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BÉARN
Béarn, Espagne noire
Animée du fantôme
Des huguenots vaincus
Du feu des dragonnades
Dont le reflet crépite
Sur les ardoises bleues
Dans les cris évanouis
Sous le pont de Moncade.
On croit y voir encor
Le tranchant des faucilles
Où rougit dans le soir
Le sang surpris des trèfles.
Ne suis-je point le More
De cette Andalousie
Terre aperçue de la misaine
Mon Canaan, mon Aquitaine
Sainte Ursule à genoux
aux bords de l'Ousse paresseuse
Mes vieux tilleuls consolateurs
Prunus en fleur compagnons de mes rêves
Moniale bleue courant dans les maïs
Humble Jérusalem, ma Compostelle.
L'autan a fait fondre la neige
Et le feu des amours déçues
Éclaire encore certains soirs
Un coin de l'âme
Que l'on croyait perdu.
UNE OCCUPATION COMME UNE AUTRE
Crachent les gazogènes
craque le cuir des bottes
brouillard des fumées de belote
rutabagas, ersatz,
et petites cuillères
à scier les barreaux
car il n'y a plus de sucre
pour tiédir l'amertume
des grisâtres breuvages
où nulle madeleine
n'abolit en nos curs
le temps toujours perdu
perdu comme la guerre.
Mais a-t-on jamais vu
dans ce monde fini
un soleil effacer
les pleurs sur ton visage
la pluie sur ces murs gris.
BALLADE ERRATIQUE
L'eau de l'Adour et de la Nive
A recouvert de ses flots gris
Le souvenir à la dérive
Des robes grèges d'organdi.
Je ne sais bien si tout se perd
Mais clairs saumons au fil du Gave
Vont vers la mort et vers la mer
Tes yeux se noient rieuse épave
L'eau a coulé le long des rives
Et la poussière de l'oubli
Efface aussi le vol des grives
Le cri des paons dans le Bois-Louis
Et comme l'eau du Gave fuit
J'ai peine à suivre ceux qui savent
Le sens des rêves où rien ne bruit
Tes yeux se noient rieuse épave
Faut-il donc que les morts vivent
Quand leur nom même n'est que nuit
Qu'il reste à l'âme une plaie vive
Que nulle horloge n'abolit
Que Dieu se tait quand je supplie
Que du nocher file l'étrave
Vers l'enfer froid où tout finit
Tes yeux se noient rieuse épave
Déjà ton nom plus ne se lit
Caron t'a saisie et t'entrave
Te livre à la noire KªlÌ
Tes yeux se noient rieuse épave.
OUBIEUSE MEMOIRE
Hapax extravagant
Exilé de mémoire
Dérive étrange de l'oubli
D'un nom et d'un prénom.
Seule une brume en tes yeux
Ton regard affolé d'oiseau
En cage
Etait-ce de l'Amour ? Va savoir !
Adieu banal dans un couloir de fac
Un uniforme blanc et bleu de la Royale
Ta robe sage d'agrégative
J'ai presque tout oublié de toi
La maison cossue d'un seul étage
Que l'on appelle échoppe en Gironde
Des parents - inquiets de l'intrusion de ce trouble mystère,
Leur pas semblant glisser sur la cire d'abeille -
Du Mauriac adouci par Daudet
L'arôme d'un café de Santos
Le piano
La grand-rue qui descend vers Pessac
Garonne du fantasme
Orénoque rêvé
Il pleut tant à Bordeaux qu'on y prendrait
Les rues pour des fleuves.
La mémoire a coulé comme l'eau d'Héraclite
Toujours une autre, jamais la même
Invisible et présente
De jour, de nuit
Tu resurgiras, toujours vivante
Fleuve enlisé de la vallée du Draa
Qui jamais n'atteindra la mer
Et qui meurt dans le sable
Pour, Lazare liquide, resurgir
Dans le désert figé des roses minérales.
Mais Ulysse ne reviendra jamais d'exil
J'ignorerai toujours le parfum de ta bouche
La douceur de tes hanches.
Nous fûmes un instant comme deux grains
de sable en voisinage de hasard
Un coup de vent
nous sépara
Pour nous unir à d'autres grains de sable
Et l'infernal Khamsim
Nous délite en un nuage
Si fin qu'il fait croire aux mirages.
C'est si petit tout ça
Et de nulle importance
Amour sans plus de consistance
Que le vol d'éphémères qui croise
nos pupilles
Qui s'oublie comme tout trépasse.
Que sais-je de mes grands-parents de l'an mil ?
Que sais-je du rire de mon arrière-petite fille étonnée
par l'amour
Du parfum des lilas
Quand serai exilé de mon corps de poussière
Grain qui vole invisible
Soufflé par l'harmattan
Qui aura effacé ton prénom oublié
Sur l'usure des dalles ?
Eclairs d'années-lumière
Iota de baliverne.
Mais qu'importe un prénom, la couleur de
Ta bouche, la rondeur de tes hanches
Si nous ne revivons que dans la blanche
amnésie de l'éther, de l'écorce du chêne,
De la vermine ou de la rose
De l'onde du rubis ou bien de la turquoise,
Des yeux du chat la nuit
Des vapeurs sur la lande
De la boue et de l'or
Broyés d'indifférence
Dans le terrifiant creuset
De notre mystère.
LA BATAILLE DE MARIGNAN
Mardi 14 décembre 1999
acier du soleil d'hiver
13 septembre 1515
bataille de Marignan
agonie des Suisses sous le feu des bombardes
14 septembre 1515
clairon de victoire dans la fraîcheur lombarde
un nuage en forme de chien poursuit dans un ciel pâle une
biche invisible
le soleil d'automne flotte, étendard rouge des vivants.
