Une photographie de Catherine Merdy

Poker

par Dominique Combaud

Géométrie variable

Sommaire

Qui pouvait m'en vouloir à ce point, un matin où j'allais jouer tranquillement au tennis? D'accord, les campagnes sont parfois hermétiques et j'habitais depuis peu dans ce patelin, mais de là à trouver la lunette arrière de sa voiture en mille morceaux, il y avait un gouffre que je ne voulais franchir.

 

Un violent vent d'ouest emportait tout sur son passage, j'avais ouvert la portière en courbant l'échine sous la bourrasque. Le temps de reprendre mon souffle, de remettre mes cheveux à la va-vite, j'avais démarré comme si de rien n'était. C'est après plusieurs centaines de mètres que j'ai réalisé qu'il se passait quelque chose de bizarre. Le bruit d'abord, curieux, et un souffle étrange et froid qui m'agaçait la nuque. J'ai tourné la tête en pensant à une vitre arrière restée entrouverte, avant de piler aussitôt, incrédule. Après avoir garé la voiture sur le bord de la route, je me suis retourné de nouveau pour vérifier si je n'étais pas victime d'une hallucination de petit matin. L'ouverture était béante. Tout autour, le verre feuilleté s'affaissait. Ca pouvait ressembler à un tir de mortier, mais je n'avais entendu aucun bruit assourdissant et je me portais relativement bien.
Qu'était-ce?

Je suis descendu pour constater les dégâts. De derrière, le trou était aussi large et je voyais des dizaines de débris de verre qui jonchaient le coffre. Cela avait dû se passer durant la nuit et je m'étais installé au volant sans m'en rendre compte. Du moins était-ce la seule explication qui me paraissait raisonnable.

J'ai ouvert le coffre, doucement, mais c'en était trop pour ce qui tenait encore et, morceau par morceau, la vitre s'est affaissée. Il y en avait partout, tout autour de mes balles de tennis.

Du plat de la main, j'ai commencé par repousser les balles d'un côté et les débris de l'autre, et j'ai eu à cet instant ma deuxième surprise de la matinée. Une des balles jaunes n'obéissait pas et refusait de rouler, comme si elle était soudée au fond du coffre. J'ai fait un effort pour la décoller et me suis retrouvé totalement ahuri, à neuf heures du matin, sur le bord d'une départementale, une balle de tennis au creux de la paume, de couleur jaune, d'une rondeur normale, mais d'un poids qui me durcissait le biceps. Elle pesait plus d'un kilo!

Je l'ai étudiée sous toutes les coutures mais elle ne présentait aucune anomalie si ce n'était son poids. Perplexe, je l'ai remise dans le coffre. Quelqu'un avait dû trafiquer une balle de tennis en la bourrant de plomb et la jeter contre la lunette arrière de ma voiture. Un geste stupide sans aucun doute. J'étais nouveau dans ce village, je ne connaissais personne, peut-être était-ce une coutume d'accueillir ainsi les nouveaux résidents. Ce qui me turlupinait pourtant, c'était la marque de cette balle de tennis, une Flushing Court pour surface rapide. J'en avais acheté deux boîtes récemment, la coïncidence était troublante. J'ai compté rapidement les balles qui traînaient dans mon coffre. J'en avais sept de cette marque-là, sans tenir compte de celle qui pesait vingt fois son poids normal. Il en manquait donc une; comme par hasard.

J'ai repris la route en tenant le volant d'une main, de l'autre je me grattais la tête, et j'ai parcouru les dix derniers kilomètres avec un petit courant d'air perfide sur les épaules.

Freddy, mon partenaire, m'attendait en regardant ostensiblement sa montre. L'heure que nous avions réservée était bien entamée, mais le bris de ma lunette arrière valait toutes les excuses. Je lui ai montré rapidement la cause des dégâts avant de remettre la fameuse balle au milieu des débris de verre.

