Une affiche de Stéphane Popu

Mémoire

de Charlotte Lemieux

Mémoire

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Les Enfants

Les Enfants sont nés un à un, certains ronds, d'autres blonds : chaque homme avait laissé sa marque, celle-ci plus remarquable et plus définitive que ceux-là pourtant. Longtemps après que le souvenir des hommes se fut éteint, leur trace avait persisté, indélébile. Mais on ne savait plus quel pas l'avait imprimée dans le sol sec de la vie.

Les Enfants grandirent. Elle fut entièrement occupée à les écouter, à les aimer, à les prévoir. Paver leur route d'un tracé indéfectible, les accompagner de toutes ses forces, les vêtir d'une armure lumineuse et leur inoculer tous les vaccins, tous les poisons susceptibles de leur rendre un jour la vie plus douce. Rien sauf le temps ne fit défaut dans cette logistique guerrière, dans cette stratégie parfaite.

Les Enfants partirent, et longtemps après ces départs leurs éclats de voix voletaient dans l'escalier, leur odeur flottait dans les garde-robes qu'elle respirait chaque jour avec économie, dans la crainte de la voir disparaître dans ses narines, à jamais absorbée. Leur absence était lourde et persistante, c'était même une sorte de présence, cette présence que les enfants morts imposent, paraît-il, à ceux qui vivent encore.

Elle reprit le cours des choses, le chemin de la vie obligatoire, avec son âme dans ses mains vides. Tenant son âme entre ses bras (mais berçant du vide). Ses racines dérivaient dans l'eau vive, roulaient dans le courant, s'agrippaient à d'hypothétiques rochers, s'abandonnaient sur des plages aléatoires, puis reprenaient le courant. Piètres racines désertées par la vie.

Les Enfants, bien prévenus de tous les dangers et forts de la certitude que rien n'était à leur épreuve, semblaient heureux et suffisants. Il arrivait qu'ils appellent pour entendre les mots nécessaires à la poursuite de leurs luttes.


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J'AURAIS VOULU


Cela s'est produit brusquement, d'une façon fulgurante.

Le matin j'avais allumé dans la cheminée un feu qui lançait sa lumière jusqu'à la table où, dans mon souvenir, mangeraient pour l'éternité une mère et ses trois enfants. Leur bouche était pleine de bruit et je captais leur babillage feutré. Le pain grillé craquait sous nos dents encore blanches.

L'après-midi les ombres se sont allongées très vite, le soir a tournoyé puis s'est abattu sur nous, ensuite il fut minuit, et l'aînée des filles n'était pas rentrée. Nous sommes partis à sa recherche. Des enfants vieux et laids erraient dans les rues du centre-ville. La plupart ont reconnu la photo, mais aucun n'avait vu celle que nous cherchions. Ces crapauds de la nuit, au regard terreux et aux ongles sales, connaissaient celle dont j'étais la mère.

Nous avons vu son corps de cire sur une dalle de la morgue, sa petite main raide et ses beaux yeux fermés sur quelque chose que nous ne savons pas.

 

Charlotte Lemieux