Une affiche de Stéphane Popu

Pulsion

de Nathalie Dufayet

Mémoire

Sommaire


Et dire que j'avais voulu te quitter, m'estimant assez folle pour exister sans toi. Ma raison m'avait abandonnée et mon désarroi avait mené insidieusement mon esprit au chaos.
C'est au moment de notre rupture, enfin de ma rupture, une folie, que tout a commencé. Je me suis arrachée à tes bras, sans raisons apparentes, alors que tu me témoignais depuis toujours une flamme magnifique. Tu me jurais alors ton amour en me faisant la jolie promesse de m'attendre, ta vie s'il le fallait. Tu ne comprenais pas les raisons de ma fuite.

Ce matin là, j'ai vu quelque chose dans tes yeux, une essence quasiment introuvable, une petite gouttelette, transparente mais légèrement nacrée, s'échapper de ton œil droit. J'ai scruté le deuxième, le gauche, mais apparemment celui-là n'avait pas le même enclin à larmoyer. Te souviens-tu ? ma main s'est précipitée dans mon sac à main à la vitesse d'une étoile filante, j'en ai sorti (la scène se passe au ralenti… !) un petit boîtier de pastilles bucco-dentaire et après les avoir éjectées toutes à terres, mon écrin est arrivé tout juste pour recevoir la divine larme que je comptais garder telle la relique d'un saint. Il s'est avéré plus tard que tu avais eu une poussière dans l'œil…
Oui, tu n'as jamais cru que je te quittais, incapable que j'étais de vivre sans toi. Et tu ne te faisais guère de souci quant à mon retour que tu jugeais imminent voire instantané. Il est vrai d'ailleurs que j'étais partie sans affaire, enfin en apparence ; ça pouvait toujours faire une occasion de revenir. Mais ma volonté, que je jugeais parfois incolore, prenait des tons de plus en plus marquée. Je décidais inconsciemment de mon sort, oui Môsieur…

Mais je revenais à ton insu, aussitôt après mon départ, pendant ton voyage, faire bien peu innocemment, une toilette de printemps à notre charmante demeure. Je déménageais mon passé…En effet toutes mes pensées les plus profondes étaient éparses dans toutes les pièces, même les plus intimes… Je décidais de jeter au rebut tous mes bons vieux souvenirs que je gardais depuis bien trop d'années. J'avais pris la décision de partir, eux aussi. Il fallait juste les aider un peu, remettre un peu d'ordre dans la chronologie, dépoussiérer ceux que je désirais garder, n'avoir aucune pitié pour les autres. Quant aux incertitudes ces dernières étaient exclues sans ménagement, sans même un regard, du moins pour les premières. J'étais censée faire les bons choix.
Pendant que j'enfilais ma tenue de combat (ton affreux pull de ski multicolore et ma petite culotte à pois, ça aide moralement…) je contemplais avidement mes souvenirs qui se pavanaient tranquillement devant mes yeux obscurs. Evidemment, j'étais la seule à les voir, vu que c'étaient les miens.
Je me sentais d'attaque, opérante, voire je me sentais titillée par quelque pulsion assassine…Revêtue de mon habit de criminelle, je saisissais l'arme fatale : le sac poubelle. Telle une Nana des Bois des temps modernes je partais à la recherche de ma mémoire.
Ce sont tout d'abord mes souvenirs d'enfances, qui se sont rappelés à moi en se jetant à ma vue tout en riant de bon cœur, adorables innocents. Toutefois, je ne leur accordais à cet instant que peu d'intérêt dans la mesure où je les épargnais d'office. Certains m'intéressaient bien plus…

Mais mon air paraissait trop meurtrier, j'avais senti mes yeux se glacer et devenir cruels, les traits de mon visage se durcir, de grosses gouttes de sueurs coulaient fébrilement de mes tempes, mes gants en caoutchouc qui enfermaient mes mains tueuses se fissurer, l'affreux pull finissait de faire peur…ce qui eut des conséquences fâcheuses. Mes réminiscences, affolés par mon air abject de dégénérée se défenestrèrent littéralement du second étage et mes images préférées de petites filles chipie s'écrasèrent dans leur totalité sur le perron. Je me précipitais afin de sauver ceux qui pouvaient l'être, le constat fut sans appel : aucun survivant, le sac de graviers que tu avais négligemment laissé sur la terrasse les ayant achevé. Je les découvrais donc, enterrés dans les gravats, après les avoir longuement cherchés alentour. On peut dire que ça commençait mal…j'avais rayé sans le vouloir mes toutes premières années de vie et c'étaient parmi les plus belles. Quel gâchis !

Soit ! je devais me ressaisir et ne pas me laisser aller à des faiblesses que je pouvais regretter par la suite. Je m'asseyais donc faire une pause tout en méditant sur la brutalité des événements, mais je n'avais plus le choix, il fallait continuer l'offensive, ne pas capituler devant le véritable adversaire qui se cachait de moi quelque part. Je considérais ma culotte, d'une autre époque, ton pull et nonobstant leurs extrêmes laideurs je les gardais, attendu qu'ils faisaient références aux meilleurs instants de ma vie.
Je devais procéder par ordre. Je me remémorais mon adolescence (puisque je n'avais plus d'enfance) et trouvais bien des images à rayer définitivement de mon cerveau. Je comptais ruser et échafaudais un plan. Ainsi appelais- je amicalement, avec toute la délicatesse que je pouvais user en pareille circonstance, les méchantes scènes à éjecter. J'attendais. Rien. Etrangement, aucune vision ne venait à moi…c'est alors que je les soupçonnais d'avoir assisté à la défenestration de mes premiers souvenirs ce qui manifestement n'arrangeait pas les choses. Très bien, l'attaque serait frontale en raison d'une détermination, profonde et absolue, tant pis si cela pouvait avoir des conséquences quant à ma vie future…
Puisqu'une partie de moi se cachait ironiquement à l'abri de ma furie dévastatrice je brandissais mes gants en caoutchouc et telle la demeurée que j'étais à cet instant, massacrais consciencieusement notre romantique refuge. Je comptais bien démasquer et capturer mes ennemis. Je réussis si bien, que j'avais du mal à me frayer, plus tard, un chemin du salon à la chambre, enfin ce qu'il en restait. Je mettais néanmoins de côté le reste du lit, trois jolies lattes, en pensant que tu en ferais un beau totem. A ce moment là, il me restait encore ton image quelques heures plus tard ce n'était plus le cas. Puis je repartais derechef à l'assaut.