A la fin de notre match, nous avons décidé, avec Freddy, de lui faire la peau à cette balle, de lui ouvrir les poils pour voir ce qu'elle avait dans le ventre. Mais ce ne fut pas possible. Dans le coffre il ne restait que les débris de verre. La balle mystérieuse avait disparu.

Je suis rentré chez moi en me promettant de ne plus y penser, d'oublier au plus vite cette histoire démente. Et, dans le courant de l'après-midi, je n'y songeais presque plus quand je me suis enfin décidé à nettoyer mon coffre.

Il y avait du verre partout. J'ai pris une petite pelle et un grand sac plastique et j'ai enfourné les débris par pelletées entières. Ca tintinnabulait au fond du sac quand, soudain, j'ai replongé d'un coup dans mes angoisses du matin. Le poids d'une des pelletées était anormal, complètement illogique, et je me suis mis à fouiller dans les débris pour en comprendre la raison.

J'ai vite trouvé. L'éclat de verre que j'avais maintenant dans la main, pas plus gros qu'une noisette, pesait bien un kilo, au bas mot. Comme la balle de tennis, ce matin... Je n'avais guère souvenir de mes cours de physique, au lycée, mais je me suis tout de même demandé si une telle densité était acceptable. Une si petite chose pouvait-elle peser si lourd?

Je suis rentré à la maison et j'ai posé mon objet insolite sur la table de la cuisine. D'apparence il n'avait rien d'extraordinaire, c'était un vulgaire éclat de verre feuilleté, d'une couleur un peu blanchâtre. Songeur, je suis allé prendre une bière dans le frigo, ça m'aiderait peut-être à réfléchir. Mais dès que j'ouvrais la porte du frigo, c'était comme un déclic dans la tête de Poker, mon beau chat noir, mon chat pavlovien. Il arrivait en souplesse dans les trois secondes en frottant sa tête contre le bas de mon pantalon. Le message était clair, et je n'avais plus qu'à sortir le lait et aller chercher ses croquettes dans le bas du placard, avant même d'ouvrir ma bière.

J'ai posé la canette sur la table et me suis dépêché de lui préparer son repas. Pendant ce temps, il en profitait souvent pour aller faire une petite balade apéritive, persuadé qu'à son retour le déjeuner serait prêt.

Deux minutes plus tard, j'ai posé le bol sur le carrelage et me suis relevé avec l'intention de boire enfin ma petite bière...

Mais laquelle?

Il y avait deux canettes sur la table de la cuisine et le petit éclat de verre avait disparu. Deux canettes rigoureusement identiques. Je les ai soupesées et j'ai décapsulé la moins lourde - j'ai toujours préféré les bières légères...- et c'est à partir de ce moment-là que j'ai commencé à comprendre. Enfin, vaguement. J'avais peut-être accusé les voisins un peu vite. J'ai songé à une chose tombée du ciel qui aurait brisé la lunette arrière de ma voiture. Un caillou venu d'ailleurs qui prenait l'apparence sinon le poids d'un autre objet à son contact, par mimétisme. Un caillou caméléon qui devenait balle de tennis ou éclat de verre, ou bien encore canette de bière.

Pour en avoir le coeur net, j'ai pris l'autre bouteille, celle qui pesait quatre ou cinq fois son poids normal et l'ai posée près du bol de Poker, par terre. Puis je me suis assis sur le banc et j'ai attendu.
Il ne s'est rien passé.

Je me suis levé brusquement en me disant que je devenais vraiment dingue, bon pour l'asile. Dehors j'ai appelé Poker pour qu'il vienne manger. J'avais envie de voir des choses très simples, rassurantes, comme un chat qui lape son lait, c'est tout ce que je demandais.
Il est sorti des buissons, la tête haute, et m'a précédé de peu pour entrer dans la cuisine, mais je ne sais lequel de nous deux a été le plus surpris en voyant les deux bols posés sur le carrelage.
Il a flairé chacun d'eux et s'est finalement décidé pour celui de gauche.

