Une photographie de Mari Mahr

Susannah sur les ponts

par Philippe Rousseau

Liberté

Sommaire

En passant, repassant, avec des pas perpétuels en hauteur, elle avait créé des habitudes de visions fugaces chez les flâneurs des deux rives. Son sempiternel châle noir enveloppait mal ses contours, comme un large dragon pliant sous les caprices des vents. A peine un soleil d'avril brillait-il sur le fleuve que les nomades du printemps se sentaient déjà le coeur en fête. Et lever les yeux tous les jours à la même heure vers une forme pressée, un courant d'air à traînée noire, toutes mains dehors et jambes tendues, quel frisson et quelle envie tenace, quel appel d'âme vers de tendres gestes et caresses de cils, quel aimant pour des envols d'oiseaux de l'esprit porteurs de messages fous !

Mais Susanna ne franchissait pas que ce pont là, elle n'était pas que ce point de mire qui se proposait aux élans sensuels lâchés du bout de l'oeil par les hommes des rives, elle gravissait aussi des escaliers, des passages étroits en haut des buttes, offerte à d'autres regards qui fixaient sur leur rétine des zones claires, des touches blanches, creux du genou ou de l'aisselle, avec le délire fugitif des doigts sur le ventre ou des lèvres dans le cou. Le hasard ou le vent peignaient dans l'instant ses contours unique et les flots de sa chevelure.

Susanna, serpent dansant dans la lumière, comme si l'S qui entame son prénom se posait en tête de cobra, se cabrait contre le vent et de loin, de ce contrebas qui la révélait toujours de la même manière, rappelait un feu follet s'élevant dans l'air pur, une ondulation voyageuse en suspens dans un éther libertin. Pour elle les ponts étaient un tapis de vie : A les marteler du talon en de grands mouvements de rebonds, Susanna faisait corps avec leur macadam, elle entrait en résonance, puis allongeait son souffle et devenait ainsi Susannah, avec un soupir collé à son prénom, et qui lui donnait l'attitude de la beauté impatiente. Bien sûr, de loin, les nomades des rives ne distinguaient pas bien les courbes en haut de ses jambes ou les seins quelque peu découverts mais le serpentin blanc qui se mouvait était plein d'une vitalité érotique, la force de vie qui passe, le terrain de blancheur qui aimante, mais ils connaissaient dans l'air du matin ce que leurs yeux attendaient autant qu'imaginaient avec la même régularité, ils connaissaient la grande douceur pressée, ils partageaient un festin de regards mais sur des nappes lointaines, entre des bras ailés et des jambes vivaces. La liberté sous cette forme est un mets pour l'imagination. Vers les dômes au fond, comme vers un pays neuf aux toits dorés, Susannah continuerait d'haleter sensuellement sur son chemin, jusqu'au point d'arrivée, sans que l'on sache pourquoi ces départs et pourquoi ces mouvements.