La bataille réelle émeut-elle encore vraiment
le chercheur confit en heuristique
trop loin dans la bibliothèque feutrée
de tous ces ventres éclatés
dans le vomissement obscène des entrailles et le babillage
excité des mouches
des râles en patois bernois vers une mère,
la prière au cur,
vers une fiancée
qui trait des vaches blondes dans une étable d'Olten ou de
Solothurn
dans la joyeuse fureur des soldats du roi François
tombés ivres du bon côté des choses ?
De toutes façons tout le monde s'en fout
la terre s'est pas arrêté de tourner
pour une baliverne, pour quelques hallebardes
Bernique !
Et vous, ma jeune agrégative d'Histoire,
vous vous en foutez aussi, bien sûr !
et tout le monde - je m'honore de n'en être point -
dira que vous avez bien raison
quand on a un nez si mignon
et une bouche si belle quand elle boude ;
la poussière d'années qui vous reste à vivre
(un joli tas, entre nous soit dit, dont je ferais bien ma pelote)
vous paraît aussi éternelle
que l'os au chien qui le ronge
que l'au-delà à celui qui croit
que le suc des Queen Elizabeth butiné par les guêpes
à midi trente-cinq
et des poussières.
Or je vois comme je vous vois
l'imberbe secrétaire
sans âge ni sexe
écrire dans le Grand Palimpseste aux pages de vapeur
d'une plume mécanique,
bout d'arête effilée de quelque
ichtyosaure
que tel jour proche (il fera beau et froid)
les cendres d'un homme qui pourrait bien avoir quelque ressemblance
avec la silhouette de mon ombre
seront dispersées par vent de suroît force 6 à
7 mollissant
sous le chêne et le hêtre de l'étang du Héron
Flegmatique
à sept coups d'aile du Moulin Ronceux.
Jouissance de la certitude du vide
de l'égalité étale du néant
dans l'envol libéré des cages génétiques
toute humiliation vengée par l'universel oubli
pleurs séchés par le vide sans chaleur ni frimas
chimie de toute chair abolie.
Résonnez pianos sonnez cornets à piston
pleurez de joie accordéons de Chaville
et guitares chiliennes !
Napoléon et Pécuchet c'est blanc bicorne et bonnet
blanc
Rockefeller Bill Gates ou fellah buriné
creusant les sillons stériles de son hameau copte
c'est du pareil au même, pas vrai ?
Quel érudit à ce jour connaît (je veux dire
comme je connais ma femme,
comme si je la connaissais !)
l'individu à la pupille unique,
aux empreintes digitales inimitables,
l'homme enfin, sculpté dans la boue
comme vous et moi
que furent
aussi
Homère, Shakespeare, Racine, César, Souad Al Hahmadi,
Sardanapale, Gérard de Mimizan, Louis X, Jesus Gómez,
Félix Potin
et Catherine de Vaucelles ?
Quelques-uns parmi les six milliards de notre planète
vénèrent encore leurs uvres dans l'écho
de quelque bigote exégèse
leur nom est parfois balbutié dans le brouillard d'une semi-culture.
Mais EUX qui LES aime ?
Voilés dans la poussière des siècles
personne ne les connaît plus dans leur unicité sacrée
ne les aime
comme on aime un ami ou une maîtresse.
Leur visage était-il ovale ou rond ?
Dents jaunies de bétel, rictus de superbe ?
Jouaient-ils de la cithare, du luth ou bien du krâ ?
Aimaient-ils la bouillie de froment et le lait de chèvre
?
Quel message ont-il susurré de nuit à l'oreille d'une
vierge ?
Quel dieu a conservé la chronique de leurs jours,
décompté leur hésitant karma
sur quelque métaphysique boulier ?
Sur quel mur de caverne se reflète ce soir
l'image de ces êtres à demi-écrasés sous
la lourde abstraction de noms
qui vont déjà s'usant dans les mémoires
comme s'efface la marque du burin
sur les dalles noircies du vieux cimetière celtique
de Bampton en Devon ?
Noms déjà inconnus de la plupart des hommes
dérivant,
vieux cultes révolus,
accords épuisés de la langue oona
soufflés par un vent de bout du monde.
Ils emportent avec eux plaisir et douleur
haine et amour réconciliés
dans le triomphant creuset de l'oxymore
divine figure de la fin du temps
où toute énigme se résout
dans le fulgor de l'aveuglant mystère
où le règne est arrivé.
FATA DILECTA
Quelle est cette fée qui chantait en mes songes
Quand je n'étais encore qu'un projet d'homme
Suçant un pouce aussi sucré que sève
Aussi grisant qu'un grand verre de rhum ?
Sur un piano sévère
Du Satie rayonnait sous les doigts de ma mère
Des ruisseaux frais couraient sous des saules rieurs
Bercés par Debussy
Etait-ce bien elle qui fredonnait
En sons, couleurs, silhouettes,
Dans la langue totale aussitôt oubliée
Que je venais de loin et que j'y reviendrai
Nain rêvant dans un ciel infini.
Quand la mésange bleue tire sa révérence
Je cherche en vain le goût de ce nectar
La clarté de ces nuages
L'harmonie des jardins
Où une jeune fille à la beauté
Indéfinissable
Dont les cendres volèrent en un ciel d'Allemagne
Jouait de la harpe
Et chantait : Je t'attends
Mes yeux de vieillard entrevoient par éclairs
L'alphabet inconnu dont l'encre invisible
Scintille et m'aveugle.
Cette fée qui chantait au ciel de mon lit
Quand j'ignorais encore quels mots vont sur les choses
Murmure une douceur à nulle autre pareille
Tu reviendras dans la vallée des rires
J'attendrai
Le temps qu'il faudra
Ne cours pas, tu vas tomber
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