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Une photographie de Catherine Merdy

GOOD BYE TEDDY

de Mévée

Le jouet

Sommaire

Théo prit l'ours en peluche entre ses deux mains et ces deux grandes mains d'homme lui rappelèrent celles de son père. Son père, le héros de son enfance ! Revinrent les souvenirs les plus lointains, les premières images de son histoire, les émotions fondamentales.

En ce temps-là, il n'était encore qu'un tout petit enfant. À chaque fois que son père rentrait à la maison, il le saisissait dans ses mains gigantesques et le portait ainsi jusqu'à son visage pour l'embrasser goulûment. Théo se souvenait de ces deux grands yeux rieurs qui débordaient de tendresse. Quelque part en lui habitait encore l'odeur puissante du géant protecteur.
C'était son père qui lui avait ramené Teddy d'un lointain voyage d'affaire et, depuis ce jour, l'ours avait été le témoin privilégié et muet de ses amitiés, de ses tendresses et de ses amours. Il était sa mémoire affective, l'album secret de toutes ses émotions, de ses premiers émois.
Vinrent les premières vacances à la campagne. Bien évidemment, l'ours avait été du voyage. La rencontre avec Denis et Jacques, ses deux cousins turbulents, avait constitué, pour Théo, une véritable révolution dans sa paisible vie d'enfant unique. Lui, le petit citadin, avait, pour la première fois, découvert le bonheur des mains sales et de la vie aventureuse des vrais jeux d'enfants. Teddy avait été de toutes les équipées, attaché sur le porte bagage d'un vélo ou dépassant d'un sac à dos. Aujourd'hui, Teddy s'en souvenait encore.
À quinze ans, Théo avait relégué la peluche en bonne place sur la plus haute étagère de sa chambre. De là-haut, Teddy avait pu assister à son premier baiser, échangé avec Betty. Ah, Betty ! Betty la douce, Betty la tendre, à la poitrine gonflée de jeunesse, au rire franc, au regard étourdissant ! Elle avait illuminé son coeur d'adolescent. Un autre baiser avait suivi, plus intense que le premier. Et puis la jeune fille avait remarqué le jouet en exil. Elle l'avait cueilli en souriant. Comme le petit ours paraissait fragile et démodé entre ces jeunes mains impétueuses ! Teddy s'en souvenait encore.Puis, un jour, il y eut Plaisance. Dès leur premier regard, Plaisance avait été l'amour définitif, l'avenir coloré, le destin obligé. Plaisance était le jour, le matin de sa vie. Il repensait encore à leur premier déménagement, juste après la naissance de Vincent. Il revoyait leur arrivée dans la petite maison blanche aux volets bleus, un paradis de verdure et de silence après les années passées dans un deux pièces bruyant du centre ville. L'ours avait suivi, il s'était assis dans le coin de l'escalier du salon. Teddy s'en souvenait encore.
Vincent avait marché, Vincent avait découvert Teddy et s'était attaché à lui. Il aimait le caresser de ses mains potelées. Théo revoyait son petit visage immobile, ses grands yeux attendris et muets posés sur l'ours. Vincent d'amour, Vincent sa merveille, Vincent le nez posé dans la fourrure usée, image éternelle. Teddy aussi se souvenait.
Plaisance, ce matin, lui avait annoncé la grande nouvelle. Elle l'avait fait de sa douce voix de fée brune, en caressant l'ours maladroitement du bout de ses doigts d'ange. Un nouvel enfant s'annonçait, une nouvelle rencontre était à faire. Serait-il brun comme sa mère, roux comme son frère ou plutôt blond comme lui ? Encore tant de mois pour imaginer, tant de mois pour s'impatienter ! Comment l'appelleraient-ils ? Élise si c'est une fille. C'est joli Élise, il avait toujours eu envie d'appeler sa fille Élise. Élise et Vincent, ça sonnait bien. Et si c'est un garçon, Antonin, comme son grand-père. Plaisance avait choisi pour Vincent, c'était à son tour maintenant.
Le regard de Théo se posa sur la patte râpée de l'ours. Il l'avait toujours vue ainsi cette patte-là, elle était déjà comme ça le jour où il avait reçu Teddy dans son papier cadeau. En fait, c'était sa mère qui le lui avait donné. Elle avait dit, les yeux rougis "Papa t'a rapporté quelque chose, regarde !". Le paquet était abîmé, le papier froissé laissait apparaître, par une déchirure, une patte de l'ours, la patte râpée. Théo se rappelait avoir reçu le présent avec bonheur ; l'apparence de l'emballage ne l'avait pas déprécié à ses yeux. Il n'avait compris que bien plus tard que le paquet était dans la voiture le jour de l'accident. Depuis, il avait souvent regardé le ciel en serrant Teddy contre son coeur tout en espérant que Papa les regardait de là-haut.
Depuis son fauteuil, Théo observait Teddy et son nez en bouton ; le vrai, l'ours l'avait perdu dans le grenier des cousins, le dernier jour des vacances. Et c'était justement pendant que Maman, de ses mains expertes, cousait le bouton au bout du museau que le téléphone avait sonné. Théo ne devait plus revoir ses cousins espiègles emportés par la rivière dans une barque qui prenait l'eau.
Teddy était installé de profil, on ne voyait pas que son bras droit était immobilisé à petits points de coton brun. Maman avait bien travaillé lorsque Betty l'exubérante avait décroché la patte en martyrisant l'ours, histoire d'embêter Théo. Mais il n'avait pas eu le temps de lui en vouloir à Betty. Sauvagement agressée le soir même en retournant chez elle, elle était restée prostrée et à demi paralysée. Elle n'était jamais revenue dans la chambre de l'adolescent ; elle n'était plus rentrée chez elle non plus.

