Une photographie de Mari Mahr

Les chardons bleus

par Christine Simon

Liberté

Sommaire

Sur le cadran du réveil à quartz, 9H30 clignote. Annie, les yeux ouverts, se retourne dans son lit, les murs blancs la cernent. Annie en a marre. Annie est sortie hier soir. Elle a mal à la tête. Depuis une semaine, tous les matins à la même heure, le réveil sonne et sa tête avec. Annie pose un pied par terre puis l'autre, doucement. Elle traverse l'entrée, franchit le seuil de la cuisine, ouvre un placard, prend un verre bas et rond. Il fait chaud. Les carreaux reflètent le bleu du ciel. Elle tire le tiroir à couverts et saisit un tube d'aspirine. Elle jette deux comprimés dans le verre et y ajoute de l'eau du robinet. Elle s'assoit. Le nez au-dessus du verre, elle observe la dilution des cachets.

Annie a trop bu hier soir. C'est toujours pareil. Annie est serveuse dans un petit restaurant de la rue des Dames. Chaque soir, après le service, elle va dans les bars et les boîtes retrouver ses amis. Annie est serveuse dans un petit restaurant de la rue des Dames.
Elle met son café à tiédir dans une casserole, la plus petite toute noircie dans le fond. Elle se dématérialise derrière le rideau transparent de la douche. La salle de bain est au milieu de la cuisine. Sous les jets drus de la pomme, elle surveille le café. Pratique, quand on n'a pas dans son lit un petit ami qui s'éveille avant soi! Annie n'a pas de petit ami car elle les voudrait tous et c'est impossible. Alors chaque jour, elle se lève saoule, seule et chauffe son café noir. Elle émerge de sa douche, éteint le gaz, enfile un jean et une chemise -aujourd'hui, elle est rouge-. Sa tête lui fait mal, elle se brosse les dents, se voit dans le miroir au-dessus de l'évier. Elle est belle, belle comme une femme qui a livré son corps toute une nuit à la musique, aux autres, au temps, sans être prise. Elle verse le café tiède dans un grand verre à Whisky, ajoute du sucre, des glaçons, secoue le tout et boit. Les matins d'été, Annie aime le café frappé. Le téléphone ne sonne pas. Annie est inquiète. Elle aime qu'il sonne.

La voix du téléphone l'expulse de la nuit. C'est ainsi qu'elle se sent ces lendemains-là, appartenir à la réalité.
10H10, Annie est en retard. Elle ne se presse pas. Elle prend une cassette de Billie Holliday, l'enclenche dans le lecteur, monte le volume, la voix de la chanteuse se répand autour de son lit. Elle s'y assoit, allume une cigarette, ivre des vapeurs d'alcool, Billie lui fait du bien. Elle prolonge ses rêves, s'ébat sur ses fantasmagories nocturnes. Nostalgie. Elle allume une deuxième cigarette, elle n'ira pas travailler. Et pour quoi faire, sinon se soumettre aux lois barbares d'une société de chauves? Stéphane et Luc se débrouilleront sans elle. Allumer les spots extérieurs, passer l'aspirateur, servir, desservir, sourire... elle ne veut plus.

Elle met en marche son répondeur. S'ils appellent, elle ne répondra pas. Annie n'a jamais été du matin. Et dans ce monde, tout s'orchestre le matin. Poulailler des aurores, la société règle ses citoyens sur des horaires, des habitudes. Annie n'a que 20 ans et elle en a marre. C'est déjà l'été, il fait trop beau à Paris. Sa soeur se repose sur les grands plateaux au-dessus de Layeul. Annie attrape dans le tiroir chromé de sa table de nuit un portefeuille en cuir beige. À l'intérieur, il n'y a que 500 francs. Elle fouille ses poches, quatre francs cinquante. Cette nuit, elle a encore tout bu, tout dilapidé. Marre, marre de Paris, marre de cette ville, boîte à fric, boîte à rien.

Elle ouvre un grand sac de voyage en toile et y range: deux pantalons, deux chemises, un short, une jupe, un gros pull, trois polos, deux débardeurs, une paire de tennis, une brosse à dents, un tube de dentifrice, un autre de gel, deux stylos, des enveloppes, du papier A4, du shampooing extra-doux pour bébé et deux romans.

Elle ferme le sac, enfile un blouson en jean, prend ses clefs, coupe le gaz et sort son bagage sur l'épaule. Après un tour de clé, elle dévale les quatre étages de l'immeuble. Dehors, l'été est écrasant. La rue Faidherbe est à l'ombre de ses platanes. Les passants s'y croisent, les uns allant vers le Faubourg Saint Antoine, les autres vers la Rue de Charonne. Elle s'installe à la terrasse miteuse du Bon Dieu de Saint Flour, commande un café au vieux serveur. Le café est mauvais, il a un goût de ferraille et de pisse. L'air de Billie se balade dans son coeur. Elle paie, reprend son sac et se poste à la station de taxis du Faubourg Saint Antoine. Elle monte dans le premier taxi qui arrive sans même regarder le visage du chauffeur.

