Une photographie de Mari Mahr

Jenny sur sa jeunesse

par Philippe Rousseau

Liberté

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«Même si je le voulais, se dit-elle, je ne le pourrais pas. »

Les fleurs gardaient leur couleur jaune ; la musique répétait son rythme neuf ; la lumière ne variait pas depuis le matin. Dehors la rivière charriait son eau claire, éternellement fascinante. Tout maintenait sa vigueur d’existence. Jenny, elle, faisait le point sur celle de son esprit, de sa mémoire, de son corps. « J’ai vu les autres changer, ils m’ont vue aussi ». Elle serra dans ses mains la natte blonde qui l’accompagnait de côté. Sa pupille devint plus large, comme celle d’une chatte dans la nuit. Trois ou quatre, ou même cinq décennies d’âge n’importaient pas, ne pesaient pas sur son permanent goût de vivre. Pour d’autre vivre pose précisément la question de refaire ou ne pas refaire ce qu’on a déjà fait ; pour elle cela réactivait la sempiternelle envie de repasser par des chemins parcourus, juste comme la soif qui revient pose bien la nécessité de la répétition exacte d’un besoin. Elle respira fort afin de s’insuffler le présent tel un diamant qu’on incruste, le présent qui n’offrait jamais rien de suranné. « Voyons, que me faut-il ? Mais les autres, voyons ! Ceux qui ont l’éclat du diamant, précisément, ceux qui sont partis, ou d’autres qui pourraient être comme ceux-là si longtemps après. » Rien ne bouge dans ce désir en creux. Autant certains ne souhaitent plus humer les parfums du jardin d’Eden -s’ils sont sceptiques grand bien leur fasse - autant d’autres n’aspirent qu’à y retourner et sont sûrs a posteriori que leurs sens, leur esprit, ne peuvent pas vibrer moins fort à chaque fois.

Debout près de la fenêtre, elle entama un pas de danse léger, assez pour imposer le mouvement en drapé de sa silhouette, assez pour réactiver une pensée de l’aube. « Même si je le voulais, pensa-t-elle, même si on me le conseillait, qu’on m’y invitait pour mon bien, je ne pourrais pas vieillir, pas souhaiter autre chose que ce que je souhaite, mon retour permanent à la case de neige vierge, d’eau pure, de vent sucré.. »