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Une photographie de Catherine Merdy
Brûlure

par Alain Kewes

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Au commencement est le regard. Qui se concentre, attiré, comme aimanté, par l'ovale jaune qui danse sur la bougie. On hésite à en rompre le charme, impressionné comme dut l'être Moïse devant le Buisson Ardent. C'est que la mèche, qui se dresse, noire, au cœur de la flamme a, dans sa sérénité immobile, quelque chose de divin. D'elle, chétive, obscure, naît toute la lumière. Par l'esprit, je l'investis, attentif à ne pas affoler la goutte de feu. Je m'allonge et m'amincis, je me raidis, je deviens elle, peu à peu, dure et fragile.

J'avance lentement la main. J'apaise le tremblement ému de mes doigts. Aucun geste brusque ne doit effrayer la flamme qui m'observe, animal prêt à fuir. J'en dessine la silhouette, je la caresse, à distance. Je l'apprivoise. Je passe et repasse au-dessus d'elle, chaque fois un peu plus bas. Je la sens qui retient son souffle, petite chose craintive et chaude qui palpite. N'aie pas peur, petite lueur, je ne te veux aucun mal. Incertaine encore, comme un chat lance sa patte en direction de la pelote qui roule, griffes à moitié rétractées, elle m'éprouve, elle me goûte, elle me lèche, à petits coups furtifs.


D'abord, je ne ressens rien. Le temps est suspendu. Magie de l'instant, du premier échange. Comme un baiser timide. Je me tiens en équilibre sur sa pointe. Je la vois qui frémit, s'étonne, s'ébroue. Le jaune devient plus intense, orangé, rouge tendre. Fulgurance de la morsure, soudain. Éblouissement. Ne pas céder. Ne pas refuser l'étreinte, la langue qui me fouille. Je rive mes yeux à la peau de l'index qui se vêt de suie. Je bute mon cœur. Je serre les dents à perdre ma douleur. Un frisson monte en moi, une formidable colère me parcourt mais elle se fracasse aux portes verrouillées de mon bras tendu. Mon corps ordonne et supplie, crie et murmure. Ma tête résonne de mille hurlements. Je ne bouge pas. La peau se gonfle, se craquèle et grésille. Mes narines se cabrent quand l'odeur acre s'insinue. Je ne suis plus que brûlure. De partout, les mots me quittent. La panique est immense. Souvenirs, projets, regrets et remords, bonheurs et tristesses fuient, me désertent, se bousculent, se piétinent et trouvent mille issues insoupçonnées. J'attends encore quelques secondes, le feu me dévaste, me fouille, ivre de rage, à la recherche de trésors à saccager. Il réduit à néant les dernières machinations, traque, impitoyable, mes hontes secrètes. Alors, je retire ma main. Je vais habiter une souffrance sans nom. Je suis épuisé, vide, enfin seul.

Alain Kewes