megalopole.jpg (3900 octets)
Une photographie de Catherine Merdy
Mégalopole

 

par Nathalie Fave

sommaire

accueil


Tu te promenais par hasard dans une ville inconnue.
C'était un soir lourd et ombrageux, un soir d'août qui n'en finissait plus de quémander la caresse d'une pluie jamais présente. Elle se faisait désirer ardemment, la pluie mais, à l'instar de ces jeunes pucelles désireuses d'aiguiser leurs armes encore incertaines sur les regards affamés de l'homme, elle s'éclipsait, soudain, disparaissait derrière un rideau de vent incertain, s'évanouissait. La pluie s'envolait dans le ballet des nuages haut - perchés, et de ce désir de pluie qui harcelait les êtres encore vivants mais éteints de toute flamme, il ne restait plus que les sillons de sueur moite qui, sans pitié, suivaient d'un pas certain les avaries des peaux vieilles : le chemin des rides creuses. Mais même les peaux jeunes devenaient vieilles, quand, de sa danse impitoyable, la canicule battait le tam-tam de l'enfer. L'enfer qui liquéfiait les pauvres hères fragiles de notre espèce humaine. Les insectes, eux, ne paraissaient pas souffrir de cette chaleur tenace, bien au contraire… Ils semblaient, au contraire, se réveiller, s'animer de mille désirs. Leur pas gracile s'animait, et le ballet des fourmis n'avait jamais été aussi harmonieux.
Les hommes, eux, dormaient, mouraient, se desséchaient. Chacun s'était recroquevillé, dans une sorte de coma silencieux et morne, attendant une vaine accalmie, le retour d'un souffle d'air, d'une hypothétique fraîcheur…sans y croire vraiment. L'heure n'était plus à la foi ni aux prières, le temps s'était éreinté à force de subir le destin implacable de la sécheresse.

Mais toi, tu te promenais dans le ventre gonflé d'une ville inconnue. Tu avais laissé ton manteau de fraîcheur dans le vestiaire de ton passé, et tu avais enfilé ta peau de lézard sur ton corps de dunes. Dans ton sang, coulait le son du pilon et le chant du mortier. Ivre d'amour, tu devenais désert à force de le regarder muer, étendre ses branches implacables sur les tempes des artères vides, désespérément vides. Tu n'entendais pas le cri du silence qui battait aux tempes des chaussées.
Tu glissais sur la mousseline du sable comme un danseur de lune inspiré. Tu observais ; pour toute voiture, les carcasses agenouillées de guimbardes rouillées. Les rayons forts avaient eu raison des roues, crevé les caoutchoucs hideux, défoncé les sièges, ondulé les carcasses de ferraille. Implacablement, le désert avait eu raison du béton.

Et tu te promenais dans la ville inconnue. Ton sourire accroché à tes lèvres, ton regard effleurait sans les voir les trottoirs écroulés, les feux- rouge fanés, agenouillés au sol en ultime pardon… Tu marchais. Seul. Le monde n'existait-il donc pas pour toi, qui, sans broncher, traversais cette étendue de ville morte, ces bâtisses rongées par le sable, ces lieux autrefois bruissant de cris, de bruits, d'insultes, de rires et de paroles ? Tu continuais ton chemin. Le dos droit. Les bras ballants. Une simple promenade, comme tu l'aurais faite auparavant, en prenant soin alors de ne pas renverser sur ton passage un enfant distrait, un aveugle tâtonnant ou en évitant soigneusement les excréments de chiens.
A propos, ton chien, ton beau chien…y avais-tu donc pensé ? Où était - il à ce moment même où tu marchais ? Que faisait-il ? N'était - il pas déjà mort, terrassé lui aussi par cette vague de rayons fous ?

Tu t'arrêtais soudain, quand tes pas venaient butter sur une masse énorme, un obstacle à ta promenade. Mais tu enlevais la pellicule ardue et tenace de sable doux, tu découvrais le bois. De ton ongle, tu incisais la chair de l'écorce. La surface et le parfum de la sève évaporée te permettaient de savoir quelle espèce d'arbre tu venais de découvrir : un baobab. Tu avais l'air surpris, ils te semblaient tellement invulnérables. Tu aurais juré que rien ne pourrait jamais les décimer. A cet instant, tu comprenais que bientôt, tu resterais le seul habitant de cette ville. Dans quelques heures, elle finirait sa vie. Engloutie, avalée par les sables. Les hommes, avalés. Les femmes, englouties. Les enfants, ensevelis. Les maisons, avalées. Les routes, englouties. Les feux rouges, avalés aussi. Tu riais de cette formidable revanche. Le désert avait donc enfin vengé la nature ! Tu relevais ton cheich, pour mieux respirer. Le sable auréolait ton visage d'un halo de lumière.

