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La
voie est libre. Le chef de gare ne m'a pas vu. Il n'apprécierait
certainement pas la tonne de bagages que je traîne avec moi,
l'air de rien, de celui qui s'embarquerait ni vu ni connu dans le
prochain train. Il ne comprendrait pas. Les chefs de gare, je les
connais, ils déambulent le long du quai, l'il alerte,
le sifflet pendant à leur cou, le képi dissimulant
leur fureur, jaloux de tous ces voyageurs en partance vers des destinations
dont ils ne verront jamais la couleur, ils n'ont aucune pitié,
les horaires gouvernent leur petite vie de sédentaires frustrés,
et au moindre faux pas, c'est le drame.
Heureusement, ce matin, personne sur le quai. C'est un bon jour,
je sens que bientôt j'embarquerai, ticket en poche, mon ticket
vers l'avenir. L'air est vif et piquant, la brise marine fait frissonner
les aubépiniers au bout du quai. Les luminaires s'éteignent,
laissant chacun un halo bientôt balayé par le soleil
levant, découpant les dunes sur l'horizon. Ma montre est
arrêtée, il faut que je bouge, j'entendrai bien la
locomotive arriver, trahie par le crissement du sable sur les rails,
je ne peux pas rester là, mes bagages sont en sécurité,
Marine les surveille, je l'ai bien compris. Elle m'a tout de suite
accepté, l'air de celle qui n'attend rien, mais je sais bien
que secrètement elle voudrait venir avec moi, quitter cette
petite gare côtière pour découvrir d'autres
horizons, là où elle pourrait se mêler dans
la foule dense et enivrante.
Les escaliers luisent encore sous la rosée matinale, je descends
calmement, serrant la rampe de mes deux mains, je ne voudrais pas
tomber, rater mon départ, après tout ce temps passé
à attendre. Ce passage sous les voies me rappelle un film,
je ne sais plus lequel, mais l'écho de mes pas me renvoie
mon image, et je sors de l'autre côté, haletant et
jubilant, la mer est calme, ondoyant paisiblement, majestueuse,
les mouettes déchirent l'espace de leur chorégraphie
sereine. Leurs cris sont un appel, mais je reste vigilant, ne pas
m'éloigner, juste fouler les dunes, j'enlève mes chaussures,
le sable est humide en surface, alors j'y enfonce mes pieds, et
je contemple cette immensité, ce drap émeraude ponctué
de couleurs vives des petits bateaux de pêche rentrant au
port. Vertige, je me retourne et la gare est là, bienveillante,
rassurante, les rails bien alignés, scintillant sous les
premiers feux solaires, plongée dans la même attente
que la mienne, ce train du matin, elle ne vit que pour lui.
J'enfile mes souliers, je retourne vers l'escalier, longeant la
clôture du pensionnat, désert, je souris, hier soir
une petite fille m'a fait signe de la main de la fenêtre de
sa chambre, je ne voyais pas ses yeux, je sentais son regard triste,
j'ai marché le long du quai, cherchant un coquillage à
lui offrir, elle était la dernière éveillée,
j'aurais voulu lui parler, lui raconter une histoire, caresser ses
cheveux, et puis la quitter doucement, ne pas la réveiller,
la laisser rêver de ses chimères maladroites, esquissées
le temps d'un songe d'enfant.
Dans le hall, Marine est toujours là, figée dans son
rêve minéral, elle ne voit pas, mais je sens qu'elle
m'attendait, impatiente, curieuse, sachant que je reviendrais bientôt,
je ne lui ai pas parlé de la petite fille, elle me ferait
une scène, elle est exclusive, elle s'attache, et moi je
veux partir, quitter cet endroit, " Aix-sur-mer", mais
je n'en parle pas, ne lui dites rien, elle s'incrusterait, collée
à ma vie comme une moule à son rocher. Ses épaules
menues, son dos voûté en disent long sur la vie qu'elle
devait mener avant que j'arrive, rabrouée sans cesse par
ce chef de gare inquisiteur, ignorée ouvertement par le guichetier
ventripotent, vendant ses tickets comme autant d'espoirs interdits.
Je l'aime bien, Marine, sa présence me rassure, malgré
son regard absent, son sourire indolent, elle est belle, son drapeau
claque dans les courants d'air de cette gare du bout du monde, elle
me rappelle quelqu'un, je ne sais plus qui, ses seins pointent vers
le ciel, ses genoux caressent l'air de la mer, l'air de la terre.
A ses pieds, une petite plaque en bronze, où sont inscrits
quelques noms, classés par ordre alphabétique, je
l'ai bien vu, avec comme titre " morts pour la patrie ",
comme si Marine pouvait les connaître, elle qui n'aspire comme
moi qu'à oublier, oublier les noms, oublier ce hall, oublier
tous ces souvenirs qui affluent comment un torrent infini, immortel,
cristallisant parfois tout l'espace autour de moi, autour de nous,
comme une gangue asphyxiante.
Je souris au plafond, l'air est vibrant, je sens la colère
de Marine emplir l'air tout autour de moi, alors je sors, la locomotive
va bientôt arriver, rugissant sur la voie comme des lions
dans l'arène, pleine de promesses, de désirs aussi,
engloutir et cracher ses passagers, je la comprends, moi seul peut
la comprendre, le voyage, l'avenir, sa vie en dépend, sa
chair de métal, si solide et si fragile, va et vient au gré
des horaires flottants de ces gares côtières. Elle
me recevra comme un prince en son futur royaume, son sein m'abritant
des vents et pluies impuissants, m'éloignant à jamais
de Marine, de ces plages stériles, où le sable se
bat contre la mer envahissante.
Dehors, un arc-en-ciel me salue, ses couleurs se déclinant
sur les rails, entre les pierres, l'herbe sauvage, les pissenlits,
comme dans un éloge, à la beauté de ce monde,
à la différence, à l'espoir. Le soleil à
son zénith diffuse confusément sa chaleur, brimé
par les rafales glacées que la mer chasse vers l'intérieur
du pays, la bruine tombe sec, je ne pourrai pas rester longtemps
dehors, ce n'est peut-être qu'une averse, mais cela paraîtrait
suspect, je rentre dans le hall, silencieusement, Marine n'y voit
que du feu, mes bagages sont là, impatients, pressés
d'en finir avec cet épisode chagrin, éparpillés
près du banc où j'ai passé la nuit. Je me couche.
Je repense à la petite fille du pensionnat, qui trouvera
ce soir un quai désert à ses appels, je ne pourrai
pas lui raconter mon histoire, elle s'endormira tourmentée,
le vide creusera en elle ses sillons indélébiles,
je préfère ne pas y penser, ne lui dites rien, elle
m'oubliera.
Ma montre est arrêtée, la nuit va bientôt tomber,
Marine dort toujours, bercée par ses illusions, elle projette
ses rêves sur moi, elle croit que je vais tomber dans le panneau,
elle n'a pas compris, ma volonté est plus forte que la sienne,
je sais où je vais. Je ramasse mes bagages, je sors, le crépuscule
inonde les quais de ses couleurs chatoyantes, je descends sur la
voie, j'ai un bon bout de chemin à faire, ce n'est pas le
moment de m'apitoyer, elle comprendra. Je m'engage entre les rails,
ils me conduiront jusqu'à la prochaine gare, je leur fais
confiance, j'aurai un peu d'avance sur le train, il faut que je
bouge
Chhhuuut
ma montre est arrêtée.
Ne lui dites rien
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