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Qui
pouvait m'en vouloir à ce point, un matin où j'allais
jouer tranquillement au tennis? D'accord, les campagnes sont parfois
hermétiques et j'habitais depuis peu dans ce patelin, mais
de là à trouver la lunette arrière de sa voiture
en mille morceaux, il y avait un gouffre que je ne voulais franchir.
Un
violent vent d'ouest emportait tout sur son passage, j'avais ouvert
la portière en courbant l'échine sous la bourrasque.
Le temps de reprendre mon souffle, de remettre mes cheveux à
la va-vite, j'avais démarré comme si de rien n'était.
C'est après plusieurs centaines de mètres que j'ai
réalisé qu'il se passait quelque chose de bizarre.
Le bruit d'abord, curieux, et un souffle étrange et froid
qui m'agaçait la nuque. J'ai tourné la tête
en pensant à une vitre arrière restée entrouverte,
avant de piler aussitôt, incrédule. Après avoir
garé la voiture sur le bord de la route, je me suis retourné
de nouveau pour vérifier si je n'étais pas victime
d'une hallucination de petit matin. L'ouverture était béante.
Tout autour, le verre feuilleté s'affaissait. Ca pouvait
ressembler à un tir de mortier, mais je n'avais entendu aucun
bruit assourdissant et je me portais relativement bien.
Qu'était-ce?
Je
suis descendu pour constater les dégâts. De derrière,
le trou était aussi large et je voyais des dizaines de débris
de verre qui jonchaient le coffre. Cela avait dû se passer
durant la nuit et je m'étais installé au volant sans
m'en rendre compte. Du moins était-ce la seule explication
qui me paraissait raisonnable.
J'ai
ouvert le coffre, doucement, mais c'en était trop pour ce
qui tenait encore et, morceau par morceau, la vitre s'est affaissée.
Il y en avait partout, tout autour de mes balles de tennis.
Du
plat de la main, j'ai commencé par repousser les balles d'un
côté et les débris de l'autre, et j'ai eu à
cet instant ma deuxième surprise de la matinée. Une
des balles jaunes n'obéissait pas et refusait de rouler,
comme si elle était soudée au fond du coffre. J'ai
fait un effort pour la décoller et me suis retrouvé
totalement ahuri, à neuf heures du matin, sur le bord d'une
départementale, une balle de tennis au creux de la paume,
de couleur jaune, d'une rondeur normale, mais d'un poids qui me
durcissait le biceps. Elle pesait plus d'un kilo!
Je
l'ai étudiée sous toutes les coutures mais elle ne
présentait aucune anomalie si ce n'était son poids.
Perplexe, je l'ai remise dans le coffre. Quelqu'un avait dû
trafiquer une balle de tennis en la bourrant de plomb et la jeter
contre la lunette arrière de ma voiture. Un geste stupide
sans aucun doute. J'étais nouveau dans ce village, je ne
connaissais personne, peut-être était-ce une coutume
d'accueillir ainsi les nouveaux résidents. Ce qui me turlupinait
pourtant, c'était la marque de cette balle de tennis, une
Flushing Court pour surface rapide. J'en avais acheté
deux boîtes récemment, la coïncidence était
troublante. J'ai compté rapidement les balles qui traînaient
dans mon coffre. J'en avais sept de cette marque-là, sans
tenir compte de celle qui pesait vingt fois son poids normal. Il
en manquait donc une; comme par hasard.
J'ai
repris la route en tenant le volant d'une main, de l'autre je me
grattais la tête, et j'ai parcouru les dix derniers kilomètres
avec un petit courant d'air perfide sur les épaules.
Freddy,
mon partenaire, m'attendait en regardant ostensiblement sa montre.
L'heure que nous avions réservée était bien
entamée, mais le bris de ma lunette arrière valait
toutes les excuses. Je lui ai montré rapidement la cause
des dégâts avant de remettre la fameuse balle au milieu
des débris de verre.
A
la fin de notre match, nous avons décidé, avec Freddy,
de lui faire la peau à cette balle, de lui ouvrir les poils
pour voir ce qu'elle avait dans le ventre. Mais ce ne fut pas possible.
