Lhomme est seul irrémédiablement seul
et libre totalement libre
Seul il déambule dans le désert en espérant trouver une oasis
et quand il la trouve il est incapable de lhabiter
Dans sa marche le vent cingle sa figure les pierres arrachent les semelles
et le sable dans le vent met ses habits en lambeaux
Lhomme marche ainsi seul sans oser regarder derrière lui
de peur de réduire la trop courte distance déjà parcourue
Une distance nue et sans ombre sans que rien nabrite sa peur
sans quil nest pu trouver dautres repos quà lombre des dunes
sans dautres réconforts que de pouvoir encore fixer ses pensées sur le sol
Lhomme marche ainsi seul
sans vraiment regarder sur les côtés de crainte de trop réaliser sa solitude
réaliser sa fatigue dêtre sans compagnon avec qui simplement savoir quune heure est passée
Quoi ! pas même un autre marcheur un parent un ami dans lépreuve
Un inconnu pour lui tenir compagnie
Serait-il seul à traverser lespace à relier les bords du monde
Cet espace serait-il vide
Les jours sétendent-ils comme une houle infinie
Lhomme marche ainsi seul regardant en de rares fois
quand il en a le courage loin devant lui pour ne pas perdre de vue le but à atteindre
Il se dit que le but est bien étrange de disparaître comme il le fait à chaque nuit
Préoccupé par sa marche par ses pieds il baisse son regard et ne distingue plus rien
quand il relève la tête
Ses pieds nont pas besoin de lui ils savent seuls ce quils ont à faire
dans létendue de sable et de cailloux doueds asséchés létendue de sueur qui soffrent sans retenue
à leur appétits darticulations mécaniques
Lhomme marche ainsi seul et sendort encore plus seul
parce que la conscience choisit ce moment pour venir lhabiter
La nuit nest daucun repos elle nest que limagination du lendemain
Le matin le surprend à exister encore il sétonne alors davoir
quelques forces vives
peu nombreuses mais comme neuves comme nouvelles comme sil était un autre
comme sil ne sétait pas assoupi la veille
Aurait-il puisé ses forces dans la nuit dans le refus de répéter une fois de plus
un jour identique
Aurait-il puisé sa joie de repartir dans le silence de la nuit et du désert
Ces nuits désertiques
froides longues effrayantes quand elles sannoncent avec volupté
Ces nuits désertiques que jai souvent appelées de toutes mes forces
croyant quelles mapporteraient davantage de repos et de connaissance
Ces nuits que jattends dun noir absolu ont le devoir dêtre un véritable abandon de soi
Lhomme qui marche seul irrémédiablement seul sait pourtant
que le silence nexiste pas
même ici
en plein dénuement et avec le peu deau quil emporte comme seul bagage
Echange unique échange mystique du lieu
Mystère en absence de témoin
Un échange nécessaire vital et joyeux
Même si personne na jamais conscience de cette joie elle est là
permettant le réveil dun être humain
Aux matin lénergie nouvelle se manifeste elle fait que tout est encore possible
la marche surtout est possible
La marche en premier
Simplement avancer en prenant garde de lendroit
où je fais reposer le poids de mon corps pour ne pas rompre léquilibre des dunes
Les pierres coupent et blessent davantage le matin
Marcher en attendant le soleil
Marche en espérant le soleil comme sil pouvait ne pas revenir
En premier lieu lhomme seul irrémédiablement seul marche sans toujours
savoir pourquoi ni où il se dirige se contentant de la simple action
des gestes simples et évidents qui gardent tous leurs secrets
Pourquoi lesprit sallège-t-il pourquoi les idées sont-elles plus claires et plus belles pourquoi les jours de travail sont-ils jours de plage
Pourquoi lhomme qui avance sans se soucier du vide a-t-il des pensées joyeuses
Je suis seul dans cette marche à me préoccuper des réponses
Je suis celui qui regarde lesprit poser des questions se demander sil faut un tel regard
et répondre que oui
Oui en criant au ciel
oui comme un si jétais alpiniste et que du haut de la montagne je madressais à ce ciel muet
Je suis celui qui marche avec lautre qui le regarde qui laime dun amour pur
sans limite limpide et joyeux
Parce que celui qui marche celui qui semble libre a quitter un jour
peut-être tôt le matin comme il se doit un endroit il a quitté je le sais
une ville tentaculaire
La ville est belle pourtant
