étaient encore
- très fortement - contre le mur et ainsi il arrivait à
se tenir encore plus ou moins debout. C'est à dire qu'ils
faisaient en sorte qu'il ne tombe pas complètement au sol,
rien de plus. De sa main droite il se retenait au mur, mais à
le voir, je m'attendais à ce qu'à la prochaine seconde
il se retrouve au sol, et ni ses pieds qui touchaient le mur, ni
ses genoux et encore moins sa main ne pourraient le tenir quand
la chute commencerait. Je me suis approché. Je voyais mieux
sa main, elle semblait vouloir s'incruster, s'enfoncer dans les
grosses pierres avec lesquelles le mur avait été bâti,
et cette main en disparaissant dans le mur semblait vouloir entraîner
l'homme tout entier à sa suite. Une fois tout contre lui
je réalisais qu'il n'y avait aucun bruit, pas de cris, pas
de lamentations, il ne gémissait même pas.
Il souffrait et je le sentais. Sa souffrance était comme
une couche de l'air alentour, comme une épaisseur, il était
presque possible de définir le lieu exact, l'emplacement
exact pris par cette souffrance, dans le volume de l'air qui nous
entourait. Petit à petit, par touches successives, cette
souffrance s'étendait, elle m'envahissait et je n'avais aucune
question à poser à cet homme tellement il m'était
facile de lire son âme. Cet homme n'était pas de la
ville, il venait certainement d'une tribu de montagne, de ça
aussi j'en avais la certitude. Qu'était-il venu faire ici
? Travailler certainement.
Cet homme, un frère, n'était plus qu'une immense douleur,
une plaie morale encore plus béante qu'une plaie de guerre
ou qu'une plaie d'un accident de la route. Son long pardessus, noir
et gris, ses cheveux, noirs, gris, ses yeux, marrons, enfoncés
dans leur orbite, ses os saillants sous la peau du visage, empêchaient
le monde autour de lui, de voir le sang de cette douleur. Mais il
n'y avait personne autour de lui, simplement des gens passaient
et ne se rendaient compte de rien. Je ne suis même pas certains
qu'ils voyaient cet homme, peut-être était-il si semblable
au mur et à la texture des pierres que les passants ne distinguaient
pas, du mur, sa forme propre.
Je m'approchais de lui, à le toucher, je le touchais effectivement,
il ne semblait pas s'en apercevoir. Je suis certain qu'il ne réalisait
pas ma présence à ses côtés. Je lui proposais
de faire quelques pas avec moi. La peur, l'appréhension qui
m'habitait était celle de le voir mourir ainsi, juste là,
au pied d'un mur qui certainement n'était rien pour lui,
mourir comme un animal vulgaire, loin de chez lui, loin des siens.
En quelques pas il s'éloignerait du mur, il ne verrait plus
sa triste couleur blanche où s'incrustent du gris et de la
saleté, qui le rendent pareil à un vieux mur de cimetière.
Et si auparavant, avant de s'en aller avec moi pour ces quelques
pas, il ne regardait pas vraiment le mur au point de le voir, il
ne pouvait pas ne pas le sentir. Cette odeur-là est plus
forte que tout, plus forte que le détachement ou l'absence,
et pourtant en marchant à mon côté il réussirait
à s'en libérer, en marchant à mes côtés.
Cette odeur qui était plus qu'une odeur, une véritable
présence maléfique, ne pourrait plus exercer sur lui
son pouvoir anesthésiant. Il n'aurait plus cette envie de
plus en plus forte, de disparaître dans la pierre et dans
le plein. Il verrait peut-être un bout de ciel, un bout d'arbre,
un morceau de feuille, quelque chose de vivant, de désintéressé.
Il entendrait peut-être le bruit de nos pas ou de nos souffles
lorsque l'air s'échappe de la bouche, il sentirait d'autres
odeurs, particulièrement celle sans égale de la rue,
peut-être, peut-être y prendrait-il goût et aurait
ainsi encore l'envie de vivre, vivre encore, ici, vivre sans raison.
Cet homme arrivé au point où il est, ne peut plus
avoir de raison de vivre, et la vie ne peut pas être retenue
que par et pour elle-même. Il lui faut autre chose, une motivation
aussi tenue qu'une odeur peut-être, mais il lui faut une raison
d'éviter une mort prématurée. De quoi souffre-t-il
pour être ainsi consumé de l'intérieur ? la
mort ou la trahison, le dégoût de soi-même ?
Seules ces " choses " peuvent conduire à une telle
attitude de renoncement, d'immersion dans le vide, là où
la vie est, et se maintient, uniquement parce que " c'est ainsi
" pour reprendre une expression en usage chez bon nombre de
peuples et de traditions qui n'ont pas été totalement
asservis par l'idéal mercantile. Cet homme est ainsi parce
qu'il a la certitude que son cur ne lui appartient plus, et
pas davantage son cerveau.