Je ruminais mes années de jeune pucelle attardée tandis que je dévissais le siphon de l'évier afin de vérifier qu'aucun rebelle ne se dissimulait dedans lorsque soudainement une image des plus virulentes se jetait sur moi par derrière, la traîtresse. Effroi considérable. Je me retournais brutalement, une scène terrible défilait devant mes yeux, la pire de toute mon existence. Il fallait l'anéantir, ce souvenir là me poursuivait depuis des années et me donnait d'épouvantables cauchemars. Je savais que je n'aurai aucune pitié voire je bavais à l'idée de le trucider, l'imaginer trépassé me faisant carrément jubiler. Je cherchais à tâtons le sac à déchets tandis que je dévisageais avec arrogance mon ennemi. Tout se passa alors très vite, je le pris par les sentiments, l'amadouais, l'enfermais dans ma musette. Je me vengeais quelque peu de lui en lui faisant deux ou trois misères puis je l'achevais avec délectation. Le plus mauvais moment des vingt dernières années était effacé de ma mémoire. Jouissance infinie.

Durant trois jours je fouillais scrupuleusement toutes les tranches de ma vie de jeune fille, puis de femme, mais je trouvais le vide. J'avais cherché dans les moindres recoins ; la totalité de mes souvenirs s'étaient faits la malle, terrifiés à l'idée de mourir terrassés par mes mains assassines. Je constatais amèrement que j'avais perdu aussi les plus jolis, les nôtres. L'ensemble de mon existence était évaporé de ma mémoire, même ton image jusqu'à mon nom. Je ne savais plus rien de ma vie… j'étais devenue amnésique…
Sans rien y comprendre je me trouvais à l'intérieur d'une maison rompue à mon délire. Ma réaction fut d'en sortir après avoir rapidement enfilé un caleçon taché de peinture. J'étais, sans plus vraiment le savoir, tout habillée de toi. Je m'enfuyais alors des lieux du crime, impassible. Peu après je pestais contre les responsables d'un tel saccage, naturellement je ne me soupçonnais pas comme l'auteur des faits…

Lorsque tu es venu me chercher dans ma très lumineuse chambre jaune d'hôpital psychiatrique, tu m'as parlé avec une extrême douceur. Ton visage était fin et tes yeux brillaient de mille pensées, ton regard était un bouquet magnifique. Ta voix si chaude révélait des intonations profondes mais malgré ta bienveillance, tu étais pour moi un étranger. Mais je savais que cet étranger là était l'homme de ma vie. Naïvement, je te suppliais de reconstruire mon passé, de retrouver mes pensées perdues, anéanties peut-être. Tu envisageais dès lors des confidences de ma bouche, hier innocente. Mes lèvres, les coquines, refusaient de bouger et restaient celées devant toi, eu égards aux souvenirs que tu leur avais laissés…mémoire tactile s'il en est… sublime émotion.
Patiemment tu as éclairci mon esprit fatigué en m'assurant que ma mémoire reviendrait peu à peu, que mon passé attendait le bon moment pour se rappeler à moi. Je lui avais fichu une sacré trouille, tout de même !
D'après les médecins j'avais subi un choc émotionnel dû à la résurgence d'un souvenir enfoui en moi depuis des années. C'était faux, cette empreinte là ne m'avait jamais quittée.
La détermination à vouloir m'en sortir aurait pu me manquer. Mais tu étais là.

A mon retour, notre asile avait été remis en état, c'était coquet, gai et chaleureux. Notre chambre recouverte de soie couleur ancolie allait merveilleusement bien avec le vieux plancher d'autrefois. Un magnifique totem à l'aspect brut mais au ligne pure trônait poétiquement dans la pièce. La couleur se mariait divinement bien au bois. Je voyais ton travail comme pour la première fois. Une vive émotion pénétrait mon cœur. Je pleurai.
Progressivement ma vie reprenait le chemin de la raison, avec sang-froid je languissais la réapparition de mes souvenirs. Je sortais peu, tant bien que mal je remettais de l'ordre dans ma vie mais d'une façon plus ordonnée.
Mais la nuit de drôles de bruits se manifestaient dans la chambre et j'entendais soupirer au pied du lit. Tu ne percevais pas ces appels, moi si. Je savais que mes images égarées venaient constater mon état psychique, la détresse mentale dans laquelle je m'étais noyée naguère les avaient fragilisés. Nous réapprenions tout simplement à nous connaître.

Je devais accepter mon passé et vivre ma vie durant avec lui. Je pouvais l'archiver mais rien ne pourrait me le faire oublier. Impossible d'occulter ma mémoire sans laquelle je ne pouvais construire ma vie. Je décidais donc d'admettre cette évidence.
Mes souvenirs alors se rangèrent chronologiquement et avec méthode dans mon esprit.
Ils n'étaient plus mes ennemis, ils étaient là, c'était tout.


Nathalie Dufayet