Une affiche de Stéphane Popu

Quelques instants il y a quelques jours dans la vie d'un autre

de Nicolas Kurtovitch

Mémoire

Sommaire

Quelques jours passent, un puis deux puis trois jours passent, quatre jours peut-être, je n'ai aucune certitude quant au décompte exact, quelques jours en tout cas. Je n'ai nulle intention de faire une recherche dans ma mémoire pour y trouver le nombre précis de jours qui viennent de s'écouler, moins d'une semaine c'est certain, au plus six jours, mais est-ce suffisant, six jours, pour que je puisse faire le point, pour que l'excitation s'en aille, pour qu'une certaine plénitude, une certaine tranquillité naissent en moi et me procurent le calme nécessaire afin que je raconte l'histoire de cet homme. Pour que l'histoire de cet homme étrange et inconnu puisse être dite. Cet homme mérite tout autant qu'un autre, tout autant qu'un homme célèbre, d'avoir son histoire, une partie de sa vie, racontée, simplement, sincèrement. Il se passe tant d'événements, ne serait-ce qu'en une seule journée ; des histoires se rapportant aux pensées, d'autres se rapportant au cœur et à ses emballements illogiques, incontrôlables qui font paraître si futiles et si vaines les autres histoires, fussent-elles de la plus grande importance pour le plus grand nombre. Objectivement si on fait l'effort de se souvenir, on a tous en mémoire l'histoire de quelques hommes politiques qui ont vu leur vie publique détruite, et certainement aussi leur vie familiale, par une simple histoire de cœur conduisant au plus complet anonymat ceux-là qui étaient universellement connus, trahissant ainsi la confiance et peut-être l'amour que des milliers d'hommes et de femmes leur portaient. Il y a enfin, en une seule journée tant d'événements qui se rapportent aux choses de l'esprit, de l'étude, de la connaissance ; les pensées, les analyses, les raisonnements qui traversent en de fulgurantes et insaisissables certitudes le cerveau d'un homme, en une journée tant d'événements auxquels viennent s'ajouter les efforts involontaires de l'inconscient et de la mémoire pour emmagasiner jusqu'à la plus infime palpitation de vie. Ces quelques jours sont passés et ils me laissent dans une grande incertitude, ils m'ont porté, ils m'ont soutenu, ils ont été pour mon dos un appui solide, pour mes yeux ils ont su créer des larmes de réconfort - si étrange que cela puisse paraître - et maintenant ils m'abandonnent aux portes d'un jardin encore inconnu, qui n'a aucune chance d'être celui d'Omar. Vais-je savoir y trouver un chemin, un certain ordre qui ne soit pas une condamnation à l'ennui, un guide qui me conduira à la compréhension et à l'amour des couleurs, des formes, de l'agencement du jardin qui mystérieusement parle tout autant au corps et à l'esprit ? Est-ce que je saurai dire cet homme si je le rencontre, s'il accepte de se dévoiler à moi ?
Je ne suis sûr de rien ; je crois devoir faire ce que j'ai à faire, je crois devoir écrire ce que j'ai à écrire. Et à la seconde qui suit ces certitudes habituelles, je suis convaincu de l'inutilité de l'entreprise, une entreprise qui soudainement me semble bien trop lourde à envisager, alors qu'au moment du départ je ne la conçois que comme un travail de quelques heures, de quelques feuillets. Quelle futilité ! Je reste alors assis, dans la position exacte où cette pensée négative m'a surpris, quelques minutes passent, je change à nouveau d'opinion et de certitude ; c'est décidé, il le faut, je vais me pencher sur le visage de cet homme. C'est la seule action utile, le seul acte nécessaire que j'ai à faire en ce moment. Tout le reste doit passer au second plan, raisonnements, analyses, études, affections, expression de l'amitié, tout doit se subordonner à l'écoute de cet homme, à l'observation de ses traits pour que je décrive ce que je ne sais pas , ce que je ne peux pas même imaginer, tant il est pour l'heure loin de moi, loin de ce qui constitue ma pensée et mon entendement de la vie. - Peut-être ainsi, quand tout aura disparu au seuil de cette subordination, ne restera-t-il que le cœur et le désir d'une amitié. N'est ce pas l'amour qui me guide dans cette urgence ?