Et tu poursuivais ton chemin. Nulle ombre de tristesse. Nul remords. Au contraire, tu avais l'air plutôt soulagé…Les tiens ? Ils étaient dans la sphère à côté. Tu savais que tu n'aurais aucun mal à les y rejoindre, quand tu le souhaiterais. Mais tu savais qu'ils te poseraient des questions embarrassantes, troublantes. Que tu ne pourrais pas toujours y répondre. Tu n'avais pas le droit de tout expliquer. Puis tu écoutais. On te parlait. Ils étaient venus te parler. Tu les attendais depuis si longtemps… Depuis combien de temps, d'heures ou de jours marchais-tu sur le ruban des dunes ? Tu avais oublié les nombres et le tempo des jours. Tu ne savais plus, quelle importance après tout ? Tu t'étendais sur le coussin de sable qui avait recouvert d'un voile délicat le visage du lac assoiffé. Tu discutais désormais à bâtons rompus. Tu n'avais pas l'air de souffrir, ni de la canicule, ni de la soif. Tu n'étais déjà plus tout à fait un homme. Tu avais pris ton envol depuis la Grande Arrivée du Soleil. Et personne d'autre que toi n'aurait pu regarder tes vis-à-vis ; ils étaient invisibles aux yeux des êtres humains ordinaires. Tu avais toujours partagé le temps des deux mondes ; l'un avait disparu, tandis que l'autre cherchait à t'intégrer complètement. Mais tu hésitais. Tu leur demandais d'attendre. Tu partais d'un mouvement d'esprit à l'autre bout du monde. Tu visitais une nouvelle fois Paris, New York, puis tu revenais t'asseoir sur une carcasse de voiture - fantôme, tu entrais dans leur monde et, avisant une jeune fille gracieuse, tu lui demandais ce qu'elle aurait fait à ta place. Elle riait. Elle n'avait pas besoin de répondre, puisqu'elle avait fait le choix d'habiter cette autre dimension… Tu décidais de franchir le corridor de tes choix.

Tu marchais seul dans une ville inconnue. De tous côtés, les êtres volaient, en appuyant sur un petit bouton glissé entre le pouce et l'index. Ils effleuraient le sol de leurs chaussures propres et lisses. Tu levas la tête ; tu vis de grosses bulles qui avaient l'apparence de bulles de savon, dans lesquelles des êtres comme toi manoeuvraient de simples inclinations de la tête ces engins souples et silencieux. Tu souris. Une bande de jeunes gens, aimables, s'adressèrent à toi, sans pour autant ouvrir la bouche ; ils avaient un regard doux à transpercer l'âme. Ils te prirent la main. Jusqu'à présent, tu avais toujours communiqué avec leur monde par le biais de ta langue. Maintenant, tu découvrais que l'émotion, le désir, comme le besoin, savaient être transmis à l'autre sans que tu n'eus besoin de les habiller de mots ni de phrases. Tes pensées se faisaient si limpides que tu te sentis léger. A ton tour, tu décollas du sol. Au début, cela te fit rire. Tes compagnons se joignirent à toi. Ils avaient compris ce que tu ressentais. Ils te firent visiter une immense cité, dont le calme et la quiétude t'enchantaient. Pourtant, tu te posais beaucoup de questions. Tu te plaisais, mais tu ne savais plus comment ranger toutes ces découvertes dans ton cerveau.
Alors, on te mena à moi. Et, comme tu as déjà oublié ce qui t 'est arrivé lorsque tu quittas l'Autre Monde, je me suis acquis de mon devoir, celui de te faire revivre tes derniers instants d'être humain d'un Monde Imparfait, afin que tu connaisses désormais la Paix de l'Ame. Depuis bien longtemps, je suis, mon cher ami, ton guide, ton conseiller. C'est moi qui t'ai permis de communiquer avec les esprits de notre Monde, moi qui t'ai appris à transcender l'espace, à connaître en un temps record toutes les régions du monde…Parce que tu étais un Etre de Lumière, ivre d'Amour. Mais ne parlons pas du Passé, car tu pourras y voyager aussi souvent que tu le souhaites…Désormais, je peux te faire découvrir ce monde qui est tien désormais. Tu y verras des êtres doués d'amour, des maisons dotées de tout ce qui peut être nécessaire à tes besoins, des rues propres et agréables, et, lorsque tu le souhaiteras, tu y entendras des musiques magiques et belles…La Nature y vit au même rythme que tous les êtres vivants : Tu es désormais dans la Mégalopole de l'Harmonie… Que l'Amour soit le tremplin de toutes tes actions, afin qu'à ton tour, tu puisses aider de simples êtres humains à développer leur profondeur et à parvenir à cette Ecoute de l'Essentiel.
Depuis ce jour, tu es devenu un Etre de Lumière à part entière. Je te regarde grandir jour après jour, heureux de te rendre heureux. Tu n'as pas encore tout découvert…Que diras-tu le jour où tu apprendras que je suis ton propre grand-père, esprit dédié à ton Bonheur Eternel ?
Mais il est encore trop tôt, Petit…Remettons ceci à plus tard, et laisse-moi te regarder…tandis que …tu te promènes dans la Mégalopole de l'Harmonie…

                                                                                            Nathalie Fave