Mais il revoit seulement la laideur abandonnée et son cur se gonfle de liberté
Il revoit les rues sombres et dangereuses maisons surpeuplées et murs sales
Il rêve aux journées passées dans la nuit du travail quand le travail est violence
Il sait quune autre vie pouvait être vécue dans ces mêmes lieux
Il sait cette autre vie dapparence belle et joyeuse dans des murs blancs et propres
Cette vie parallèle ne lui plaît pas davantage elle engendre lautre et sen nourrie
Il sen va sans faire de déclaration sans rien avoir écrit ni dit simplement il sen va
Dans le tumulte et laisance je discerne encore le silence surtout le silence
aucun besoin de désert pour cela je respire et japprécie
Quel est le mirage qui se dissimule ainsi
derrière le voile dune marche à multiples directions
Les vérités sont parfois pudiques et préfèrent seffacer devant le grand nombre
elles se gardent alors pour un seul homme une seule femme un seul cur
Jai un jour rencontré un homme qui nétait pas seul
ici dans le désert il voyageait avec son troupeau
Un de ces hommes qui ne se déplacent jamais sans ses bêtes ni sans ses femmes
Chacune peuplant un moment de sa vie les unes le jour et le désert
Les autres plus sauvages encore les nuits et les rêves de cet homme comblé
Les unes sont fidèles et dociles toujours à lécoute sil parle un langage simple
Les autres insaisissables et terribles
ont chaque fois besoin de nouvelles promesses
Mais toutes sur sa présence au monde lui apportent un regard serein
le jour sur la terre et le sable la nuit sur les hommes qui sagitent et la respiration cosmique
A cet homme les bêtes parlent
elles lui racontent les histoires du désert
Derrières les dunes et dans les grottes cachées sous les ergs de mystérieuses
célébrations ont lieu
Elles lui disent ce quil doit savoir pour continuer à vivre ainsi
Elles se satisfont dune herbe rare et maigre
dune eau sales à peine suffisante du moment quil reste là à les guider de son bâton
Et lui nest jamais seul
Dieu fait que les rêves de cet hommes soient portés à tout le monde
que ses femmes ne restent pas enfermées dans son sommeil quelles sen échappent et deviennent comme le vent au-dessus de la houle
Quelles soient les guides de chacun dans ce désert où nous somme entrés
ignorants des règles de vie
Quelles soient à la fois la rencontre de loasis et la parole pour y être admis
Quelles soient nos pieds légers et résistants
nos habits de cuir et notre regard perçant quelles soient la direction
Lhomme est libre irrémédiablement libre
de cette liberté souvent trop lourde à porter quil finit par déposer sa foi
aux pieds des dieux et des prêtres oubliant son désir de marcher seul
Malgré son troupeau malgré ses nuits et lamour comblé la solitude et le désert restent tous deux de terribles exils
ils cachent dautres exils encore plus effroyable plus tristes et plus durs mieux vaudrait
en ce qui les concerne la mort
mille fois la mort plutôt que ces exils-là
Voici à propos de ces exiles ce que pourrait dire une grande partie des hommes et des femmes
qui traversent un sable et une pierraille jusque là inconnus
Où sont nos terres où sont nos collines avons-nous quelque part des dunes
des ergs et des oueds asséchés
avons nous ne serait-ce que du vent sur notre visage un vent venu jusqu'à nous après avoir traversé nos pelouses et nos prairies locéan de nos pères
Où pouvons-nous poser nos fardeaux et reposer nos femmes
Où pouvons-nous nous asseoir et dire que lespace alentour
a porté nos anciens quil portera notre futur
Sur quel tertre poser ma tête mendormir confiant fermer les yeux trouver le repos
Combien dappel sont retombés du ciel où je les avais jetés avec espoir qui ont roulé au bas de lits de pierres
Combien de mots damour nont pas été entendus alors que jy avais mis tout mon cur
Combien de gestes combien de dons combien combien de tout ce qui fait
que lhomme nest pas seul se sont perdus dans lexil
Lhomme nest pas fait pour vivre en perpétuel étranger
Ignorant des lieux quil habite
Pourtant lhomme sest adapté et se plie aux exigences lhomme respire
lair nouveau et semble connaître les chemins obligés
Comme quelquun rompus aux échanges et aux devoirs
il est dans la foule comme un fils du peuple
