![]() |
Une photographie de Catherine Merdy |
|
Neighomme Enragé d'Hervé Baudouy |
|
L'excès de neige ennuie toujours les adultes
oublieux, pressés, occupés ; mais, pour les enfants, c'est un
terrain de jeux surveillé par de souriants bonhommes de neige
aux yeux en boutons et aux bras nus... Là comme ailleurs, des dizaines d'enfants
roulent et façonnent la blanche poudre... Ces figures muettes se tiennent en sentinelles,
devant des fenêtres peintes, derrière lesquelles un enfant sourit,
jusqu'aux premiers rayons du printemps (sauf si un grand-frère
stupide ne le détruit pas avant
- ce qui est souvent le cas) Quand Pierrot eut fini de mettre la dernière
touche à son bonhomme - avec des
jetons de poker, une casquette à damier, deux longueurs
de tuyau d'aspirateur et un faux-nez de clown - ses mitaines et
ses vêtements étaient trempés. Et c'était le crépuscule, l'heure à laquelle
tous les enfants comme Pierrot laissent leurs bottes et leurs
costumes de neige empilés près de la porte , et entrent dans des cuisines chaudes... Pierrot, comme tous les autres, prit son
dîner, puis joua avec sa Nintendo ; il se plongea ensuite dans
une bande dessinée; à 10 heures, il sourit à son bonhomme de neige
par la fenêtre, et s'enfouit sous sa couette et dans ses rêves
pour la nuit... ..Peu après 3 heures du matin, alors qu'il
dormait du sommeil tranquille d'un enfant de 7 ans, un voyant
rouge clignota subitement sur la console du centre de contrôle
du réacteur nucléaire, situé à quelques kilomètres du village. Une fuite ! Mais le réacteur se coupa si vite, et le
problème se régla de lui-même si rapidement, sans intervention
humaine, que les alarmes ne résonnèrent pas ; la fuite ne se propagea
pas au-delà de la zone jaune du troisième mur protecteur en plomb. C'était un accident mineur, de priorité minimale,
et le nettoyage se fit de manière automatisée. Les compteurs ne détectèrent pas plus qu'une
augmentation de quelques rads ; le surveillant-chef de service
ne fut donc pas obligé d'en référer à ses supérieurs ; il enregistra
le fait dans le Journal de Service, puis allongea ses pieds sur
le bureau et se remit à ronfler... .. Mais quelques ions obstinés parvinrent
à s'échapper dans l'atmosphère ; s'ils s'étaient contentés de
s'élever vers les couches supérieures de l'atmosphère, au lieu
d'être emportés par la brise vers le bonhomme de neige de Pierrot,
il n'y aurait eu rien de plus à en dire, et tout aurait continué
comme avant dans la petite vallée... "Plus une technologie est avancée, moins
elle se distingue de la magie", comme dit l'expression... Et c'est bien ce qui se produisit. Quelque
part dans une dimension à cheval entre la physique et la sorcellerie,
ces quelques ions radioactifs (normalement inoffensifs ) touchèrent
le bonhomme de neige de Pierrot, et , comme la baguette d'une
fée, lui donnèrent la vie... Mais une malheureuse coïncidence transforma
cette curiosité miraculeuse en un sort funeste, car un chien enragé
faisait ses besoins contre le bonhomme de neige au moment où celui-ci
s'anima. Lorsque le bonhomme prit sa première inspiration,
le chien sursauta sous le choc, et arracha un morceau de neige,
en le mordant furieusement, puis s'enfuit en hurlant... ..Quand le bonhomme de neige de Pierrot eut
fini d'apprendre à glisser (il ne pouvait guère marcher...), on
était le 24 décembre, il était en plein délire psychotique, et
de la bave coulait de sa bouche (on ne le remarqua pas, car la
salive se camoufla dans la neige) L'habitation la plus proche, bien sûr, était
la maison de Pierrot. Le bonhomme enragé parvint à y pénétrer
, et à trouver la chambre des parents. Sans une hésitation, il
les assomma et les tua avec une table de nuit récemment achetée
dans une vente aux enchères (Ce ne fut pas facile ,car le bonhomme
n'avait pas vraiment de mains, mais des bras faits de tuyaux d'aspirateur.
Mais il était très fort, très intelligent, et très enragé). C'était
un salaud froid. La sur de Pierrot fut la victime suivante. La
police en découvrit certains morceaux enfoncés dans le compacteur,
et d'autres collés au mur de sa chambre...pourtant ses restes
complets ne furent jamais retrouvés... Pierrot fut réveillé par les cris de sa sur;
il n'eut que le temps de laisser un message sur son oreiller, avec son feutre rouge :
"C'est le bonhomme de neige...", avant que l'enragé
n'enfonce la porte et ne le traîne hors de la maison (l'enquête
révéla aussi que l'arbre de Noël avait été mis en pièces , et
tous les jouets détruits) Le corps de Pierrot ne fut retrouvé qu'en
avril, quand la neige fondit; un agriculteur, en retournant son
champ, le découvrit. Bien sûr, le message laissé par Pierrot parut
insensé à la police - jusqu'à ce que des rapports
commencent à arriver , au sujet d'un homme déguisé en bonhomme
de neige, rôdant dans les rues le soir, et pénétrant dans les
maisons... Quelques témoins (avec des jumelles) affirmèrent
avoir vu de la salive couler de la bouche du suspect, lorsqu'il
se retournait et les regardait. (Inutile de préciser que nombreux
furent ceux qui parlèrent du Yéti ou d'enlèvement par des extra-terrestres
, et qui s'en donnèrent à cur joie dans les média, ainsi que
dans des sectes marginales et un peu écervelées) Après que quelques familles aient ainsi été
massacrées, dans les villes voisines, la police réalisa qu'elle
avait affaire à un tueur en série - surnommé le "Neighomme
Enragé". Il ne fut jamais pris, et les meurtres continuèrent
; en mars, vingt-cinq familles et arbres de Noël (avec leurs jouets
afférents) avaient été liquidés. Puis, soudain, le Printemps éclata ; la neige
fondit, et les meurtres cessèrent...pour toujours. Tous ces articles, sauf le dernier, correspondaient
à la description du bonhomme de neige de Pierrot. Et, graçe à la trace de feutre en forme de
"i", ou de point d'exclamation comme le pensent certains
enquêteurs, la mitaine fut formellement identifiée comme ayant
appartenu à Pierrot... ..Les meurtres ont cessé pour toujours...
..Vraiment
?... |
|
|
Hervé Baudouy |
|