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Théo prit l'ours en peluche entre ses deux mains
et ces deux grandes mains d'homme lui rappelèrent celles de son
père. Son père, le héros de son enfance ! Revinrent les souvenirs
les plus lointains, les premières images de son histoire, les émotions
fondamentales.
En ce temps-là, il n'était encore qu'un tout petit
enfant. À chaque fois que son père rentrait à la maison, il le saisissait
dans ses mains gigantesques et le portait ainsi jusqu'à son visage
pour l'embrasser goulûment. Théo se souvenait de ces deux grands
yeux rieurs qui débordaient de tendresse. Quelque part en lui habitait
encore l'odeur puissante du géant protecteur.
C'était son père qui lui avait ramené Teddy d'un lointain voyage
d'affaire et, depuis ce jour, l'ours avait été le témoin privilégié
et muet de ses amitiés, de ses tendresses et de ses amours. Il était
sa mémoire affective, l'album secret de toutes ses émotions, de
ses premiers émois.
Vinrent les premières vacances à la campagne. Bien
évidemment, l'ours avait été du voyage. La rencontre avec Denis
et Jacques, ses deux cousins turbulents, avait constitué, pour Théo,
une véritable révolution dans sa paisible vie d'enfant unique. Lui,
le petit citadin, avait, pour la première fois, découvert le bonheur
des mains sales et de la vie aventureuse des vrais jeux d'enfants.
Teddy avait été de toutes les équipées, attaché sur le porte bagage
d'un vélo ou dépassant d'un sac à dos. Aujourd'hui, Teddy s'en souvenait
encore.
À quinze ans, Théo avait relégué la peluche en
bonne place sur la plus haute étagère de sa chambre. De là-haut,
Teddy avait pu assister à son premier baiser, échangé avec Betty.
Ah, Betty ! Betty la douce, Betty la tendre, à la poitrine gonflée
de jeunesse, au rire franc, au regard étourdissant ! Elle avait
illuminé son coeur d'adolescent. Un autre baiser avait suivi, plus
intense que le premier. Et puis la jeune fille avait remarqué le
jouet en exil. Elle l'avait cueilli en souriant. Comme le petit
ours paraissait fragile et démodé entre ces jeunes mains impétueuses
! Teddy s'en souvenait encore.Puis, un jour, il y eut Plaisance. Dès leur premier
regard, Plaisance avait été l'amour définitif, l'avenir coloré,
le destin obligé. Plaisance était le jour, le matin de sa vie. Il
repensait encore à leur premier déménagement, juste après la naissance
de Vincent. Il revoyait leur arrivée dans la petite maison blanche
aux volets bleus, un paradis de verdure et de silence après les
années passées dans un deux pièces bruyant du centre ville. L'ours
avait suivi, il s'était assis dans le coin de l'escalier du salon.
Teddy s'en souvenait encore.
Vincent avait marché, Vincent avait découvert Teddy et s'était attaché
à lui. Il aimait le caresser de ses mains potelées. Théo revoyait
son petit visage immobile, ses grands yeux attendris et muets posés
sur l'ours. Vincent d'amour, Vincent sa merveille, Vincent le nez
posé dans la fourrure usée, image éternelle. Teddy aussi se souvenait.
Plaisance, ce matin, lui avait annoncé la grande
nouvelle. Elle l'avait fait de sa douce voix de fée brune, en caressant
l'ours maladroitement du bout de ses doigts d'ange. Un nouvel enfant
s'annonçait, une nouvelle rencontre était à faire. Serait-il brun
comme sa mère, roux comme son frère ou plutôt blond comme lui ?
Encore tant de mois pour imaginer, tant de mois pour s'impatienter
! Comment l'appelleraient-ils ? Élise si c'est une fille. C'est
joli Élise, il avait toujours eu envie d'appeler sa fille Élise.
Élise et Vincent, ça sonnait bien. Et si c'est un garçon, Antonin,
comme son grand-père. Plaisance avait choisi pour Vincent, c'était
à son tour maintenant.
