Une photographie de Mari Mahr

Le mur

par Mévée

Liberté

Sommaire

Ils croyaient qu'il suffirait d'un mur

pour empêcher l'ivraie

d'étouffer le bon grain.

Ils croyaient qu'il suffirait d'un mur

pour empêcher le vent

d'assécher les jardins.

Ils croyaient qu'il suffirait d'un mur

pour garder le soleil

de l'envie des voisins.

Ils croyaient qu'il suffirait d'un mur

pour n'avoir de la pluie

que sa bénédiction.

Ils croyaient qu'il suffirait d'un mur

pour réserver le ciel

à leurs invocations.

Ils croyaient qu'il suffirait d'un mur

pour repousser l'hiver

loin de leurs blanches mains.

Ils croyaient qu'il suffirait d'un mur

mais il n'en fut rien.

Le vent dispersa les graines d'ivraie

par-delà le mur dans les sillons d'or.

Le soleil mûrit les fruits et les baies

sans trop s'occuper d'où était leur bord.

La pluie s'épanouit sans dehors dedans

par-dessus le mur sans choisir son camp.

Le ciel déploya ses voiles d'azur

loin derrière le mur

autant qu'en dedans.

Les matins blancs mirent

du rouge aux mains froides,

comme avant le mur

l'hiver fut maussade.

On cria bien "Au mur !"

par-delà l'horizon.

Mais ils n'en eurent cure,

certains d'avoir raison.

Le mur n'étouffa pas les cris,

le mur n'étouffa pas les pleurs,

le mur n'arrêta pas l'espoir

des exilés de l'au deçà.

Et leurs voix montèrent sans fin

en s'agrippant à ses flancs gris

comme des frissons sur les côtes d'un chien

qui conjure la mort

à rêver de la vie.

Et leurs voix envahirent

les champs, le vent, la pluie,

grandirent sous le soleil,

résistèrent à l'hiver,

puis soudain éclatèrent

d'une immense clameur

qui éventra le mur

et vida les rancœurs.

Et ce fut le printemps.

Le mur brisé fleurit

de mille chants d'oiseaux

comme autant de pardons.

Du levant au couchant

il n'y eut plus qu'un cri

côté face, côté pile,

tout fut à l'unisson.

Alors pourquoi bâtir

des frontières honteuses

sur les rêves de hommes
et sur leur avenir ?