- Je vais donc dire le peu que je sais, le peu que j'ai vu, quelques instants de la vie d'un homme. Ce ne sont pas les heures les plus glorieuses, les plus belles. La gloire et la beauté ne sont rien, si je m'efforce de ne pas juger ni d'évaluer, si je m'efforce d'éloigner de moi les canons de la beauté et du bon, les marques de la gloire, c'est que je me contraint de n'apprécier en toute situation, en tout acte, que l'énergie et la volonté de celui qui s'implique dans ces actes. Cet homme croit en ce qu'il fait ou bien des forces supérieures auxquelles il se soumet, le conduisent à agir comme il le fait, alors, gloire et magnificence n'ont plus aucun sens, non, ce ne sont pas des heures de grandeur que je vais dire mais ce n'en sont pas moins des heures de vie réelles et vraies. Je dis ce que j'ai vu, ce qui a duré, pour lui autant que pour moi, le temps de quelques respirations, il y a deux ou trois jours, pas davantage il me semble, mais le décompte du temps a depuis perdu son sens ou sa nécessité. Il vaut mieux pour moi, me souvenir uniquement des inspirations et expirations qui ont rythmé ce moment au cours duquel je me suis extrait de ma propre vie, de mes pensées, de mes attentes, comme si une main était venue me retirer de mon corps. Je ne vivais plus ces heures-là pour moi-même. J'étais aspiré par cet homme, par sa présence. Son corps, son esprit et son âme agissaient comme un aimant, faisant en sorte que j'oublie tout de moi. Pourtant ces derniers jours n'ont pas été sans événements importants, pour mon présent et pour mon avenir, mais je ne dois pas interférer, je dois me retirer, m'éloigner, être absent de mon propre esprit lorsque je compose les phrases et colle les uns aux autres les mots qui me paraissent être ceux-là mêmes que cet homme aurait voulu dire s'il avait pu, à ma place, s'exprimer et se raconter. Mais il n'est pas là, c'est donc à moi que ce travail revient. Je n'ai aucune prétention de perfection, ni même d'exactitude et je le regrette. En remplissant ma tache, en me faisant le miroir du corps de cet homme et, peut-être, de ses émotions également, de ses pleurs, de son chagrin de son incertitude, je ne suis qu'une manifestation de ce qu'il est. Je n'ai pas non plus un quelconque désir d'être reconnu pour ma fidélité à son égard et pour mon désintérêt, à la limite il faudrait que le lecteur ne s'aperçoive même pas qu'un homme, moi en l'occurrence, a été présent, qu'un homme était là pour tenir et guider le stylo qui traçait la vie de cet homme. Simplement j'étais témoin, et si Dieu m'a placé là, à quelques pas de lui ce jour-là, c'est pour que je rende compte de cet homme. Je crois en lui, je l'écoute, j'ai confiance et j'ai, il me semble en ces moments-là, sa confiance également. Qui resterait sourd et aveugle à une telle situation, qui aurait cet orgueil de lui dénier un simple service alors qu'il serait en mesure de lui rendre ? Même un incroyant saurait qu'il y a quelque chose à faire pour cet homme et il le ferait. Car Dieu n'est peut-être lui-même que l'expression sublime d'une harmonie à laquelle aucun être vivant ne se soustrait, reconnaissant en elle sa propre existence. Je ne faillirai pas, je ne le souhaite pas. Une fois le dilemme engagé tout à l'heure, je me retrouve là où la volonté n'est plus un enjeu ni une bataille mais une simple énergie, ce qu'elle devrait toujours être plutôt que d'être reconnue comme la marque d'une forte personnalité !
