Une photographie de Mari Mahr

Gigogne

par Grou

Liberté

Sommaire

Ils sont là, tapis quelque part dans le mécanisme du clavier. Les mots sont prisonniers, ils ne demandent qu'à surgir, à noircir le blanc trop persistant de la page. Les libérer demande un effort qui peut s'avérer vain.
Ils s'étalent quelquefois sans grâce, chaos indescriptible, dissonance magistrale. De la dissonance à l'harmonie, il n'y a qu'un jazz. J'arrive donc à mon but, c'est à dire au départ de cette petite histoire: un concert de jazz. C'était la semaine dernière, un soir de première. Les couleurs musicales dénaturaient la petite salle farcie d'oreilles de communiants. Le swing n'a pas son pareil pour rassembler les hommes, leur faire perdre leur religion et les rapprocher de Dieu. Je profitai de l'entracte pour refermer ma conscience et rouvrir mes yeux. La diversité des amateurs défilait sans scrupules, tantôt pour s'épurer, tantôt pour s'imbiber. Près de la source d'eau jaune, un homme tentait de dépasser le niveau sonore pour revendiquer une mousse régénératrice. Sa voix s'élevait jusqu'à la couche d'ozone pour retomber jusqu'à ma zone. Ce volume sonore mériterait qu'on l'honore pensai-je. Etaient-ce les rugosités singulières de la fin de phrase qui me mirent la puce au pavillon? Cette voix résonna dans ma mémoire comme un nom devenu absent. Le prénom me revint tel un songe de devin: Armand. Les deux syllabes s'échappèrent de ma bouche involontairement. L'ouïe dressée comme l'odorat d'un chien reconnaît les sons familiers. Le prénom échappé, noyé dans la masse dense de la verve environnante, fit le chemin jusqu'à son maître. Une volte face s'ensuivit immédiatement sans troubler l'ambiance survoltée. Armand me vit, il reconnu l'emballage de peau qui me sert d'aspect depuis si longtemps. Il m'adressa un bel échantillon de ses rocailles fameuses:
- Ca alors, tu n'as pris une ride, tu es le même depuis... vingt ans que
nous ne sommes pas vus.
- Vingt deux ans, six mois et huit jours, je te fais grâce des heures et des minutes.
- Hahaha! Tu n'as décidément pas changé, sacré farceur. Je ne peux pas en dire autant, hélas.
- Ce qui est sûr, c'est que ton phrasé se reconnaît toujours entre tous, il reste unique en son genre, une véritable marque de fabrique.
- C'est la seule chose qui n'ai pas varié en moi. Le reste a bien profité de la vie maritale. Vingt kilos de plus.
- Ca fait un kilo par an, comme les arbres, tu gagne une strate de plus
chaque année. Je le savais depuis toujours, tu es bâti comme un chêne!
Notre conversation eu du mal à stopper lorsque s'annonça la fin de
l'entracte. Nous rejoignîmes la salle, le quartette affûtait son punch pour asséner la deuxième partie. L'énergie semblait palpable. Les membres du quatuor s'agitaient avec une notable furie douce. Les atomes vibraient avec un total mépris des règles de la physique élémentaire, agités par les quanta musicaux échappés des instruments. Le remue ménage gagna les méninges de l'assistance. Je vis des membres s'agiter en rythme sans consulter leur propriétaire. Armand fut contaminé par le syndrome cadencé. Il entama une danse ondulatoire extrêmement gracieuse. Rien ne laissait supposer qu'une telle masse puisse se mouvoir avec une facilité si naturelle.. L'énergie vibratoire avait dissous la prison de chair, l'être véritable eu le champ libre pour se révéler au grand jour. Armand n'avait pas changé, il réapparaissait semblable au fantôme de ses vingt ans.
Les gens sont quelquefois identiques à des poupées Russes. Ainsi Armand a laissé le temps l'entourer d'une couche protectrice. Les passants l'imaginent sans doute nonchalant. Peut-être qu'Armand se l'imagine lui-même. Lorsque le jazz enlève la gigogne, la vivacité d'Armand saute aux yeux.
Cette soirée m'a permis de toucher du doigt le pouvoir de certaines musiques. Je savais déjà que le grand père du jazz pouvait briser les chaînes des esclaves, le temps d'un chant. Il m'a fallu cette scène anodine, avec Armand dans le rôle principal, pour comprendre que la musique libère réellement l'homme.