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Et dire que j'avais voulu te quitter, m'estimant assez folle pour
exister sans toi. Ma raison m'avait abandonnée et mon désarroi
avait mené insidieusement mon esprit au chaos.
C'est au moment de notre rupture, enfin de ma rupture, une folie,
que tout a commencé. Je me suis arrachée à
tes bras, sans raisons apparentes, alors que tu me témoignais
depuis toujours une flamme magnifique. Tu me jurais alors ton amour
en me faisant la jolie promesse de m'attendre, ta vie s'il le fallait.
Tu ne comprenais pas les raisons de ma fuite.
Ce matin là, j'ai vu quelque chose dans tes yeux, une essence
quasiment introuvable, une petite gouttelette, transparente mais
légèrement nacrée, s'échapper de ton
il droit. J'ai scruté le deuxième, le gauche,
mais apparemment celui-là n'avait pas le même enclin
à larmoyer. Te souviens-tu ? ma main s'est précipitée
dans mon sac à main à la vitesse d'une étoile
filante, j'en ai sorti (la scène se passe au ralenti
!) un petit boîtier de pastilles bucco-dentaire et après
les avoir éjectées toutes à terres, mon écrin
est arrivé tout juste pour recevoir la divine larme que je
comptais garder telle la relique d'un saint. Il s'est avéré
plus tard que tu avais eu une poussière dans l'il
Oui, tu n'as jamais cru que je te quittais, incapable que j'étais
de vivre sans toi. Et tu ne te faisais guère de souci quant
à mon retour que tu jugeais imminent voire instantané.
Il est vrai d'ailleurs que j'étais partie sans affaire, enfin
en apparence ; ça pouvait toujours faire une occasion de
revenir. Mais ma volonté, que je jugeais parfois incolore,
prenait des tons de plus en plus marquée. Je décidais
inconsciemment de mon sort, oui Môsieur
Mais je revenais à ton insu, aussitôt après
mon départ, pendant ton voyage, faire bien peu innocemment,
une toilette de printemps à notre charmante demeure. Je déménageais
mon passé
En effet toutes mes pensées les plus
profondes étaient éparses dans toutes les pièces,
même les plus intimes
Je décidais de jeter au
rebut tous mes bons vieux souvenirs que je gardais depuis bien trop
d'années. J'avais pris la décision de partir, eux
aussi. Il fallait juste les aider un peu, remettre un peu d'ordre
dans la chronologie, dépoussiérer ceux que je désirais
garder, n'avoir aucune pitié pour les autres. Quant aux incertitudes
ces dernières étaient exclues sans ménagement,
sans même un regard, du moins pour les premières. J'étais
censée faire les bons choix.
Pendant que j'enfilais ma tenue de combat (ton affreux pull de ski
multicolore et ma petite culotte à pois, ça aide moralement
)
je contemplais avidement mes souvenirs qui se pavanaient tranquillement
devant mes yeux obscurs. Evidemment, j'étais la seule à
les voir, vu que c'étaient les miens.
Je me sentais d'attaque, opérante, voire je me sentais titillée
par quelque pulsion assassine
Revêtue de mon habit de
criminelle, je saisissais l'arme fatale : le sac poubelle. Telle
une Nana des Bois des temps modernes je partais à la recherche
de ma mémoire.
Ce sont tout d'abord mes souvenirs d'enfances, qui se sont rappelés
à moi en se jetant à ma vue tout en riant de bon cur,
adorables innocents. Toutefois, je ne leur accordais à cet
instant que peu d'intérêt dans la mesure où
je les épargnais d'office. Certains m'intéressaient
bien plus
Mais mon air paraissait trop meurtrier, j'avais senti mes yeux
se glacer et devenir cruels, les traits de mon visage se durcir,
de grosses gouttes de sueurs coulaient fébrilement de mes
tempes, mes gants en caoutchouc qui enfermaient mes mains tueuses
se fissurer, l'affreux pull finissait de faire peur
ce qui
eut des conséquences fâcheuses. Mes réminiscences,
affolés par mon air abject de dégénérée
se défenestrèrent littéralement du second étage
et mes images préférées de petites filles chipie
s'écrasèrent dans leur totalité sur le perron.