Et soudain j'ai craqué, j'ai eu peur, je ne sais pas ce qui m'a pris, ce qui m'est passé par la tête. J'ai attrapé l'autre bol, couru jusqu'à la grande poubelle installé au bord de la route et j'ai jeté le tout ou ce qu'il en restait au fond, puis j'ai refermé violemment le couvercle comme un bouclier providentiel.

En revenant vers la maison je réfléchissais malgré tout sur le poids de ce bol, qui n'avait finalement rien d'extraordinaire, quand j'ai entendu soudain des feulements, des cris, des miaulements insupportables. Je me suis précipité et, à l'instant où j'allais entrer dans la cuisine, un trait noir m'a filé entre les jambes, a dérapé dans l'herbe haute et s'est sauvé à une allure phénoménale, comme s'il avait deux douzaines de molosses aux fesses. Je n'avais jamais vu Poker courir aussi vite et je me suis demandé ce qui avait bien pu lui faire peur et le mettre dans cet état. Je me suis retourné et j'ai regardé dans la cuisine. Sur le carrelage il y avait le corps d'un autre chat, inerte. Il avait le poil noir, long et brillant, mais aucun souffle, aucune respiration ne le faisait frissonner. Qui était ce chat?

Et qui était l'autre, identique, qui m'avait filé entre les jambes?
Où était Poker?

Je suis allé près du frigo et j'ai ouvert et refermé dix fois, vingt fois la porte en regardant dehors, mais je n'ai rien vu venir. J'ai alors fouillé partout, dans le garage, dans la chambre, dans les placards, dans mon sac de sport, j'ai récupéré toutes les balles de tennis que j'ai pu trouver et je suis allé les déposer tout autour de ce chat qui gisait sur le carrelage de la cuisine. Puis je suis sorti pour ne pas déranger, pour essayer de penser à autre chose.


Je suis rentré tard ce soir-là, mais il n'y avait pas de nouvelle balle de tennis dans la cuisine, comme je l'avais espéré. J'ai pris un sac poubelle et une pelle dans le garage, et je suis allé déposer mon paquet dans le jardin. Il faisait nuit, il n'y avait pas une étoile dans le ciel, j'avais l'impression d'être observé.

Un quart d'heure plus tard, je comblais le trou.

J'ai tapoté plusieurs fois avec le dos de la pelle afin de raffermir la terre et me suis redressé difficilement, une main au creux des reins. J'ai alors levé les yeux et j'ai aperçu deux petits ronds verts, brillants et immobiles, à une vingtaine de mètres, près des buissons.
J'ai appelé doucement.

Les deux petites boules vertes sont venus vers moi, lentement, et ont tourné et retourné autour de mes jambes, puis j'ai senti le glissement affectueux contre le bas de mon pantalon.

D'accord Poker, j'ai murmuré en le prenant délicatement sous le ventre, on va se le faire ce petit gueuleton, ça creuse les émotions!
J'ai regardé dans le bas du placard de la cuisine, où je range les conserves. Il y avait une boîte de confit de canard et tout un lot d'aliment pour chat, des recettes trois étoiles que je réservais pour les grandes occasions, comme la Saint-Sylvestre ou la mi-août. Aujourd'hui c'en était une, je crois, et il adorait ça.

Comme je n'avais rien mangé depuis le matin, j'ai ouvert la boîte de confit et épluché quelques pommes de terre. Pendant que le tout rissolait, à feu doux, je me suis occupé de Poker. J'ai pris trois petites boîtes, j'ai versé leur contenu dans autant d'assiettes en carton et me suis assis à même le carrelage pour lui tenir compagnie.

Il tournait autour des assiettes et, en le voyant chipoter sur chacune d'elles, je me suis demandé si le cauchemar était vraiment terminé.
Puis il est venu vers moi. Je ne pensais plus à rien.

Si. J'ai songé un court instant à le peser, à le mettre sur une balance, mais à quoi bon. Je ne l'avais pas fait avec la balle de tennis ou l'éclat de verre, avec le bol ou la canette de bière. Et je ne connaissais même pas le poids réel de Poker. D'ailleurs, qui connaît le poids de son chat?