Le regard de Théo se posa sur la patte râpée de l'ours. Il l'avait
toujours vue ainsi cette patte-là, elle était déjà comme ça le jour
où il avait reçu Teddy dans son papier cadeau. En fait, c'était
sa mère qui le lui avait donné. Elle avait dit, les yeux rougis
"Papa t'a rapporté quelque chose, regarde !". Le paquet
était abîmé, le papier froissé laissait apparaître, par une déchirure,
une patte de l'ours, la patte râpée. Théo se rappelait avoir reçu
le présent avec bonheur ; l'apparence de l'emballage ne l'avait
pas déprécié à ses yeux. Il n'avait compris que bien plus tard que
le paquet était dans la voiture le jour de l'accident. Depuis, il
avait souvent regardé le ciel en serrant Teddy contre son coeur
tout en espérant que Papa les regardait de là-haut.
Depuis son fauteuil, Théo observait Teddy et son
nez en bouton ; le vrai, l'ours l'avait perdu dans le grenier des
cousins, le dernier jour des vacances. Et c'était justement pendant
que Maman, de ses mains expertes, cousait le bouton au bout du museau
que le téléphone avait sonné. Théo ne devait plus revoir ses cousins
espiègles emportés par la rivière dans une barque qui prenait l'eau.
Teddy était installé de profil, on ne voyait pas que son bras droit
était immobilisé à petits points de coton brun. Maman avait bien
travaillé lorsque Betty l'exubérante avait décroché la patte en
martyrisant l'ours, histoire d'embêter Théo. Mais il n'avait pas
eu le temps de lui en vouloir à Betty. Sauvagement agressée le soir
même en retournant chez elle, elle était restée prostrée et à demi
paralysée. Elle n'était jamais revenue dans la chambre de l'adolescent
; elle n'était plus rentrée chez elle non plus.
La silhouette de l'ours se dessinait en brun sur le fond lumineux
de la lumière rougeoyante ; l'absence de l'oreille était flagrante.
Cela s'était passé pendant le déménagement. On ne l'avait d'ailleurs
jamais retrouvée cette oreille arrachée. De toute façon, Maman n'aurait
pas pu la recoudre car l'attaque cérébrale qui l'avait terrassée
deux jours plus tard l'avait éteinte pour toujours. Théo n'était
même pas sûr qu'elle le reconnaissait encore lorsqu'il allait la
voir. Plaisance avait refermé la déchirure mais la cicatrice malhabile
avait défiguré Teddy.
L'étrange regard de l'ours lui donnait un air inquiétant. On l'avait,
un jour, retrouvé borgne, sur une chaise ; sans doute l'âge avait-il
fait son office ! Théo avait parcouru toutes les brocantes. Il avait
fini par dénicher un oeil vaguement ressemblant, vaguement car trop
petit, trop terne et trop bleu pour un oeil brun. Ça n'avait pas
été évident de comprendre que Vincent avait avalé l'oeil manquant
lorsque, deux jours plus tard, d'atroces douleurs abdominales amenèrent
à l'hospitaliser. Au cours des examens qui s'en suivirent, on découvrit,
presque par hasard, cette terrible maladie qui ferait de lui un
être différent, toujours plus différent, d'année en année.
Derrière la vitre, on ne voyait presque plus rien de l'ours, si
ce n'est qu'un peu de fourrure noircie. Ce matin, Plaisance, vraisemblablement
énervée par la naissance à annoncer, avait malencontreusement déchiré
le cou de l'ours. La bourre avait commencé à s'échapper par ce trou
béant. Théo avait aussitôt ressenti la terrible douleur de la séparation
annoncée. Qui serait la prochaine victime ? Il avait caché son angoisse
mais ne supportait pas que la mère ou l'enfant à naître soient à
leur tour menacés.
La décision était inéluctable, il fallait mettre fin à la vie de
Teddy. Lui confier mille messages d'amour et dresser le bûcher.
Ça avait été une décision effroyablement douloureuse à prendre.
Les yeux remplis de larmes, Théo avait saisi le vieil ours entre
ses mains, ses deux grandes mains d'homme. Il avait ouvert la porte
du poêle et livré le fil de sa vie aux flammes nues et avides.
Il regardait avec un immense soulagement le feu mourir derrière
la vitre. Il entendit la porte de l'entrée s'ouvrir et les rires
de Vincent et de Plaisance remplir la maison. Tout allait bien se
passer maintenant.Vincent se rua sur ses genoux pour le partage des
baisers. Théo regardait fixement le feu de ses grands yeux bleus
trop ouverts. Plaisance, entrant à son tour au salon, poussa un
grand cri d'effroi.
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