Voilà donc ce que j'ai vu, ce que je crois avoir vu tout du moins. Mais je ne suis certain de rien tant, après quelques jours, l'imagination a déjà imposé sa marque sur le souvenir. J'avais ce jour là un bouquet de neuf tulipes rouges à la main. Belles et vraies comme si elle étaient soudainement sorties d'une peinture de Maître. Elles sont maintenant resplendissantes de volume et de contraste entre le rouge de leur corolle, et le vert de leur tige, là où le neveu à qui je les ai offertes les a placées, à côté de sa bibliothèque là où, me dit-il, prend naissance et se développe une seconde vie, son autre vie ou bien, ajoute-t-il, est-ce ma véritable vie, mon unique vie, celle qui est sans masque ni atermoiements, celle qui est là, se repose là, sur le bois attendant ma main et mes yeux, pour ensuite très rapidement rejoindre mon cœur et mon esprit. L'autre vie, celle que tous croient être la vraie, alors qu'elle n'est que l'habituelle, n'est alors, sous son vrai visage qu'une ombre de celle-ci. Mais on peut aimer cette ombre, lui rétorquais-je, et cela ne constitue pas pour autant une impasse à la vérité. Les tulipes sont là où elles sont, ou mieux : elles sont à leur place, conclut-il, en posant le vase. J'avais ce bouquet à la main et j'observais la rue. Le jour était presque à sa fin ; lorsque le soleil est déjà ailleurs et que je garde en mémoire sa présence encore toute proche. Je sais aussi que c'est le moment habituel, ce moment précis où le soleil emporte avec lui, de l'autre côté de l'horizon, une part importante de moi. Il emporte avec lui une trop grande part de moi pour empêcher que ne vienne m'habiter, - en faisant irruption sans qu'aucun signe ne m'ait prévenu, - le doute mêlé à de la peur et du chagrin. Constituant ainsi un sentiment épais et sphérique qui occupe la totalité de mon ventre, qui pousse ses ramifications par d'obscurs rhizomes jusque dans ma gorge et même jusqu'à mes yeux, m'empêchant de voir, de sentir, de ressentir, qu'à la suite du départ du soleil se sont levées de merveilleuses couleurs. C'est sentiment d'abandon, sans raison, sans cause, sans objet, comme si je me trouvais relié directement à la course de l'astre lumineux et que sa disparition m'entraînais sur le chemin de la mort.
A chaque fois, presque chaque soir depuis mon enfance, depuis que je peux m'en souvenir, il me faut toute une heure, une heure entière, il faut que la nuit soit là, toute entière elle aussi, sombre et totalement silencieuse, en étant en même temps une grande promesse et, à son tour, une certitude d'être elle-même forte et résistante, capable d'affronter les assauts des lumières artificielles de la ville et capable de résister aux tentatives de retour du soleil. Retour que je sais impossible mais que durant cette heure-ci, celle du doute et de l'inquiétude, j'imagine être possible. Il me faut donc la nuit pour qu'enfin je m'éveille et m'ouvre à une autre énergie, pour que je me laisse pénétrer par une conscience autre. Certains soirs cette sensation semblable à l'amour qui fait qu'on ne sait plus si on est soi ou si on est l'autre, n'est pas présente, pourquoi ? Je l'ignore. Ce n'est qu'une fois que j'ai observé avec une grande joie et un grand émerveillement la lune se promener au-dessus de l'eau, que je réalise ne pas avoir eu à traverser une nouvelle fois cette heure épuisante. Et je m'en réjouis. Ce soir-là, il y a quelques jours, je n'avais ni chagrin ni oppression, il faisait encore assez jour, j'observais cet homme.
" cet homme était là, il se tenait, bien plus qu'accroupi, complètement avachi, contre le mur. Ses pieds, ses pieds étaient nus, et ses genoux, étaient encore - très fortement - contre le mur et ainsi il arrivait à se tenir encore plus ou moins debout. C'est à dire qu'ils faisaient en sorte qu'il ne tombe pas complètement au sol, rien de plus. De sa main droite il se retenait au mur, mais à le voir, je m'attendais à ce qu'à la prochaine seconde il se retrouve au sol, et ni ses pieds qui touchaient le mur, ni ses genoux et encore moins sa main ne pourraient le tenir quand la chute commencerait. Je me suis approché. Je voyais mieux sa main, elle semblait vouloir s'incruster, s'enfoncer dans les grosses pierres avec lesquelles le mur avait été bâti, et cette main en disparaissant dans le mur semblait vouloir entraîner l'homme tout entier à sa suite. Une fois tout contre lui je réalisais qu'il n'y avait aucun bruit, pas de cris, pas de lamentations, il ne gémissait même pas.