Je me précipitais afin de sauver ceux qui pouvaient l'être,
le constat fut sans appel : aucun survivant, le sac de graviers
que tu avais négligemment laissé sur la terrasse les
ayant achevé. Je les découvrais donc, enterrés
dans les gravats, après les avoir longuement cherchés
alentour. On peut dire que ça commençait mal
j'avais
rayé sans le vouloir mes toutes premières années
de vie et c'étaient parmi les plus belles. Quel gâchis
!
Soit ! je devais me ressaisir et ne pas me laisser aller à
des faiblesses que je pouvais regretter par la suite. Je m'asseyais
donc faire une pause tout en méditant sur la brutalité
des événements, mais je n'avais plus le choix, il
fallait continuer l'offensive, ne pas capituler devant le véritable
adversaire qui se cachait de moi quelque part. Je considérais
ma culotte, d'une autre époque, ton pull et nonobstant leurs
extrêmes laideurs je les gardais, attendu qu'ils faisaient
références aux meilleurs instants de ma vie.
Je devais procéder par ordre. Je me remémorais mon
adolescence (puisque je n'avais plus d'enfance) et trouvais bien
des images à rayer définitivement de mon cerveau.
Je comptais ruser et échafaudais un plan. Ainsi appelais-
je amicalement, avec toute la délicatesse que je pouvais
user en pareille circonstance, les méchantes scènes
à éjecter. J'attendais. Rien. Etrangement, aucune
vision ne venait à moi
c'est alors que je les soupçonnais
d'avoir assisté à la défenestration de mes
premiers souvenirs ce qui manifestement n'arrangeait pas les choses.
Très bien, l'attaque serait frontale en raison d'une détermination,
profonde et absolue, tant pis si cela pouvait avoir des conséquences
quant à ma vie future
Puisqu'une partie de moi se cachait ironiquement à l'abri
de ma furie dévastatrice je brandissais mes gants en caoutchouc
et telle la demeurée que j'étais à cet instant,
massacrais consciencieusement notre romantique refuge. Je comptais
bien démasquer et capturer mes ennemis. Je réussis
si bien, que j'avais du mal à me frayer, plus tard, un chemin
du salon à la chambre, enfin ce qu'il en restait. Je mettais
néanmoins de côté le reste du lit, trois jolies
lattes, en pensant que tu en ferais un beau totem. A ce moment là,
il me restait encore ton image quelques heures plus tard ce n'était
plus le cas. Puis je repartais derechef à l'assaut.
Je ruminais mes années de jeune pucelle attardée
tandis que je dévissais le siphon de l'évier afin
de vérifier qu'aucun rebelle ne se dissimulait dedans lorsque
soudainement une image des plus virulentes se jetait sur moi par
derrière, la traîtresse. Effroi considérable.
Je me retournais brutalement, une scène terrible défilait
devant mes yeux, la pire de toute mon existence. Il fallait l'anéantir,
ce souvenir là me poursuivait depuis des années et
me donnait d'épouvantables cauchemars. Je savais que je n'aurai
aucune pitié voire je bavais à l'idée de le
trucider, l'imaginer trépassé me faisant carrément
jubiler. Je cherchais à tâtons le sac à déchets
tandis que je dévisageais avec arrogance mon ennemi. Tout
se passa alors très vite, je le pris par les sentiments,
l'amadouais, l'enfermais dans ma musette. Je me vengeais quelque
peu de lui en lui faisant deux ou trois misères puis je l'achevais
avec délectation. Le plus mauvais moment des vingt dernières
années était effacé de ma mémoire. Jouissance
infinie.