Dans le coffre il ne restait que les débris de verre. La
balle mystérieuse avait disparu.
Je
suis rentré chez moi en me promettant de ne plus y penser,
d'oublier au plus vite cette histoire démente. Et, dans le
courant de l'après-midi, je n'y songeais presque plus quand
je me suis enfin décidé à nettoyer mon coffre.
Il
y avait du verre partout. J'ai pris une petite pelle et un grand
sac plastique et j'ai enfourné les débris par pelletées
entières. Ca tintinnabulait au fond du sac quand, soudain,
j'ai replongé d'un coup dans mes angoisses du matin. Le poids
d'une des pelletées était anormal, complètement
illogique, et je me suis mis à fouiller dans les débris
pour en comprendre la raison.
J'ai
vite trouvé. L'éclat de verre que j'avais maintenant
dans la main, pas plus gros qu'une noisette, pesait bien un kilo,
au bas mot. Comme la balle de tennis, ce matin... Je n'avais guère
souvenir de mes cours de physique, au lycée, mais je me suis
tout de même demandé si une telle densité était
acceptable. Une si petite chose pouvait-elle peser si lourd?
Je
suis rentré à la maison et j'ai posé mon objet
insolite sur la table de la cuisine. D'apparence il n'avait rien
d'extraordinaire, c'était un vulgaire éclat de verre
feuilleté, d'une couleur un peu blanchâtre. Songeur,
je suis allé prendre une bière dans le frigo, ça
m'aiderait peut-être à réfléchir. Mais
dès que j'ouvrais la porte du frigo, c'était comme
un déclic dans la tête de Poker, mon beau chat noir,
mon chat pavlovien. Il arrivait en souplesse dans les trois secondes
en frottant sa tête contre le bas de mon pantalon. Le message
était clair, et je n'avais plus qu'à sortir le lait
et aller chercher ses croquettes dans le bas du placard, avant même
d'ouvrir ma bière.
J'ai
posé la canette sur la table et me suis dépêché
de lui préparer son repas. Pendant ce temps, il en profitait
souvent pour aller faire une petite balade apéritive, persuadé
qu'à son retour le déjeuner serait prêt.
Deux
minutes plus tard, j'ai posé le bol sur le carrelage et me
suis relevé avec l'intention de boire enfin ma petite bière...
Mais
laquelle?
Il
y avait deux canettes sur la table de la cuisine et le petit éclat
de verre avait disparu. Deux canettes rigoureusement identiques.
Je les ai soupesées et j'ai décapsulé la moins
lourde - j'ai toujours préféré les bières
légères...- et c'est à partir de ce moment-là
que j'ai commencé à comprendre. Enfin, vaguement.
J'avais peut-être accusé les voisins un peu vite. J'ai
songé à une chose tombée du ciel qui aurait
brisé la lunette arrière de ma voiture. Un caillou
venu d'ailleurs qui prenait l'apparence sinon le poids d'un autre
objet à son contact, par mimétisme. Un caillou caméléon
qui devenait balle de tennis ou éclat de verre, ou bien encore
canette de bière.
Pour
en avoir le coeur net, j'ai pris l'autre bouteille, celle qui pesait
quatre ou cinq fois son poids normal et l'ai posée près
du bol de Poker, par terre. Puis je me suis assis sur le banc et
j'ai attendu.
Il ne s'est rien passé.
Je
me suis levé brusquement en me disant que je devenais vraiment
dingue, bon pour l'asile. Dehors j'ai appelé Poker pour qu'il
vienne manger. J'avais envie de voir des choses très simples,
rassurantes, comme un chat qui lape son lait, c'est tout ce que
je demandais.
Il est sorti des buissons, la tête haute, et m'a précédé
de peu pour entrer dans la cuisine, mais je ne sais lequel de nous
deux a été le plus surpris en voyant les deux bols
posés sur le carrelage.
Il a flairé chacun d'eux et s'est finalement décidé
pour celui de gauche.
