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Les
crocs, comme on dit. Fallait que je mange.
La
lune était pâle et glaciale, elle sautait d'un nuage
à l'autre sous les rafales. J'ai fermé la fenêtre.
J'avais froid, je crevais de faim, j'aurais tué n'importe
qui ou son voisin pour grignoter quelque chose.
J'ai
ouvert la porte du frigo des idées de meurtre plein la tête,
pour contempler le vide. Le néant. Rien. Ni dans le tiroir
à viande, ni dans les bacs à légumes, et toujours
rien du côté des blocs de givre dans le compartiment
à glace.
Je
me suis retourné vers l'intérieur de la porte avec
un ultime espoir. Un tube de mayonnaise m'a vaguement rasséréné
et j'ai vu aussitôt les deux formes caractéristiques
derrière le plastique translucide. J'ai soulevé le
couvercle. Ils étaient là, tous les deux, rangés
l'un à côté de l'autre comme pour se réchauffer.
Deux beaux ufs d'un calibre rassurant, sagement posés
dans leur alvéole. J'ai posé délicatement la
paume sur les coquilles avec une attention de mère poule,
j'ai admiré leurs formes, caressé leurs rondeurs,
avant de songer brusquement à une casserole.
Cinq
minutes plus tard, l'eau bouillait déjà et je maudissais
la grande aiguille de la pendule qui s'amusait à faire du
surplace. J'en avais mal aux lèvres, à la bouche,
à l'estomac, et mes intestins me rappelaient bruyamment qu'ils
avaient reçu le message.
Jamais
je n'avais eu aussi faim. Ou alors il y a longtemps, je ne me souvenais
plus. Peut-être bébé, entre deux tétées.
J'en avais des hallucinations pendant que l'eau continuait de bouillir,
un sein gigantesque, un téton craquelé et rougeâtre,
d'horribles crampes d'estomac et l'impression de revenir dans les
entrailles du monde. Je me sentais tout petit, perdu dans l'immensité,
la pendule semblait figée.
Alors
j'ai craqué et j'ai balancé les ufs sous le
robinet d'eau froide.
Surtout
ne pas se précipiter, profiter de chaque bouchée.
Bien mâcher. Compenser l'absence de pain par une mastication
lente, intelligente, vivre intensément l'instant présent.
Voilà ce que je me disais pendant que je dépiautais
fébrilement les coquilles.
Les
taches brunes qui salissaient la fine pellicule blanche ne m'ont
pas impressionné. Je les ai recouvertes d'une couche de mayonnaise
d'un jaune tirant sur le vert et j'ai mordu dans la partie la plus
charnue, si je puis dire, en parlant d'un uf. Mais je n'étais
pas en état de me poser ce genre de question, j'avais trop
faim, quant à l'odeur j'ai préféré ne
pas y penser. Du moins sur l'instant. Le jaune, pas suffisamment
cuit, a perlé le long de mon empreinte de dent sur l'albumen,
et la puanteur est devenue insoutenable, plus proche des charniers
de notre début de siècle que du fumet douceâtre
de l'uf brisé sur le comptoir.
Contrairement
à mes intentions, je me suis dépêché
de tout avaler, vite, avant que mon cerveau me donne l'ordre d'arrêter
immédiatement le massacre. Mais, partagé entre le
besoin absolu de manger et la répulsion due à l'odeur,
il avait du mal à établir la connexion. Il devait
se mélanger les neurones et j'en ai profité pour gober
le deuxième uf, sournoisement.
*
Je me suis réveillé dans la douleur. Couché
en chien de fusil. Nu, sans drap ni couverture, le ventre en position
retranchée, les genoux en protection rapprochée. J'avais
chaud. Il devait faire trente-cinq degrés dans la chambre
et j'ai fermé les yeux un instant pour me remettre les idées
à l'endroit, allongé sur le dos et trempé par
la sueur.
Je
me suis alors souvenu de ma faim, du frigo vide, du tube de mayonnaise
et des deux ufs pourris, des ufs en décomposition
que j'avais tout de même mangés, même en rêve.
Je
me suis levé pour aller à la cuisine. La cafetière
était pleine, la corbeille de fruits débordait. J'ai
pris un grand bol, quelques glaçons dans le haut du réfrigérateur
et j'ai versé le café froid sur les cubes de glace.
Puis je suis allé m'asseoir sur la terrasse en prenant au
passage une poignée d'abricots pulpeux à souhait.
Le
soleil était tout là-haut, il n'y avait pas un souffle
de vent. L'herbe était assez haute pour s'y sentir bien.
J'ai bu mon café glacé en me demandant comment j'avais
pu avaler ces ufs pourris, avant de cracher un noyau d'abricot
dans l'herbe en me promettant de ne plus y penser. Je me suis laissé
glisser en arrière pour regarder le soleil bien en face,
un bref instant, et lorsque j'ai fermé les yeux, le disque
blanc est resté imprimé en moi, comme une lune pâle
et glaciale.
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