Une photographie de Mari Mahr

Ecalé

par Dominique Combaud

Liberté

Sommaire

Les crocs, comme on dit. Fallait que je mange.

La lune était pâle et glaciale, elle sautait d'un nuage à l'autre sous les rafales. J'ai fermé la fenêtre. J'avais froid, je crevais de faim, j'aurais tué n'importe qui ou son voisin pour grignoter quelque chose.

J'ai ouvert la porte du frigo des idées de meurtre plein la tête, pour contempler le vide. Le néant. Rien. Ni dans le tiroir à viande, ni dans les bacs à légumes, et toujours rien du côté des blocs de givre dans le compartiment à glace.

Je me suis retourné vers l'intérieur de la porte avec un ultime espoir. Un tube de mayonnaise m'a vaguement rasséréné et j'ai vu aussitôt les deux formes caractéristiques derrière le plastique translucide. J'ai soulevé le couvercle. Ils étaient là, tous les deux, rangés l'un à côté de l'autre comme pour se réchauffer. Deux beaux œufs d'un calibre rassurant, sagement posés dans leur alvéole. J'ai posé délicatement la paume sur les coquilles avec une attention de mère poule, j'ai admiré leurs formes, caressé leurs rondeurs, avant de songer brusquement à une casserole.

Cinq minutes plus tard, l'eau bouillait déjà et je maudissais la grande aiguille de la pendule qui s'amusait à faire du surplace. J'en avais mal aux lèvres, à la bouche, à l'estomac, et mes intestins me rappelaient bruyamment qu'ils avaient reçu le message.

Jamais je n'avais eu aussi faim. Ou alors il y a longtemps, je ne me souvenais plus. Peut-être bébé, entre deux tétées. J'en avais des hallucinations pendant que l'eau continuait de bouillir, un sein gigantesque, un téton craquelé et rougeâtre, d'horribles crampes d'estomac et l'impression de revenir dans les entrailles du monde. Je me sentais tout petit, perdu dans l'immensité, la pendule semblait figée.

Alors j'ai craqué et j'ai balancé les œufs sous le robinet d'eau froide.

Surtout ne pas se précipiter, profiter de chaque bouchée. Bien mâcher. Compenser l'absence de pain par une mastication lente, intelligente, vivre intensément l'instant présent. Voilà ce que je me disais pendant que je dépiautais fébrilement les coquilles.

Les taches brunes qui salissaient la fine pellicule blanche ne m'ont pas impressionné. Je les ai recouvertes d'une couche de mayonnaise d'un jaune tirant sur le vert et j'ai mordu dans la partie la plus charnue, si je puis dire, en parlant d'un œuf. Mais je n'étais pas en état de me poser ce genre de question, j'avais trop faim, quant à l'odeur j'ai préféré ne pas y penser. Du moins sur l'instant. Le jaune, pas suffisamment cuit, a perlé le long de mon empreinte de dent sur l'albumen, et la puanteur est devenue insoutenable, plus proche des charniers de notre début de siècle que du fumet douceâtre de l'œuf brisé sur le comptoir.

Contrairement à mes intentions, je me suis dépêché de tout avaler, vite, avant que mon cerveau me donne l'ordre d'arrêter immédiatement le massacre. Mais, partagé entre le besoin absolu de manger et la répulsion due à l'odeur, il avait du mal à établir la connexion. Il devait se mélanger les neurones et j'en ai profité pour gober le deuxième œuf, sournoisement.

*

Je me suis réveillé dans la douleur. Couché en chien de fusil. Nu, sans drap ni couverture, le ventre en position retranchée, les genoux en protection rapprochée. J'avais chaud. Il devait faire trente-cinq degrés dans la chambre et j'ai fermé les yeux un instant pour me remettre les idées à l'endroit, allongé sur le dos et trempé par la sueur.

Je me suis alors souvenu de ma faim, du frigo vide, du tube de mayonnaise et des deux œufs pourris, des œufs en décomposition que j'avais tout de même mangés, même en rêve.

Je me suis levé pour aller à la cuisine. La cafetière était pleine, la corbeille de fruits débordait. J'ai pris un grand bol, quelques glaçons dans le haut du réfrigérateur et j'ai versé le café froid sur les cubes de glace. Puis je suis allé m'asseoir sur la terrasse en prenant au passage une poignée d'abricots pulpeux à souhait.

Le soleil était tout là-haut, il n'y avait pas un souffle de vent. L'herbe était assez haute pour s'y sentir bien. J'ai bu mon café glacé en me demandant comment j'avais pu avaler ces œufs pourris, avant de cracher un noyau d'abricot dans l'herbe en me promettant de ne plus y penser. Je me suis laissé glisser en arrière pour regarder le soleil bien en face, un bref instant, et lorsque j'ai fermé les yeux, le disque blanc est resté imprimé en moi, comme une lune pâle et glaciale.