Durant trois jours je fouillais scrupuleusement toutes les tranches
de ma vie de jeune fille, puis de femme, mais je trouvais le vide.
J'avais cherché dans les moindres recoins ; la totalité
de mes souvenirs s'étaient faits la malle, terrifiés
à l'idée de mourir terrassés par mes mains
assassines. Je constatais amèrement que j'avais perdu aussi
les plus jolis, les nôtres. L'ensemble de mon existence était
évaporé de ma mémoire, même ton image
jusqu'à mon nom. Je ne savais plus rien de ma vie
j'étais
devenue amnésique
Sans rien y comprendre je me trouvais à l'intérieur
d'une maison rompue à mon délire. Ma réaction
fut d'en sortir après avoir rapidement enfilé un caleçon
taché de peinture. J'étais, sans plus vraiment le
savoir, tout habillée de toi. Je m'enfuyais alors des lieux
du crime, impassible. Peu après je pestais contre les responsables
d'un tel saccage, naturellement je ne me soupçonnais pas
comme l'auteur des faits
Lorsque tu es venu me chercher dans ma très lumineuse chambre
jaune d'hôpital psychiatrique, tu m'as parlé avec une
extrême douceur. Ton visage était fin et tes yeux brillaient
de mille pensées, ton regard était un bouquet magnifique.
Ta voix si chaude révélait des intonations profondes
mais malgré ta bienveillance, tu étais pour moi un
étranger. Mais je savais que cet étranger là
était l'homme de ma vie. Naïvement, je te suppliais
de reconstruire mon passé, de retrouver mes pensées
perdues, anéanties peut-être. Tu envisageais dès
lors des confidences de ma bouche, hier innocente. Mes lèvres,
les coquines, refusaient de bouger et restaient celées devant
toi, eu égards aux souvenirs que tu leur avais laissés
mémoire
tactile s'il en est
sublime émotion.
Patiemment tu as éclairci mon esprit fatigué en m'assurant
que ma mémoire reviendrait peu à peu, que mon passé
attendait le bon moment pour se rappeler à moi. Je lui avais
fichu une sacré trouille, tout de même !
D'après les médecins j'avais subi un choc émotionnel
dû à la résurgence d'un souvenir enfoui en moi
depuis des années. C'était faux, cette empreinte là
ne m'avait jamais quittée.
La détermination à vouloir m'en sortir aurait pu me
manquer. Mais tu étais là.
A mon retour, notre asile avait été remis en état,
c'était coquet, gai et chaleureux. Notre chambre recouverte
de soie couleur ancolie allait merveilleusement bien avec le vieux
plancher d'autrefois. Un magnifique totem à l'aspect brut
mais au ligne pure trônait poétiquement dans la pièce.
La couleur se mariait divinement bien au bois. Je voyais ton travail
comme pour la première fois. Une vive émotion pénétrait
mon cur. Je pleurai.
Progressivement ma vie reprenait le chemin de la raison, avec sang-froid
je languissais la réapparition de mes souvenirs. Je sortais
peu, tant bien que mal je remettais de l'ordre dans ma vie mais
d'une façon plus ordonnée.
Mais la nuit de drôles de bruits se manifestaient dans la
chambre et j'entendais soupirer au pied du lit. Tu ne percevais
pas ces appels, moi si. Je savais que mes images égarées
venaient constater mon état psychique, la détresse
mentale dans laquelle je m'étais noyée naguère
les avaient fragilisés. Nous réapprenions tout simplement
à nous connaître.
Je devais accepter mon passé et vivre ma vie durant avec
lui. Je pouvais l'archiver mais rien ne pourrait me le faire oublier.
Impossible d'occulter ma mémoire sans laquelle je ne pouvais
construire ma vie. Je décidais donc d'admettre cette évidence.
Mes souvenirs alors se rangèrent chronologiquement et avec
méthode dans mon esprit.
Ils n'étaient plus mes ennemis, ils étaient là,
c'était tout.
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