Une photographie de Mari Mahr

Journal d'une île soufflée à servir chaude

par Stéphane Méliade

Liberté

Sommaire

Si j'étais une loi physique, je serais celle de la pression.
Il y a toujours une force inconnue qui essaye de grimper en moi, puis de me distendre. Comme si j'étais l'escalier d'un phare à grimper au
fur et à mesure qu'il se constitue.
Comme si la lumière devait à tout prix prendre possession d'un gouffre.

Avant, j'évitais de lever les épaules, pour ne pas me retrouver perchée
sur des légendes de marins qui auraient cru m'apercevoir. Je devais
demeurer fantomatique, historique, prononcée à mi-voix entre les deux
pages les moins reconnaissables d'un livre.

Je voulais ressembler aux autres, être une île plate qu'une demi-main
suffirait à calmer. Une progression végétale au couleurs décalées : tige
rouge, sève bleue, lisière d'or scintillant sous l'eau.
Une sorte de néant bien habillé.

Entre temps, il y a eu le vent, le chien fou qui court à reculons,
l'ancre déserte qui s'alourdit autour du cœur.
Entre temps, il y a eu le souffle des hommes qui m'ont ranimée,
étourdie, faite tourner des centaines de fois sur moi-même.
Il y a eu la danse rieuse du réchauffement.

Par leurs plongeons répétés, les hommes ont recousu mon eau. À chaque remontée, ils laissaient un peu plus d'eux mêmes au pied de ma falaise.
Quand leurs moitiés sont devenues égales, elles se sont réunies en
rites, consumées en roues autour des villages.

Entre temps, il y a eu le souffle, le tapis interne qui a modelé ma
forme, l'évasion des mots hors de mon centre aveugle où je n'existe
qu'en projet.

Maintenant, on me sert telle quelle, avec mes mouvements irréguliers
de jeune planète, avec mes racines qui gouttent, avec mon corps ramené vivant d'un long sommeil sans rêves.

Des maisons blanches habitées par des femmes sombres ont soulevé ma terre. Elles ne montraient leur couleur que la nuit, se transformant en grands oiseaux lumineux qui se frottaient contre moi.

Mes habitants se livraient à des cérémonies au sens connu d'eux seuls : clapotis de mains dans les vagues, chants soutenus par le battement des pieds, terres venues d'autres mondes versées en poudre dans mon volcan.
Poissons fabuleux accrochés à leurs chevilles, ils soufflaient des
secondes, entreposaient des chants dans ma crique, leur vibration
entourée d'un coquillage.
Ils soufflaient dans des instruments faits de ma matière, combinaient
des notes avec des densités, des syllabes avec des forces.

Avec eux, j'ai dérivé vers l'éclosion des seins du temps puis je me suis
soulevée pour vivre.