Et
soudain j'ai craqué, j'ai eu peur, je ne sais pas ce qui
m'a pris, ce qui m'est passé par la tête. J'ai attrapé
l'autre bol, couru jusqu'à la grande poubelle installé
au bord de la route et j'ai jeté le tout ou ce qu'il en restait
au fond, puis j'ai refermé violemment le couvercle comme
un bouclier providentiel.
En
revenant vers la maison je réfléchissais malgré
tout sur le poids de ce bol, qui n'avait finalement rien d'extraordinaire,
quand j'ai entendu soudain des feulements, des cris, des miaulements
insupportables. Je me suis précipité et, à
l'instant où j'allais entrer dans la cuisine, un trait noir
m'a filé entre les jambes, a dérapé dans l'herbe
haute et s'est sauvé à une allure phénoménale,
comme s'il avait deux douzaines de molosses aux fesses. Je n'avais
jamais vu Poker courir aussi vite et je me suis demandé ce
qui avait bien pu lui faire peur et le mettre dans cet état.
Je me suis retourné et j'ai regardé dans la cuisine.
Sur le carrelage il y avait le corps d'un autre chat, inerte. Il
avait le poil noir, long et brillant, mais aucun souffle, aucune
respiration ne le faisait frissonner. Qui était ce chat?
Et
qui était l'autre, identique, qui m'avait filé entre
les jambes?
Où était Poker?
Je
suis allé près du frigo et j'ai ouvert et refermé
dix fois, vingt fois la porte en regardant dehors, mais je n'ai
rien vu venir. J'ai alors fouillé partout, dans le garage,
dans la chambre, dans les placards, dans mon sac de sport, j'ai
récupéré toutes les balles de tennis que j'ai
pu trouver et je suis allé les déposer tout autour
de ce chat qui gisait sur le carrelage de la cuisine. Puis je suis
sorti pour ne pas déranger, pour essayer de penser à
autre chose.
Je suis rentré tard ce soir-là, mais il n'y avait
pas de nouvelle balle de tennis dans la cuisine, comme je l'avais
espéré. J'ai pris un sac poubelle et une pelle dans
le garage, et je suis allé déposer mon paquet dans
le jardin. Il faisait nuit, il n'y avait pas une étoile dans
le ciel, j'avais l'impression d'être observé.
Un
quart d'heure plus tard, je comblais le trou.
J'ai
tapoté plusieurs fois avec le dos de la pelle afin de raffermir
la terre et me suis redressé difficilement, une main au creux
des reins. J'ai alors levé les yeux et j'ai aperçu
deux petits ronds verts, brillants et immobiles, à une vingtaine
de mètres, près des buissons.
J'ai appelé doucement.
Les
deux petites boules vertes sont venus vers moi, lentement, et ont
tourné et retourné autour de mes jambes, puis j'ai
senti le glissement affectueux contre le bas de mon pantalon.
D'accord
Poker, j'ai murmuré en le prenant délicatement sous
le ventre, on va se le faire ce petit gueuleton, ça creuse
les émotions!
J'ai regardé dans le bas du placard de la cuisine, où
je range les conserves. Il y avait une boîte de confit de
canard et tout un lot d'aliment pour chat, des recettes trois étoiles
que je réservais pour les grandes occasions, comme la Saint-Sylvestre
ou la mi-août. Aujourd'hui c'en était une, je crois,
et il adorait ça.
Comme
je n'avais rien mangé depuis le matin, j'ai ouvert la boîte
de confit et épluché quelques pommes de terre. Pendant
que le tout rissolait, à feu doux, je me suis occupé
de Poker. J'ai pris trois petites boîtes, j'ai versé
leur contenu dans autant d'assiettes en carton et me suis assis
à même le carrelage pour lui tenir compagnie.
Il
tournait autour des assiettes et, en le voyant chipoter sur chacune
d'elles, je me suis demandé si le cauchemar était
vraiment terminé.
Puis il est venu vers moi. Je ne pensais plus à rien.
Si.
J'ai songé un court instant à le peser, à le
mettre sur une balance, mais à quoi bon. Je ne l'avais pas
fait avec la balle de tennis ou l'éclat de verre, avec le
bol ou la canette de bière. Et je ne connaissais même
pas le poids réel de Poker. D'ailleurs, qui connaît
le poids de son chat?
