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Une photographie de Catherine Merdy

Rejeton

de Nathalie Roumanès



Maman. Ce faux palindrome, cette arnaque - du début à la fin. Début de la vie mon cul. Ma mort. Premier cri je souffre et je ne m’en souviens même pas. Première entourloupe. Pourtant, je ne dois jamais oublier : premier cri dernier cri, tout neuf ; qui vient de sortir va mourir. Début de la vie ma fin. Faim. Donne-moi ce sein. Donne tes anticorps. Rejeter tes microbes tout contre ton corps. Sale aimant, ta sueur, ta peur, je meurs ma mère, je me heurte à ta chair alors que tu m’avais promis le soleil sombre dans son coussin de sang, l’artère de ta vie à ma vie, et j’ai tout inhalé, tes protéines, ton albumine, ta nicotine, et mon urine, le tambour musqué de ton cœur liquide écho de ta voix et maintenant tu voudrais, tu voudrais que j’accepte cette masse à partager avec l’univers entier jusqu’à ce que la mort que tu m’as donnée nous sépare. Tu plaisantes. Je le sais, c’est une grosse blague à chair flasque, tu souris et tu me chatouilles avec ton doigt – ce n’est pas bien de jouer avec moi comme ça.

Alors c’est vrai, dis, je suis invincible je vais bientôt retourner à ta matrice, maman, je vais bientôt reconstruire mes paupières, finir ma carapace.

Regarde bien, regarde ce câble veiné, recharge ma batterie, encore. Ils n’existent pas, ces ciseaux. Substance inconnue, ni chaude, ni molle, ni odorante, rien. Ni ce trou dans mon ventre, ce vortex inutile, marque de naissance de l’espèce. Mais comment comptes-tu réparer cette erreur béante, dis, donner un sens à ce chaos de plis, toi qui souris en connivence à ce monde-métal, même si ton regard est sur moi, comment recréer ce réseau secrété – tes tissus, maman, les nôtres avant que les aiguilles de cette pendule sans chiffres ne crissent la dernière heure – comment vas-tu guider ce cul casqué de plastique dans l’errance, bouche bouchée de caoutchouc à ne plus pouvoir entendre la musique murmurée de ma langue – relégué hors de tes frontières, décordé de sa nation, son drapeau, sa matrie – cet expulsé, comment vas-tu maintenant l’accueillir dans ton sein, ma grande liberté sans ses jupes d’acier, toute grelottante dehors – comment - moi qui ai su, et bu, ta force. Nous sommes pieds nus. Pourquoi ? Je sens déjà, c’est trop tard, la glace lumineuse, les épines, le sel, les dards, ton lait tari, le désert à planter ou bien le choix du sable. Tu t’es écartée devant moi, deux pages qui déjà ne tiennent plus à un fil. Ecrire, et surseoir, ou mourir déraciné de soi.
Nathalie Roumanès