Une affiche de Stéphane Popu

Roger ! tu étais triste, et ne le disais pas.

de Bernard Le Noël

Mémoire

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Il avait un prénom, Roger.
Avait-il un nom de famille ?
L'aurais-je su, je l'aurais oublié.
Pour tous, il s'appelait Minet.

Car le pauvre garçon parlait un peu du nez;
Ça suffisait pour qu'on y voie de la bêtise.
Pour lui, le petit coin, c'était le chat minet;
Ça suffisait pour qu'on le rebaptise.

À cette école un jour je perdis mon béret.
À dire vrai, quand je m'habille,
Il paraît que je suis distrait.
Ma mère demanda ce que j'en avais fait.

Tombant des nues, j'improvisai
Une réponse à la va vite
Et ce fut ce Minet qui me l'avait… jeté !
L'affaire assurément serait classée, sans suite.

Mon avocat de père était la bonté même.
Il n'imagina pas que l'un de ses petits,
Un enfant si gentil, pouvait avoir menti.
Faut-il qu'on soit aveugle quand on aime !

C'était un principe chez lui,
Toutes les fautes se pardonnent.
Mais il était d'avis qu'un simple avis se donne,
Et le maître fut averti.

Le lendemain, combien fus-je surpris
De voir un directeur entrant dans notre classe.
Un œil me souriait, mais il était tenace,
Et semblait annoncer qu'on avait tout compris.

Il chuchota, pour me prier de raconter.
Qu'auriez-vous fait si, à ma place,
Vous vous étiez jeté dans cette impasse ?
À clémente malice vint la vérité.

Si le pardon secret m'avait bien soulagé,
Nous aurions mérité que tonne un gros orage :
À vingt contre un… vous avez du courage !
Petits minets vous-mêmes… à vingt contre Roger !

Pour moi, le temps qui passe effaça cette histoire,
Jusqu'à l'âge où l'écho répond du temps passé.
De tous les endormis qui tissent ma mémoire,
Pourquoi s'est réveillé celui-là ? Je ne sais.

Je fais l'aveu de mon regret sincère,
À l'inconnu qui fut cet écolier.
Sans doute a-t-il rongé sa peine solitaire;
Il me reste à songer que je l'ai oublié.


Me reste aussi l'aveu sur un aveu. La mémoire n'est-elle pas pour nous trop complaisante ! Nos souvenirs s'inscrivent partialement dans notre inconscient. Des évènements fâcheux s'y gravent ; mais, autour de cela, le flou des faits nous est un peu complice, les circonstances atténuantes l'emportent sur les aggravantes… et notre instinct de naturelle défense accentue cette tendance.

C'est cet instinct qui m'a fait écrire : qu'auriez-vous fait si, à ma place, vous vous étiez jeté dans cette impasse ? La question importante, "que ferais-tu, aujourd'hui, en pareilles circonstances ?", non seulement je l'ai éludée, mais je l'ai ainsi diluée, demandant aux autres de l'endosser.

J'ai eu l'idée d'ajouter cette réflexion à mon poème, pour un jeu-concours proposé (par Ecrits-vains), sur le thème de la mémoire. Sans doute n'était-ce pas dans la règle du jeu (bon alibi préventif pour expliquer que je ne vais sans doute pas être "nomin"). Mais ce m'est une occasion de dire dans mon site sur la poésie que la recherche de la poésie est une bonne voie pour aller à la rencontre de soi-même.

 

Bernard Le Noël