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Les Enfants
Les Enfants sont nés un à un, certains ronds, d'autres
blonds : chaque homme avait laissé sa marque, celle-ci plus
remarquable et plus définitive que ceux-là pourtant.
Longtemps après que le souvenir des hommes se fut éteint,
leur trace avait persisté, indélébile. Mais
on ne savait plus quel pas l'avait imprimée dans le sol sec
de la vie.
Les Enfants grandirent. Elle fut entièrement occupée
à les écouter, à les aimer, à les prévoir.
Paver leur route d'un tracé indéfectible, les accompagner
de toutes ses forces, les vêtir d'une armure lumineuse et
leur inoculer tous les vaccins, tous les poisons susceptibles de
leur rendre un jour la vie plus douce. Rien sauf le temps ne fit
défaut dans cette logistique guerrière, dans cette
stratégie parfaite.
Les Enfants partirent, et longtemps après ces départs
leurs éclats de voix voletaient dans l'escalier, leur odeur
flottait dans les garde-robes qu'elle respirait chaque jour avec
économie, dans la crainte de la voir disparaître dans
ses narines, à jamais absorbée. Leur absence était
lourde et persistante, c'était même une sorte de présence,
cette présence que les enfants morts imposent, paraît-il,
à ceux qui vivent encore.
Elle reprit le cours des choses, le chemin de la vie obligatoire,
avec son âme dans ses mains vides. Tenant son âme entre
ses bras (mais berçant du vide). Ses racines dérivaient
dans l'eau vive, roulaient dans le courant, s'agrippaient à
d'hypothétiques rochers, s'abandonnaient sur des plages aléatoires,
puis reprenaient le courant. Piètres racines désertées
par la vie.
Les Enfants, bien prévenus de tous les dangers et forts
de la certitude que rien n'était à leur épreuve,
semblaient heureux et suffisants. Il arrivait qu'ils appellent pour
entendre les mots nécessaires à la poursuite de leurs
luttes.
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J'AURAIS VOULU
Cela s'est produit brusquement, d'une façon fulgurante.
Le matin j'avais allumé dans la cheminée un feu qui
lançait sa lumière jusqu'à la table où,
dans mon souvenir, mangeraient pour l'éternité une
mère et ses trois enfants. Leur bouche était pleine
de bruit et je captais leur babillage feutré. Le pain grillé
craquait sous nos dents encore blanches.
L'après-midi les ombres se sont allongées très
vite, le soir a tournoyé puis s'est abattu sur nous, ensuite
il fut minuit, et l'aînée des filles n'était
pas rentrée. Nous sommes partis à sa recherche. Des
enfants vieux et laids erraient dans les rues du centre-ville. La
plupart ont reconnu la photo, mais aucun n'avait vu celle que nous
cherchions. Ces crapauds de la nuit, au regard terreux et aux ongles
sales, connaissaient celle dont j'étais la mère.
Nous avons vu son corps de cire sur une dalle de la morgue, sa
petite main raide et ses beaux yeux fermés sur quelque chose
que nous ne savons pas.
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