Il a lapparence de la mémoire et de la connaissance de lamour et de la joie
du pays où il sinstalle
Il a lactivité et lallant de ses nouveaux amis il sait les gestes à faire les paroles
à dire
Il sait les choses nouvelles de sa vie
Il sème récolte taille et sculpte le bois polie le métal
Il est comme le peintre quelquun qui peindrait son propre visage par lenvers de la toile
il est excellent peintre et personne ne réalise la supercherie
Sous ce tableau dautres hommes mangent et se parlent
Cet homme en secret est comme un chef de clan et de tribu qui aurait perdu à la guerre
toutes ses femmes il en rêve la nuit et en parle en dormant ses journées sont fades et tristes
Il les revoit toutes
leur visage se détachent à leur tour devant ses yeux pour chacune il a une passion
pour chacune il a un désir particulier
Il les revoit
comme lautre revoit ses collines ou ses montagnes ses courtes rivières
son fleuve majestueux ses plages ses falaises solides devant la mer
Il ressent ses femmes et leur absence sur son âme comme on ressent par mémoire une caresse
le vent sur le visage et la fraîcheur des souvenirs sur la peau
Où sont mes femmes se dit-il
sont-elles libres et joyeuses sont-elles encore amoureuses de leurs enfants et du père
ont-elles un lieu où se retirer pour penser
Lhomme en exil est comme ce chef
triste et seul à jamais
il na plus que le sommeil et le rêve en espérant que ces rêves au goût de fruit
reviennent à chaque nuit
Il vit sa solitude dans le désert
il sinvente une route qui le reconduirait chez lui quelle autre route
que la mort pourrait le conduire à sa maison
Il meurt sans réaliser que cette route imaginée a été un espoir
une force gigantesque qui la tenu en vie jusque maintenant qui a fait que son sang
ne se glaçait pas sa vue ne se brouillait pas ses mains gardaient leur énergie
Il pouvait encore entendre les chants et les poèmes de lointains compagnons dexil
il pouvait à son tour composer et réciter des chants de tristesse des poèmes connus de lui seul
Mais
De cet autre exil
de lexil de ceux qui nont jamais eu de terre ni de fleuve
de ceux qui nont jamais eu de clan ni de tribu
de femmes ne de souvenirs
qui nont été portés par aucun courant par aucun alizé
De lexil de ceux qui nont jamais rien perdu parce quils navaient rien engendré
des arbres déracinés nayant jamais eu de racines
De cet exil qui en parle
qui trouve les mots les gestes les regards qui font aimer et vivre avec bonheur
Ces exilés ces désertiques
accumulent les biens matériel et autres objets sans usages
ils ont toute prête au fond de leur cur la réponse si on leur en fait reproche
Quune terre quelque part est plus chaude au cur et à lesprit
quun ramassis de plastique et de métal voué à la pourriture
Quand viendra-t-il celui qui parlera de nous
quelquun ayant la force de traverser les murs de chaire et dos de trouer les silences de courir les rivières
Il devra montrer son corps dire les paroles qui dévoileront son visage
et son nom
il fera un don et ensuite seulement il écrira notre histoire
Mais pour lheure où est-il
personne ne sait sait-on seulement sil existe déjà sait-on si quelquun
sapprête à lengendrer aujourdhui
Il naura besoin ni de pays ni de tertre il sera celui de partout
lhomme de la terre il saura toute les souffrances
il retiendra les pleurs comme un seul et unique cri dans ce cri il distinguera le nôtre
En échange de notre dénuement il aura des chants des poèmes des couleurs et des sons adressés à nos coeurs
Aurons-nous la patience de lattendre
Aurons-nous le désir puissant et durable
il y a si longtemps que notre sang a quitté la terre pour lexil
que nous navons plus de mémoire
Que sont donc ces exils sans mémoire ces rocs pulvérisés qui créent les déserts
Que sont ces hommes sans généalogies à offrir à leurs enfants
pas même une série de dates une série de lieux une voie au pire un simple tracé sur le sol de terre battue
Que sont ces faux tziganes qui parcourent le monde
sans avoir la terre entière comme patrie qui nont aucun chant aucune saga
qui sont les peuples muets
( sil vient cet ombre de soi voici le poème quil aura dit dune belle voix
le poème quils ont tous écrit
quils mont dicté que mon corps a retenu
quand la souffrance est dans chaque cellule dans lesprit et le cur )