J'étais
toujours adossé contre le placard quand il s'est assis entre
mes jambes. Je n'osais plus faire un geste, ses yeux me paralysaient.
Nous sommes restés ainsi un long moment, puis j'ai levé
le bras, lentement, en ouvrant la main. Mes doigts ont effleuré
sa tête. Il a fermé les yeux un instant, ses oreilles
se sont légèrement affaissées. Du bout de l'index
je lui ai caressé le front, d'un mouvement régulier,
d'une oreille à l'autre, et, progressivement, j'ai accentué
ma pression. Ses yeux clignotaient, son corps s'arrondissait, sa
poitrine ronronnait. La trace de mon ongle dessinait des sillons
sur le fin pelage de son front et je retrouvais peu à peu
l'usage de mes jambes, de mon corps, de mes sens. Après un
long va-et-vient, mon doigt a glissé le long de la tempe,
de la pommette, de la joue, jusqu'à ses lèvres légèrement
entrouvertes. Mon autre main accomplissait le parcours inverse,
en remontant lentement le long de la cuisse. Je sentais son corps
d'une incroyable légèreté qui frissonnait sous
les caresses, et elle a basculé un instant la tête
en arrière avant de se jeter brusquement sur moi.
Plus
tard, la première pensée cohérente qui m'a
traversé l'esprit était d'origine olfactive, et je
me suis félicité d'avoir fait réchauffer le
confit à feu doux sinon tout aurait été calciné
au fond de la poêle. Nous étions allongés à
même le carrelage et elle semblait s'être assoupie,
le visage niché au creux de mon épaule. Je n'osais
bouger de peur de rompre le charme, mais un début de crampe
au petit orteil m'a brusquement fait changer de position. Elle a
alors lentement relevé la nuque et regardé un instant
autour d'elle avant de tourner la tête vers moi. Ses yeux
pétillaient et elle m'a glissé dans un sourire: "j'ai
faim!" Après avoir humé l'air, je lui ai répondu
que c'était prêt, qu'il n'y avait plus qu'à
mettre la table.
Je
lui ai tendu mon tee-shirt et me suis levé pour aller chercher
des couverts dans le placard, et pendant que j'installais le tout
sur la table elle a bondi sur ses pieds en répétant
qu'elle mourrait de faim. Elle était grande, à peu
près ma taille, j'avais l'impression de la connaître
depuis toujours. "Tu es chez toi, je reviens dans une minute",
lui ai-je lancé gaiement en quittant la pièce.
Quand
je suis revenu du cellier, ma bouteille de vin sous le bras, j'ai
poussé un cri sitôt la porte franchie: "Nooon!
Touche pas à ça!", et je me suis vite débarrassé
de la bouteille avant de me précipiter vers elle pour lui
prendre le vase des mains et le reposer sur l'étagère.
-
Hé, j'allais pas te le casser! s'est-elle exclamée
en rigolant. ...Il est moche en plus, avec ses petits poissons rouges
dessinés tout autour!
- Tu trouves...?
J'ai repris le vase, l'ai retourné. Je ne savais même
pas d'où il venait, je l'avais toujours vu sur cette étagère
et je me suis demandé s'il n'était pas déjà
là quand j'avais emménagé.
- Tu trouves vraiment qu'il est moche?
- Moche, c'est pas le mot. Laid, plutôt!
J'ai
écarté doucement les doigts. Le vase et les poissons
rouges sont allés se fracasser sur le carrelage, en une demi-douzaine
de morceaux et une multitude d'écailles.
La
main devant la bouche, elle me dévisageait, les yeux écarquillés.
-
Alors là, je ne comprends plus..., a-t-elle murmuré
après quelques instants de flottement.
- Te plains pas, moi c'est depuis ce matin que je ne comprends rien!
Je
l'ai prise par la main et nous nous sommes installés côte
à côte, et tant que je sentais son genou contre le
mien et son épaule contre la mienne, je ne craignais pas
de la voir se transformer en potiche. Et, pour être pleinement
rassuré avant d'attaquer le confit, j'ai repoussé
la cruche le plus loin possible, tout au bout de la table.
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