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Un gigantesque grondement est tombé du ciel, en forme de
roulement de tambour
La cathédrale s'est effondrée
Dieu
a puni les audacieux qui avaient osé le narguer
Oser
toucher le ciel de la pointe du clocher
Pourtant dans le passé
Dieu s'était montré clément avec la bâtisse
divine de Soissons ou encore celle d'Amiens, mais là, ce
n'était plus possible de tolérer une telle audace
Encore plus haut, toujours plus haut, mais où l'homme s'arrêtera-t-il
? Dieu n'a pas voulu cela, voilà tout. L'homme doit être
remis à sa place, au sol. Et Dieu tout là-haut, où
nous ne pourrons aller que morts. "Mon Dieu, faites que votre
courroux cesse, nous autres pauvres pêcheurs, nous n'y sommes
pour rien. Ce n'est pas parce que j'ai aidé à monter
les pierres et qu'à certains moments, j'ai remplacé
Gilles, le tailleur de pierres de la section 12 que j'y suis pour
quelque chose, vous le savez bien, Vous, que je n'y suis pour rien",
se lamente le portefaix à moitié estropié.
Les "Aventuriers du vertige" comme ils aiment à
s'appeler, les savants d'en haut, ces pauvres gens ne les connaissaient
pas, vraiment pas, "vous pouvez vous renseigner, nous autres
on obéissait aux ordres, moi et les amis, on nous commandait,
on obéissait. Et voilà tout. J'ai une femme et quatre
enfants pas encore élevés, cela explique bien des
choses
"
Mais ces messieurs du calcul et du dessin à main levée,
ils ont eu beau faire minutieusement des maquettes en bois, à
l'échelle au cinquantième, disaient-ils et simuler
au plus près les charges, cela n'a rien empêché
Les calculs servaient-ils vraiment à quelque chose, n'étaient-ils
pas plutôt aveuglés par une sorte d'entêtement
divin, de vouloir se surpasser, comme "toucher du doigt le
ciel", sorte de syndrome "Tour de Babel"
Ridicule
et meurtrier !
Vous auriez vu et entendu et respiré la montagne de pierre
et de poussières qui avait dégringolé d'un
coup sans crier gare
et tous ces pauvres types écrasés
dessous, les vieux comme les jeunes
"- La chance qu'on a eue, mon camarade François et moi,
quand j'y repense
À ce moment précis nous étions
partis chercher de l'eau en "grande quantité" avait
hurlé le chef d'équipe perché sur son échafaudage
à plus de cinquante mètres de haut
On est revenu,
mais sans eau. Un énorme fracas est parvenu à nos
oreilles, on s'est alors précipité à toutes
jambes vers le chantier. Notre chef, on ne le voyait plus
c'est
seulement quand on a commencé à dégager les
corps qu'on l'a reconnu
à sa chevelure rousse
le
visage tout écrasé, il était à peine
reconnaissable
C'est vous dire !"
Les maîtres-architectes n'eurent de cesse de relire leurs
plans, refaire les calculs, augmenter les charges simulées
sur la maquette, rien n'y faisait, ils ne comprenaient pas
Qu'est-ce
qui avait bien pu se passer ? Les fondations avaient été
calculées pour supporter les charges nécessaires,
la grosseur des pierres avait été choisie en fonction
de l'audace qu'on voulait accomplir, même la profondeur des
fondations avait été scrupuleusement respectée,
le mortier utilisé, jusqu'au suivi du chantier, tout cela
avait été irréprochable
aucune faille,
nulle part
Et pourtant, en cette année de grâce
1284, soit 46 ans après que la première pierre fût
posée, la cathédrale de Beauvais s'est effondrée
de
toute sa hauteur
"punition divine" hurlèrent
les fidèles accourus précipitamment.
Les maîtres-architectes s'étaient cachés dans
leurs bureaux, loin de la foule menaçante, l'un d'entre eux,
sans attendre l'avis de ses collègues alla demander pardon
à l'évêque et lui proposa sa démission
qu'il accepta sans hésiter. Les deux autres réfléchissaient
: ils ne voulaient pas se laisser déborder par l'événement.
Après les heures de surprise suivies du désespoir
le plus grand, ils voulaient présenter à l'évêque
une solution de rechange ; oui, ils avaient pêché par
une audace sacrilège qui relevait de la punition ecclésiastique,
voire divine, mais raidis dans leur rôle d'architecte, ils
devaient faire face.
"- La géométrie divine ne peut pas être
figée, comme tout ce qui est sur terre, elle doit être
variable
Nous en appliquerons la théorie
Si nous
ne pouvons faire aussi haut que nous le souhaitions, on donnera
l'impression aux fidèles restés au sol que le ciel
a été atteint d'une manière ou d'une autre
"
Toute la nuit qui suivit le drame, ils travaillèrent sans
relâche et au petit matin, trois nouveaux plans s'étalaient
sur la table de travail. Ils avaient revu à la baisse la
hauteur du bâtiment, les voûtes ne dépasseront
pas les 48 mètres, fini les folles audaces, on se contentera
d'une hauteur raisonnable, celle qui a été maîtrisée
par d'autres architectes avant eux, mais ici on donnera encore plus
de fastes, de flamboyance à la sculpture de la pierre, jusqu'en
haut des voûtes, que les fidèles en aient mal au cou
à admirer cette splendeur architecturale, que "la hauteur
ne soit pas la seule preuve de notre dévotion au divin"
dirent-ils.
Ainsi fut fait.
On enleva des tombereaux de pierres, par dizaines, des tombereaux
débordants de pierres concassées dans la chute ; on
sortit tant bien que mal les corps des pauvres malheureux, devant
les femmes et les enfants éplorés, quel triste spectacle
à ne jamais se souvenir
quand tout fut à nouveau
net et bien balayé, toute cette poussière envolée,
longtemps après, car tous ces ouvriers manquèrent
singulièrement d'entrain pour cette corvée et pourtant
si on voulait reprendre le chantier, il fallait bien en passer par-là,
non ? Alors vint le moment tant attendu : c'était par une
belle journée d'été, on remonta les échafaudages
les uns dans les autres jusqu'à la hauteur de la déchirure
à l'endroit même où le faîtage s'était
"décroché". Et une fois montés là-haut,
les deux maîtres-architectes jugèrent que cette fois
la hauteur était convenable. Encore quelques rangées
supplémentaires de pierres demandèrent-ils "et
on pourra donner, sans risque, l'ordre de lancer les travées
d'ogives
" Cela fit chaud au cur de voir tous ces
ouvriers s'activer du haut en bas de l'édifice, comme autant
de petites fourmis travailleuses. Tous avait retrouvé la
joie et la confiance, tous s'activaient dur !
Les mois passèrent, puis les années, quatre fois dix
ans, des ouvriers disparurent, d'autres arrivèrent, plusieurs
fois les plans furent retouchés, les calculs repris, vérifiés
sans cesse, puis ce fut le grand jour, l'apothéose en quelque
sorte, le moment où on put descendre les échafaudages
car toutes les pierres avaient pris leur place les unes à
côté des autres, jouant chacune leur rôle de
soutien, la clef de voûte parachevant le divin ordonnancement
de l'ensemble, miracle du génie humain pour la plus grande
gloire de Dieu.
Beauvais rayonnait de joie et d'allégresse
cortège
des autorités, du clergé au grand complet et de la
population tout entière
La cathédrale Saint-Pierre,
joyau parmi les joyaux trônait au centre de la ville, témoin
à jamais de l'audace et de la résignation de l'homme,
mais aussi de l'esprit d'adaptation pour une juste cause.
Deo gratias !
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