Finalement, ne supportant plus de ne rien faire, j'ai posé
mes mains sur les épaules de cet homme, elles étaient
larges, fortes et pour tout dire très belles, je me demandais
comment cet homme qui avait certainement été très
beau lorsqu'il se promenait dans ses montagnes ou dans son champ
- car les gens des montagnes cultivent tous une parcelle de terre,
souvent sur des flancs très pentus, comme pour rester en
symbiose avec l'univers vivant - inventoriant un à un les
plans et les arbustes qu'il avait plantés avec confiance
et compétence. Comment, avait-il pu être réduit
à n'être qu'un corps sans âme. L'éloignement
par rapport à son village et aux siens ne peut toute expliquer.
Quelques secondes sont passées, il a levé la tête,
nos regards se sont croisés et sont restés ensemble
quelques autres secondes. Il n'attendait rien de moi, c'était
visible, même les yeux fermés j'aurais su, j'aurais
compris la grande distance qui s'était installée de
manière irréversible entre lui et ses semblables.
Mais il pouvait encore recevoir de la compassion d'un autre homme,
même s'il ne le désirait plus, et à son insu
il venait d'en recevoir. Il allait bientôt quitter les alentours
du mur, reprendre la marche, seul, il allait quitter le trottoir
et l'empilement de vieilles pierres, son tombeau.
Voilà, il n'y a là rien de bien extraordinaire, rien
qui puisse prétendre à retenir l'attention d'un écrivain,
rien dans l'instant de vie de cet homme qui pourrait le démarquer
de ses semblables. Je m'en aperçois, maintenant que son histoire
a été dite, il n'y a rien de merveilleux, rien de
fantastique ni d'original, de surprenant, non, simplement il y a
quelques heures d'une vie, peut-être trop pleine de douleur
et de solitude, trop souvent couverte de nuages et de pluie, sans
que cet homme puisse ou sache y déceler la présence
d'une beauté aussi grande, d'un parfum aussi fort que ce
qu'offre la simple présence d'un ciel bleu et d'un compagnon.
Je voulais prendre cet homme par la main et le conduire quelque
part. Je ne sais pas précisément où je voulais
aller avec lui, je ne sais pas non plus si je voulais laisser au
hasard le soin de nous guider, mais ce que je sais c'est que cette
courte marche que j'envisageais nous aurait conduit dans un de ces
endroits tout simples où réside cette beauté
sans fard inutile, devant laquelle toutes les peurs s'effacent et
les angoisses disparaissent. Il y avait ce jour-là tout près
de moi, tout près de l'endroit où nous nous étions
rencontrés, un de ces endroits magiques. C'est là,
j'en ai à l'instant conscience, que je voulais le conduire.
A coup sûr il aurait de ce lieu compris la beauté et
apprécié la valeur. Il y a quelques jours, trois ou
quatre pas davantage, une galerie offrait à tout le monde
la peinture du " Pont des trois Sautets " de Paul Cézanne,-
maintenant cette peinture est ailleurs, dans une autre ville -,
ce jour-là nous aurions pu, lui et moi, entrer dans ce mystère
de la peinture et de la lumière. Cet homme dont j'ignore
de façon définitive l'histoire et le nom, et moi,
nous aurions aimé Cézanne et ressenti la douleur qui
a présidé à cette peinture mais aussi aux deux
autres, posées à côté ; deux espaces
de Bois et de Rochers, l'un à Bilénus, bien que je
ne sois pas certain du nom exact de l'endroit, et l'autre dans le
parc du Château Noir. Ce sont ces deux peintures qui en fait
nous auraient conduits à ce fameux tableau magique, le dernier
peint par le Maître, l'ultime amour du vieil homme. Son ultime
communion avec la vie, avec la nature, avec le travail des hommes
aussi. Il a peint certainement quelque chose d'inachevé,
mais où et quand, pourquoi et dans quel but mettre un terme
à son tableau ? Il aurait pu, Cézanne, tout aussi
bien avoir peint un mur de grosses pierres, recouvert partiellement
de lierre et qui donnerait envie, le temps d'une journée,
de marcher le long de ce mur, presque peau contre pierre. Mais il
a peint un pont.
Un pont, ce pont justement, l'a conduit avec douceur jusqu'à
sa mort.
Voilà ce à quoi j'aurais aimé conduire cet
homme, non pas jusqu'à sa mort, il ne m'appartient pas de
décider d'un tel lieu non, mais le conduire sur un chemin
où il aurait marché avec sérénité.
Depuis trois, quatre jours, peut-être bien davantage en définitive,
cet homme occupe mon esprit et mon cur, je le vois errer le
long de cette vilaine route sans âme que lui impose la ville
où il ne peut qu'être étranger. Je ne sais pas
à quoi je suis parvenu en m'en souvenant ainsi, est-il retourné
chez lui, loin d'ici, en pleine montagne, où on saura encore
l'accueillir, s'est-il simplement éloigné de quelques
rues pour s'appuyer à un autre mur? Pourtant, j'ai fait ce
que j'avais à faire.
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