Une photographie de Mari Mahr

Aller simple

par Philippe Vleminckx

Liberté

Sommaire

La voie est libre. Le chef de gare ne m'a pas vu. Il n'apprécierait certainement pas la tonne de bagages que je traîne avec moi, l'air de rien, de celui qui s'embarquerait ni vu ni connu dans le prochain train. Il ne comprendrait pas. Les chefs de gare, je les connais, ils déambulent le long du quai, l'œil alerte, le sifflet pendant à leur cou, le képi dissimulant leur fureur, jaloux de tous ces voyageurs en partance vers des destinations dont ils ne verront jamais la couleur, ils n'ont aucune pitié, les horaires gouvernent leur petite vie de sédentaires frustrés, et au moindre faux pas, c'est le drame.
Heureusement, ce matin, personne sur le quai. C'est un bon jour, je sens que bientôt j'embarquerai, ticket en poche, mon ticket vers l'avenir. L'air est vif et piquant, la brise marine fait frissonner les aubépiniers au bout du quai. Les luminaires s'éteignent, laissant chacun un halo bientôt balayé par le soleil levant, découpant les dunes sur l'horizon. Ma montre est arrêtée, il faut que je bouge, j'entendrai bien la locomotive arriver, trahie par le crissement du sable sur les rails, je ne peux pas rester là, mes bagages sont en sécurité, Marine les surveille, je l'ai bien compris. Elle m'a tout de suite accepté, l'air de celle qui n'attend rien, mais je sais bien que secrètement elle voudrait venir avec moi, quitter cette petite gare côtière pour découvrir d'autres horizons, là où elle pourrait se mêler dans la foule dense et enivrante.
Les escaliers luisent encore sous la rosée matinale, je descends calmement, serrant la rampe de mes deux mains, je ne voudrais pas tomber, rater mon départ, après tout ce temps passé à attendre. Ce passage sous les voies me rappelle un film, je ne sais plus lequel, mais l'écho de mes pas me renvoie mon image, et je sors de l'autre côté, haletant et jubilant, la mer est calme, ondoyant paisiblement, majestueuse, les mouettes déchirent l'espace de leur chorégraphie sereine. Leurs cris sont un appel, mais je reste vigilant, ne pas m'éloigner, juste fouler les dunes, j'enlève mes chaussures, le sable est humide en surface, alors j'y enfonce mes pieds, et je contemple cette immensité, ce drap émeraude ponctué de couleurs vives des petits bateaux de pêche rentrant au port. Vertige, je me retourne et la gare est là, bienveillante, rassurante, les rails bien alignés, scintillant sous les premiers feux solaires, plongée dans la même attente que la mienne, ce train du matin, elle ne vit que pour lui.
J'enfile mes souliers, je retourne vers l'escalier, longeant la clôture du pensionnat, désert, je souris, hier soir une petite fille m'a fait signe de la main de la fenêtre de sa chambre, je ne voyais pas ses yeux, je sentais son regard triste, j'ai marché le long du quai, cherchant un coquillage à lui offrir, elle était la dernière éveillée, j'aurais voulu lui parler, lui raconter une histoire, caresser ses cheveux, et puis la quitter doucement, ne pas la réveiller, la laisser rêver de ses chimères maladroites, esquissées le temps d'un songe d'enfant.
Dans le hall, Marine est toujours là, figée dans son rêve minéral, elle ne voit pas, mais je sens qu'elle m'attendait, impatiente, curieuse, sachant que je reviendrais bientôt, je ne lui ai pas parlé de la petite fille, elle me ferait une scène, elle est exclusive, elle s'attache, et moi je veux partir, quitter cet endroit, " Aix-sur-mer", mais je n'en parle pas, ne lui dites rien, elle s'incrusterait, collée à ma vie comme une moule à son rocher. Ses épaules menues, son dos voûté en disent long sur la vie qu'elle devait mener avant que j'arrive, rabrouée sans cesse par ce chef de gare inquisiteur, ignorée ouvertement par le guichetier ventripotent, vendant ses tickets comme autant d'espoirs interdits. Je l'aime bien, Marine, sa présence me rassure, malgré son regard absent, son sourire indolent, elle est belle, son drapeau claque dans les courants d'air de cette gare du bout du monde, elle me rappelle quelqu'un, je ne sais plus qui, ses seins pointent vers le ciel, ses genoux caressent l'air de la mer, l'air de la terre. A ses pieds, une petite plaque en bronze, où sont inscrits quelques noms, classés par ordre alphabétique, je l'ai bien vu, avec comme titre " morts pour la patrie ", comme si Marine pouvait les connaître, elle qui n'aspire comme moi qu'à oublier, oublier les noms, oublier ce hall, oublier tous ces souvenirs qui affluent comment un torrent infini, immortel, cristallisant parfois tout l'espace autour de moi, autour de nous, comme une gangue asphyxiante.
Je souris au plafond, l'air est vibrant, je sens la colère de Marine emplir l'air tout autour de moi, alors je sors, la locomotive va bientôt arriver, rugissant sur la voie comme des lions dans l'arène, pleine de promesses, de désirs aussi, engloutir et cracher ses passagers, je la comprends, moi seul peut la comprendre, le voyage, l'avenir, sa vie en dépend, sa chair de métal, si solide et si fragile, va et vient au gré des horaires flottants de ces gares côtières. Elle me recevra comme un prince en son futur royaume, son sein m'abritant des vents et pluies impuissants, m'éloignant à jamais de Marine, de ces plages stériles, où le sable se bat contre la mer envahissante.
Dehors, un arc-en-ciel me salue, ses couleurs se déclinant sur les rails, entre les pierres, l'herbe sauvage, les pissenlits, comme dans un éloge, à la beauté de ce monde, à la différence, à l'espoir. Le soleil à son zénith diffuse confusément sa chaleur, brimé par les rafales glacées que la mer chasse vers l'intérieur du pays, la bruine tombe sec, je ne pourrai pas rester longtemps dehors, ce n'est peut-être qu'une averse, mais cela paraîtrait suspect, je rentre dans le hall, silencieusement, Marine n'y voit que du feu, mes bagages sont là, impatients, pressés d'en finir avec cet épisode chagrin, éparpillés près du banc où j'ai passé la nuit. Je me couche. Je repense à la petite fille du pensionnat, qui trouvera ce soir un quai désert à ses appels, je ne pourrai pas lui raconter mon histoire, elle s'endormira tourmentée, le vide creusera en elle ses sillons indélébiles, je préfère ne pas y penser, ne lui dites rien, elle m'oubliera.
Ma montre est arrêtée, la nuit va bientôt tomber, Marine dort toujours, bercée par ses illusions, elle projette ses rêves sur moi, elle croit que je vais tomber dans le panneau, elle n'a pas compris, ma volonté est plus forte que la sienne, je sais où je vais. Je ramasse mes bagages, je sors, le crépuscule inonde les quais de ses couleurs chatoyantes, je descends sur la voie, j'ai un bon bout de chemin à faire, ce n'est pas le moment de m'apitoyer, elle comprendra. Je m'engage entre les rails, ils me conduiront jusqu'à la prochaine gare, je leur fais confiance, j'aurai un peu d'avance sur le train, il faut que je bouge…
Chhhuuut…ma montre est arrêtée.
Ne lui dites rien…