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Une photographie de Catherine Merdy |
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Mort dun Doudou d'Anaka |
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Cétait une bête immonde. Lun de ces gremlins au visage tuméfié de laideur, couvert de poils synthétiques dun rose crasseux. Son énorme panse ventrue recelait en son creux un oeuf vert artificiellement coupé en deux parties, au coeur duquel on avait glissé une chose blanchâtre et velue, ornée de deux énormes billes de verre, et dun nez en feutrine ridiculement petit. La bête trônait sur létagère parmi dinnombrables petits objets sans âme. Quelques cartes dun jeu de famille éclatée aux quatre coins de la maison, une pièce de puzzle définitivement orpheline, un résidu de cadeau dun fast-food indigeste, qui navait pas même eu le temps dêtre seulement regardé, quelques photos écornées, une figurine verte à pois bleus, une peluche épluchée, élimée jusquà la trame de son corps inerte. Elle était arrivée deux mois auparavant dans les gloussements de plaisir et les éclats de rire joyeux. Saisie par des petites mains potelées, elle sétait laissé tripoter les boutons, tirer les oreilles, sucer le bout du nez, pincer la fourrure. Les petits doigts fourrageaient dans son ventre mécanique à la recherche de loeuf blafard et de son trésor, puis lui glissaient entre ses dents de plastique quelque fleur en résine. Ballottée, trimballée, bousculée, elle avait laissé séveiller en elle des sensations dun pur bonheur qui avait allumé son petit coeur artificiel et fait clignoter ses ampoules au bout de deux antennes violettes ridicules. Sa voix aigrelette dhôtesse de lair débarquée prématurément roucoulait des mots tendres " maman taime, oui, mon petit ange, oh, mon bébé tu es si jolie, viens embrasser maman, maman taime, oui, mon petit ange, oh, mon bébé tu es si jolie, viens embrasser maman... ". La tendresse maladroite de cette petite humaine désordonnée avait fait jaillir en elle une étincelle. Une flamme brûlait son coeur inerte, lui tournait sa grosse tête informe, faisait frémir ses poils en friche. Lenfant était tour à tour sa mère, sa fille son bébé, son Jouet. Parfois elle restait coite, malgré les tentatives de la petite fille pour déclencher sa voix dautomate. Elle demeurait immobile et close tandis que lenfant sacharnait joyeusement sur son mécanisme. Elle écoutait les cris joyeux, les encouragements aigus, " allons la bête réveille-toi, pourquoi ne me parles-tu pas aujourdhui, mais tu nas plus rien à dire, oh la bête, laisse-moi regarder dans ton ventre " Alors lémotion la submergeait. Mais elle restait impassible, suivant de ses gros yeux immobiles la petite humaine sagiter, piailler, enfouir son nez dans son cou épais et mou. Elle respirait les boucles blondes, elle senivrait des odeurs de lait et de chocolat exsudées de tous les pores de ce petit être insatiable et gourmand. Le soir au coucher commençait le rituel. Saisie par les oreilles, elle suivait chaque mouvement de lenfant. Elle assistait dabord au brossage de dent dans la salle de bains. Elle avait une ou deux fois subi les assauts de la brosse couverte de dentifrice. Mais le spectacle pitoyable de ses poils collés par la substance blanchâtre et âcre lui avait épargné dautres séances de nettoyage. Ensuite venait le peigne. La fourrure navait pas résisté bien longtemps aux tiraillements des griffes pointues qui arrachaient des touffes roses par poignées. En quelques semaines, la bête sétait dangereusement dégarnie. Son dos était râpé comme un vieux pull mité, et, entre ses antennes, on devinait la carcasse roide de lautomate. À lheure du coucher, sa petite maîtresse lemportait dans sa chambre. Elle entrait dans son lit, puis déposait son amie au creux de son cou, tandis quune voix de maman commençait à raconter une histoire de fée, ou un conte de fou, ou bien encore des petits récits sans queue ni tête, un chapitre égaré dune histoire qui nen finit pas. La petite fille écoutait, applaudissait, commentait, questionnait, jusquau moment où son petit corps salourdissait Elle baillait, clignait des yeux, frottait entre ses doigts une boule de poils ou une antenne, son souffle devenait régulier et ses paupières lourdes, elle tenait la bête serrée étroitement sur son coeur et sendormait doucement. Elle restait blottie contre le petit corps chaud, et son coeur se mettait à battre à lunisson, berçant lenfant dun ronronnement imperceptible, veillant chaque seconde de son sommeil abandonné. Une nuit pourtant, la fillette ne vint pas. Elle resta éveillée pendant ces longues heures, attendant patiemment que les menottes brusques viennent larracher à sa léthargie coutumière. Mais il ne se passa rien. Les jours étaient vides de bruit et dagitation. Il ny avait personne dans la maison. Elle passait ses journées sur létagère, diluant des heures moroses et linéaires qui nen finissaient pas de recommencer pareil, elle senfonçait dans une somnolence teintée de tristesse, comme coincée entre deux mondes, où plus rien nétait vraiment vivant, ni exactement mort. Tout était là, intact, et lessentiel manquait pourtant. Elle sempierrait dans un silence informe, son grand corps abîmé et stigmatisé par de longues semaines de jeux et de rires désormais inerte et laid, ses grosses billes largement ouvertes sur des cils de diva dun autre siècle. Rien ne frémissait en elle, la chose blanchâtre aux grosses billes bleues et aux nez ridiculement petit lui avait été retirée depuis longtemps déjà, et la paralysie gagnait son coeur ovoïde, lenlisant peu à peu dans la consistance dun objet sans âme parmi dautres. Au bout de quelques siècles, la petite fille revint. Cétait la fin des vacances. Du haut de son perchoir, elle sentait la maison séveiller, percevait les petits pas pressés cherchant ça et là les repères de cette vie qui sétait mise entre parenthèses pendant de longues semaines. Elle se prenait à frémir à lidée de retrouver le contact des petites mains maladroites, débiter à nouveau des heures durant ses mots damour préenregistrés, sentir contre elle le corps chaud de lenfant et sa respiration profonde, se glisser dans ses rêves et voyager avec elle aux confins de tous les univers La journée passa. Le soir venu, quand la petite fille commença son rituel de la nuit, elle demeura sur létagère, invisible au regard du petit être frivole. À la lueur de la veilleuse, du haut de sa planche de bois, elle regarda lenfant endormie qui serrait contre elle une affreuse chose molle et flasque, aux yeux jaunes à demi-fermés, les paupières épaisses comme deux rideaux plissés. Elle pouvait apercevoir la lueur naissante dans le regard brodé. Elle sut que son heure était venue. Déjà. Si court bonheur. Ah, se dit-elle avant déteindre à jamais son coeur de plastique, il faut aimer les êtres, vivants. |
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Anaka |
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