- Gare de Lyon s'il vous plaît!

À la gare de Lyon, elle achète un billet pour Millau. Elle s'engage immédiatement sur le quai, composte son billet et achète le journal au kiosque. Elle boit un faux jus d'orange au buffet de la gare, médite sur les allées et venues des voyageurs puis s'installe dans un wagon fumeur. 11H55, le train démarre, Annie s'endort.

Millau, Annie descend du train. Le ciel est encore plus bleu. Au café de la gare, sur le trottoir d'en face, elle boit un Vittel menthe au comptoir. Les gens ont une intonation colorée quand ils parlent, ils sont bronzés et leurs sourires prolifèrent d'une conversation à l'autre. Annie respire et ses poumons lui font mal.

Alors elle sourit, elle sourit parce que son coeur ne sait rien faire d'autre. C'est l'heure de l'apéritif, les gens sirotent le pastis... elle en prend un, puis deux, un troisième, paie, sort et se plante sur la route le pouce en l'air. Elle est grisée par la chaleur, la journée finissante, le goût de l'anis, le chantonnement des gens du pays, le soleil mauve au loin sur les plateaux. Elle pleure.

Une voiture s'arrête, elle monte. La radio diffuse une chanson brésilienne, l'homme a une quarantaine d'années, il est hôtelier et doit se rentre le plus vite possible à Layeul. Il est sympathique, il conduit très vite, mais assure à Annie qu'il connaît la route par coeur.

Annie se tait, elle regarde la route avec l'homme. Le Tarn coule derrière eux maintenant. Sur les berges, il y a des canoës, coques retournées, qui s'égouttent au soir glissant. L'homme accélère et double les voitures de vacanciers dès qu'il le peut. Il traverse un bourg, la route rétrécit. Les roches ridées les soutiennent au-dessus des gorges béantes.

Annie a peur, en bas, l'eau clapote sur les parois abruptes et ruisselle. Annie tremble. L'homme calcule ses risques à chaque virage. Il slalome, accélère, pile, accélère, débraie... ne ralentit jamais. Il fonce vers son hôtel. Annie fonce solitaire dans ses profondeurs. Elle vit. La mort les tient. Par la vitre ouverte de la voiture, la vitesse donne à Annie l'impression d'une nature inexorable. En bas, le vide. En haut, le ciel ; un vide outremer crachant des traînées violettes fuyant derrière les plateaux noirs. Pour affronter sa peur, Annie descend des yeux les roches longilignes et saillantes, modelées par les pluies. L'homme affirme être presque à Layeul. Elle laisse rouler son coeur au fond de la gorge. Il bringuebale de cailloux en cailloux sur le lit de la rivière asséchée.

Layeul est la dernière ville avant les plateaux désertiques. L'homme la laisse sur la place. Il fait nuit. Annie ne voit rien, Layeul est dans l'ombre. Elle entre dans l'unique café de la place, un jeune homme range les tables et les chaises de la terrasse. Il siffle comme un merle. Le comptoir en chêne est orné de cuivre. Annie tourne la cuillère dans son café tout en fixant des yeux le patron. Elle lui demande où se trouve la propriété Les Chardons Bleus. Le patron rit. Il dit que c'est loin, là-haut, qu'après un kilomètre de route, il faut prendre le chemin des bergers. Il rit encore, interpelle les derniers clients qui s'esclaffent avec lui. Annie s'en fout, elle trouvera bien. Le patron lui propose de la conduire quand il en aura fini avec son bistrot. Annie veut y aller seule. Elle ne veut plus attendre. Jamais.

Le chemin est caillouteux. Autour des rocailles, des herbes folles et jaunes bouffent la terre sèche et miroitent sous les rayons lunaires comme du mauvais or. Annie frissonne. Le vent se lève tandis qu'elle monte. Elle pose son sac, en extrait un pull qu'elle revêt précipitamment. Elle allume une cigarette, contemple alentour, personne, pas une maison. À Paris, il y en a trop. Elle chante. Parfois son chant se termine par un long cri. Le voile nocturne ondule, les plateaux tressaillent. Ses pieds lui grattent l'âme. Elle livre son opéra intime, ivre d'une mise en scène se déployant dans un décor géant. Elle marche, le pas hésitant, elle tient son ventre. Si les chardons poussent sur cette terre sèche et hostile, dans son âme et son ventre tout poussera aussi. Le silence, la sérénité, les enfants, Dieu, la beauté, la force, l'amour des autres...

Annie, les mains enfouies sous les manches de son pull, voudrait rester dans cette nuit-là, les chevilles griffées par les chardons bleus, elle, l'intruse, perturbant les moutons rêvant à la belle étoile...

Mais déjà, une lumière carrée dans l'horizon fantomatique annonçe la civilisation