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La poignée de laiton dans la main, il maintient la porte ouverte.
Dans la fraîcheur de l'aube naissante, les souvenirs l'assaillent et ce qu'il va laisser
derrière-lui ne peut se balayer comme ça, comme une porte qui claque dans la nuit.
A l'abri de ce porche mal éclairé, il osa le premier baiser.
Il avait dix-sept ans et elle à peine seize.
Des nuits durant, fin de sortie sur ce perron.
Cachés aux passants de l'avenue, les caresses ont suivi les baisers, les frottements
s'intensifiaient et la jupe montait de plus en plus haut.
Ici pas ou peu de lumières, pas de témoins de leurs premières chaleurs, ni des
suivantes.
Ici un soir, le père les surprit enlacés, fiévreux.
Sur ce pas de porte, il promit de l'aimer, se déclara prêt à l'épouser - aujourd'hui,
ça ne se fait plus.
La tradition : il vint, endimanché frapper à l'huis.
Les parents sont en costume, elle était vêtue de blanc, comme une princesse et - il le
jure - ce jour là encore, il était fou d'amour pour elle.
Retour de noce et respect des traditions.
Il la soulève dans ses bras - elle ne fait pas plus de quarante kilos, lui est fort,
jeune, exalté.
Les beaux jours sous l'il bienveillant de ses beaux-parents, et puis une grossesse,
pas espérée mais acceptée avec la bénédiction de toute la famille.
Franchir ce seuil, quelques mois plus tard avec un couffin, tant d'espoirs, tant d'avenirs
aux promesses à tenir.
Puis il y eut un second, un troisième.
C'est contre cette porte qu'il passa une nuit d'hiver car étant rentré tard et trop
soûl, il ne parvint pas à l'ouvrir.
Hélas, il y en eut d'autres.
C'est d'ici que, rentrant plus tôt que prévu un bouquet à la main pour se faire
pardonner quelque connerie, il vit sortir son meilleur ami. Quand il est rentré après
dix minutes de doutes et de questions, elle dit avoir eu une journée
"normale".
Il comprit "sans visites".
Des nuits d'hiver, de printemps ou d'été, il y en eut tellement, de celles où aucune
clé n'ouvre aucune porte, de celles où les trous de serrure sont trop petits et dansent
sous vos yeux avinés.
Ce pas de porte, et ses larmes retenues lorsque les enfants le franchirent, plus tard,
pour vivre leur vie.
Ce pas de porte qu'il franchit, en cette aube naissante, où il attend - non pas qu'il
hésite - que ses souvenirs s'épuisent sur la paroi de ses résolutions.
Cette porte, le parcours d'une vie refait en quelques minutes, qu'il va maintenant fermer
dans son dos, pour toujours.
Un claquement sec qui n'ébranlera personne à l'intérieur.
Sur le trottoir s'éloigne un homme qui veut oublier son passé.
Carlos de Santos |