La silhouette de l'ours se dessinait en brun sur le fond lumineux de la lumière rougeoyante ; l'absence de l'oreille était flagrante. Cela s'était passé pendant le déménagement. On ne l'avait d'ailleurs jamais retrouvée cette oreille arrachée. De toute façon, Maman n'aurait pas pu la recoudre car l'attaque cérébrale qui l'avait terrassée deux jours plus tard l'avait éteinte pour toujours. Théo n'était même pas sûr qu'elle le reconnaissait encore lorsqu'il allait la voir. Plaisance avait refermé la déchirure mais la cicatrice malhabile avait défiguré Teddy.

L'étrange regard de l'ours lui donnait un air inquiétant. On l'avait, un jour, retrouvé borgne, sur une chaise ; sans doute l'âge avait-il fait son office ! Théo avait parcouru toutes les brocantes. Il avait fini par dénicher un oeil vaguement ressemblant, vaguement car trop petit, trop terne et trop bleu pour un oeil brun. Ça n'avait pas été évident de comprendre que Vincent avait avalé l'oeil manquant lorsque, deux jours plus tard, d'atroces douleurs abdominales amenèrent à l'hospitaliser. Au cours des examens qui s'en suivirent, on découvrit, presque par hasard, cette terrible maladie qui ferait de lui un être différent, toujours plus différent, d'année en année.

Derrière la vitre, on ne voyait presque plus rien de l'ours, si ce n'est qu'un peu de fourrure noircie. Ce matin, Plaisance, vraisemblablement énervée par la naissance à annoncer, avait malencontreusement déchiré le cou de l'ours. La bourre avait commencé à s'échapper par ce trou béant. Théo avait aussitôt ressenti la terrible douleur de la séparation annoncée. Qui serait la prochaine victime ? Il avait caché son angoisse mais ne supportait pas que la mère ou l'enfant à naître soient à leur tour menacés.

La décision était inéluctable, il fallait mettre fin à la vie de Teddy. Lui confier mille messages d'amour et dresser le bûcher. Ça avait été une décision effroyablement douloureuse à prendre. Les yeux remplis de larmes, Théo avait saisi le vieil ours entre ses mains, ses deux grandes mains d'homme. Il avait ouvert la porte du poêle et livré le fil de sa vie aux flammes nues et avides.

Il regardait avec un immense soulagement le feu mourir derrière la vitre. Il entendit la porte de l'entrée s'ouvrir et les rires de Vincent et de Plaisance remplir la maison. Tout allait bien se passer maintenant.
Vincent se rua sur ses genoux pour le partage des baisers. Théo regardait fixement le feu de ses grands yeux bleus trop ouverts. Plaisance, entrant à son tour au salon, poussa un grand cri d'effroi.

Mévée

décembre 2000