Il souffrait et je le sentais. Sa souffrance était comme une couche de l'air alentour, comme une épaisseur, il était presque possible de définir le lieu exact, l'emplacement exact pris par cette souffrance, dans le volume de l'air qui nous entourait. Petit à petit, par touches successives, cette souffrance s'étendait, elle m'envahissait et je n'avais aucune question à poser à cet homme tellement il m'était facile de lire son âme. Cet homme n'était pas de la ville, il venait certainement d'une tribu de montagne, de ça aussi j'en avais la certitude. Qu'était-il venu faire ici ? Travailler certainement.
Cet homme, un frère, n'était plus qu'une immense douleur, une plaie morale encore plus béante qu'une plaie de guerre ou qu'une plaie d'un accident de la route. Son long pardessus, noir et gris, ses cheveux, noirs, gris, ses yeux, marrons, enfoncés dans leur orbite, ses os saillants sous la peau du visage, empêchaient le monde autour de lui, de voir le sang de cette douleur. Mais il n'y avait personne autour de lui, simplement des gens passaient et ne se rendaient compte de rien. Je ne suis même pas certains qu'ils voyaient cet homme, peut-être était-il si semblable au mur et à la texture des pierres que les passants ne distinguaient pas, du mur, sa forme propre.
Je m'approchais de lui, à le toucher, je le touchais effectivement, il ne semblait pas s'en apercevoir. Je suis certain qu'il ne réalisait pas ma présence à ses côtés. Je lui proposais de faire quelques pas avec moi. La peur, l'appréhension qui m'habitait était celle de le voir mourir ainsi, juste là, au pied d'un mur qui certainement n'était rien pour lui, mourir comme un animal vulgaire, loin de chez lui, loin des siens.
En quelques pas il s'éloignerait du mur, il ne verrait plus sa triste couleur blanche où s'incrustent du gris et de la saleté, qui le rendent pareil à un vieux mur de cimetière. Et si auparavant, avant de s'en aller avec moi pour ces quelques pas, il ne regardait pas vraiment le mur au point de le voir, il ne pouvait pas ne pas le sentir. Cette odeur-là est plus forte que tout, plus forte que le détachement ou l'absence, et pourtant en marchant à mon côté il réussirait à s'en libérer, en marchant à mes côtés. Cette odeur qui était plus qu'une odeur, une véritable présence maléfique, ne pourrait plus exercer sur lui son pouvoir anesthésiant. Il n'aurait plus cette envie de plus en plus forte, de disparaître dans la pierre et dans le plein. Il verrait peut-être un bout de ciel, un bout d'arbre, un morceau de feuille, quelque chose de vivant, de désintéressé. Il entendrait peut-être le bruit de nos pas ou de nos souffles lorsque l'air s'échappe de la bouche, il sentirait d'autres odeurs, particulièrement celle sans égale de la rue, peut-être, peut-être y prendrait-il goût et aurait ainsi encore l'envie de vivre, vivre encore, ici, vivre sans raison. Cet homme arrivé au point où il est, ne peut plus avoir de raison de vivre, et la vie ne peut pas être retenue que par et pour elle-même. Il lui faut autre chose, une motivation aussi tenue qu'une odeur peut-être, mais il lui faut une raison d'éviter une mort prématurée. De quoi souffre-t-il pour être ainsi consumé de l'intérieur ? la mort ou la trahison, le dégoût de soi-même ? Seules ces " choses " peuvent conduire à une telle attitude de renoncement, d'immersion dans le vide, là où la vie est, et se maintient, uniquement parce que " c'est ainsi " pour reprendre une expression en usage chez bon nombre de peuples et de traditions qui n'ont pas été totalement asservis par l'idéal mercantile. Cet homme est ainsi parce qu'il a la certitude que son cœur ne lui appartient plus, et pas davantage son cerveau.