J'étais toujours adossé contre le placard quand il s'est assis entre mes jambes. Je n'osais plus faire un geste, ses yeux me paralysaient. Nous sommes restés ainsi un long moment, puis j'ai levé le bras, lentement, en ouvrant la main. Mes doigts ont effleuré sa tête. Il a fermé les yeux un instant, ses oreilles se sont légèrement affaissées. Du bout de l'index je lui ai caressé le front, d'un mouvement régulier, d'une oreille à l'autre, et, progressivement, j'ai accentué ma pression. Ses yeux clignotaient, son corps s'arrondissait, sa poitrine ronronnait. La trace de mon ongle dessinait des sillons sur le fin pelage de son front et je retrouvais peu à peu l'usage de mes jambes, de mon corps, de mes sens. Après un long va-et-vient, mon doigt a glissé le long de la tempe, de la pommette, de la joue, jusqu'à ses lèvres légèrement entrouvertes. Mon autre main accomplissait le parcours inverse, en remontant lentement le long de la cuisse. Je sentais son corps d'une incroyable légèreté qui frissonnait sous les caresses, et elle a basculé un instant la tête en arrière avant de se jeter brusquement sur moi.

Plus tard, la première pensée cohérente qui m'a traversé l'esprit était d'origine olfactive, et je me suis félicité d'avoir fait réchauffer le confit à feu doux sinon tout aurait été calciné au fond de la poêle. Nous étions allongés à même le carrelage et elle semblait s'être assoupie, le visage niché au creux de mon épaule. Je n'osais bouger de peur de rompre le charme, mais un début de crampe au petit orteil m'a brusquement fait changer de position. Elle a alors lentement relevé la nuque et regardé un instant autour d'elle avant de tourner la tête vers moi. Ses yeux pétillaient et elle m'a glissé dans un sourire: "j'ai faim!" Après avoir humé l'air, je lui ai répondu que c'était prêt, qu'il n'y avait plus qu'à mettre la table.

Je lui ai tendu mon tee-shirt et me suis levé pour aller chercher des couverts dans le placard, et pendant que j'installais le tout sur la table elle a bondi sur ses pieds en répétant qu'elle mourrait de faim. Elle était grande, à peu près ma taille, j'avais l'impression de la connaître depuis toujours. "Tu es chez toi, je reviens dans une minute", lui ai-je lancé gaiement en quittant la pièce.

Quand je suis revenu du cellier, ma bouteille de vin sous le bras, j'ai poussé un cri sitôt la porte franchie: "Nooon! Touche pas à ça!", et je me suis vite débarrassé de la bouteille avant de me précipiter vers elle pour lui prendre le vase des mains et le reposer sur l'étagère.

- Hé, j'allais pas te le casser! s'est-elle exclamée en rigolant. ...Il est moche en plus, avec ses petits poissons rouges dessinés tout autour!
- Tu trouves...?
J'ai repris le vase, l'ai retourné. Je ne savais même pas d'où il venait, je l'avais toujours vu sur cette étagère et je me suis demandé s'il n'était pas déjà là quand j'avais emménagé.
- Tu trouves vraiment qu'il est moche?
- Moche, c'est pas le mot. Laid, plutôt!

J'ai écarté doucement les doigts. Le vase et les poissons rouges sont allés se fracasser sur le carrelage, en une demi-douzaine de morceaux et une multitude d'écailles.

La main devant la bouche, elle me dévisageait, les yeux écarquillés.

- Alors là, je ne comprends plus..., a-t-elle murmuré après quelques instants de flottement.
- Te plains pas, moi c'est depuis ce matin que je ne comprends rien!

Je l'ai prise par la main et nous nous sommes installés côte à côte, et tant que je sentais son genou contre le mien et son épaule contre la mienne, je ne craignais pas de la voir se transformer en potiche. Et, pour être pleinement rassuré avant d'attaquer le confit, j'ai repoussé la cruche le plus loin possible, tout au bout de la table.