Finalement, ne supportant plus de ne rien faire, j'ai posé mes mains sur les épaules de cet homme, elles étaient larges, fortes et pour tout dire très belles, je me demandais comment cet homme qui avait certainement été très beau lorsqu'il se promenait dans ses montagnes ou dans son champ - car les gens des montagnes cultivent tous une parcelle de terre, souvent sur des flancs très pentus, comme pour rester en symbiose avec l'univers vivant - inventoriant un à un les plans et les arbustes qu'il avait plantés avec confiance et compétence. Comment, avait-il pu être réduit à n'être qu'un corps sans âme. L'éloignement par rapport à son village et aux siens ne peut toute expliquer. Quelques secondes sont passées, il a levé la tête, nos regards se sont croisés et sont restés ensemble quelques autres secondes. Il n'attendait rien de moi, c'était visible, même les yeux fermés j'aurais su, j'aurais compris la grande distance qui s'était installée de manière irréversible entre lui et ses semblables. Mais il pouvait encore recevoir de la compassion d'un autre homme, même s'il ne le désirait plus, et à son insu il venait d'en recevoir. Il allait bientôt quitter les alentours du mur, reprendre la marche, seul, il allait quitter le trottoir et l'empilement de vieilles pierres, son tombeau.
Voilà, il n'y a là rien de bien extraordinaire, rien qui puisse prétendre à retenir l'attention d'un écrivain, rien dans l'instant de vie de cet homme qui pourrait le démarquer de ses semblables. Je m'en aperçois, maintenant que son histoire a été dite, il n'y a rien de merveilleux, rien de fantastique ni d'original, de surprenant, non, simplement il y a quelques heures d'une vie, peut-être trop pleine de douleur et de solitude, trop souvent couverte de nuages et de pluie, sans que cet homme puisse ou sache y déceler la présence d'une beauté aussi grande, d'un parfum aussi fort que ce qu'offre la simple présence d'un ciel bleu et d'un compagnon. Je voulais prendre cet homme par la main et le conduire quelque part. Je ne sais pas précisément où je voulais aller avec lui, je ne sais pas non plus si je voulais laisser au hasard le soin de nous guider, mais ce que je sais c'est que cette courte marche que j'envisageais nous aurait conduit dans un de ces endroits tout simples où réside cette beauté sans fard inutile, devant laquelle toutes les peurs s'effacent et les angoisses disparaissent. Il y avait ce jour-là tout près de moi, tout près de l'endroit où nous nous étions rencontrés, un de ces endroits magiques. C'est là, j'en ai à l'instant conscience, que je voulais le conduire. A coup sûr il aurait de ce lieu compris la beauté et apprécié la valeur. Il y a quelques jours, trois ou quatre pas davantage, une galerie offrait à tout le monde la peinture du " Pont des trois Sautets " de Paul Cézanne,- maintenant cette peinture est ailleurs, dans une autre ville -, ce jour-là nous aurions pu, lui et moi, entrer dans ce mystère de la peinture et de la lumière. Cet homme dont j'ignore de façon définitive l'histoire et le nom, et moi, nous aurions aimé Cézanne et ressenti la douleur qui a présidé à cette peinture mais aussi aux deux autres, posées à côté ; deux espaces de Bois et de Rochers, l'un à Bilénus, bien que je ne sois pas certain du nom exact de l'endroit, et l'autre dans le parc du Château Noir. Ce sont ces deux peintures qui en fait nous auraient conduits à ce fameux tableau magique, le dernier peint par le Maître, l'ultime amour du vieil homme. Son ultime communion avec la vie, avec la nature, avec le travail des hommes aussi. Il a peint certainement quelque chose d'inachevé, mais où et quand, pourquoi et dans quel but mettre un terme à son tableau ? Il aurait pu, Cézanne, tout aussi bien avoir peint un mur de grosses pierres, recouvert partiellement de lierre et qui donnerait envie, le temps d'une journée, de marcher le long de ce mur, presque peau contre pierre. Mais il a peint un pont.
Un pont, ce pont justement, l'a conduit avec douceur jusqu'à sa mort.
Voilà ce à quoi j'aurais aimé conduire cet homme, non pas jusqu'à sa mort, il ne m'appartient pas de décider d'un tel lieu non, mais le conduire sur un chemin où il aurait marché avec sérénité. Depuis trois, quatre jours, peut-être bien davantage en définitive, cet homme occupe mon esprit et mon cœur, je le vois errer le long de cette vilaine route sans âme que lui impose la ville où il ne peut qu'être étranger. Je ne sais pas à quoi je suis parvenu en m'en souvenant ainsi, est-il retourné chez lui, loin d'ici, en pleine montagne, où on saura encore l'accueillir, s'est-il simplement éloigné de quelques rues pour s'appuyer à un autre mur? Pourtant, j'ai fait ce que j'avais à faire.
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Nicolas Kurtovitch