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Depuis déjà deux semaines, la canicule étouffait
Québec. Ivre, mais encore debout sur ses deux jambes, près
dun ventilateur dappartement, Éloïse, un
verre de gin et limonade à la main, observe sa nudité
dans le miroir, tout en parlant au téléphone.
-
Jai envie daller à ce lancement au naturel, toute
nue, mentends-tu? Maudit que jsuis tannée de
cette température à faire pondre les poules. Pi yest
juste onze heures du matin
Cest le monde à lenvers.
On spenserait sur lIle Margarita. Si javais voulu
vivre dans le Sud, jy serais déménagée
ya longtemps
Tes ben, toi, au bureau
.
Jean-Claude,
familier avec les sautes dhumeur de sa conjointe et au courant
de ses bouffées de chaleur, préfère ne pas
discuter. À vrai dire, il est inquiet. À peine dix
jours passés, elle a été sous lemprise
dune crise anormale, un genre de folie passagère. Son
épouse a célébré ses cinquante ans à
peinturer les murs de leur chambre à coucher, dune
peinture noire, hachurée de coups de pinceaux rouges quelle
appelait ses fleurs de lâge. Et samedi dernier, elle
est arrivée à la maison, avec des boîtes en
carton de linge denfants, des petits pyjamas de bébé
quelle avait achetés, « à prix daubaine
», disait-elle, à la St-Vincent-de-Paul. Mais pour
qui et pourquoi? Il entend des glaçons tinter dans un verre
-
Chou-choune, tu sais très bien quêtre invitée
au lancement de livre de Cathy Johnson, auteure de renommée
nationale, cest tout un honneur. Arrête de ténerver!
Cest vrai quil fait très chaud, mais ce serait
bien dommage de manquer ta chance. Jaimerais bien y aller
avec toi, mais tu lsais, je dois finir la comptabilité
de la firme des architectes Lapointe. Vas-y! Ça va te faire
du bien. As-tu pris tes hormones? Dis-moi la vérité,
cache-moi rien.
Éloïse
se calme. Cet homme sait toujours trouver les mots quil faut
dire
un ange.
-
Oui, oui, jvais les prendre. Bon, daccord, tu as raison
je te verrai ce soir si, et je dis bien si, je survis
à une autre journée de sudation abondante.
Si tu me voyais Minou, leau me coule tellement entre les seins
que je ressemble au Mannequin Pis sur la Grande Place à Bruxelles,
sauf que je suis plus grosse.
Le
couple sesclaffe.
Dun
ton plus sérieux, Jean-Claude ajoute :
-
Et puis bois pas trop de limonade ma chérie
cest
pas bon pour toi.
Éloïse,
plus détendue, raccroche. Elle enfile une jupe chamarrée
de perles indiennes avec une blouse de coton blanc. Après
sêtre brossé les cheveux vigoureusement, elle
les relève en chignon. Cest lheure de se mélanger
un dernier gin avec limon. Elle le boit dun trait.
En
pressant un mouchoir en papier entre ses lèvres, elle élimine
l'excédent de rouge à lèvres sanguin quelle
vient dappliquer et puis, insatisfaite, elle reprend son pinceau
et en remet une autre couche dépaisseur, lestompe
et recommence. Ensuite, en remontant le tracé du crayon noir
vers l'extérieur, elle se crée un effet "doeil
de biche". Bizarre. Elle ne se reconnaît pas. Qui est
cette vieille femme cernée qui létudie? Elle
la redoute
Son
visage létonne. On dirait une caricature delle-même
Éloïse soupire.
Elle
sort, comme Van Gogh, nu-tête, en plein soleil de midi. Bouleversée
et désorientée sous les ardents rayons du soleil,
tout lui semble, pourtant, sinistre et triste. Au loin, des cloches
sonnent
des funérailles, peut-être.
Heureusement, un petit signe de la main et un taxi sarrête.
Cest coûteux, mais elle ne se voit absolument pas dans
un autobus bondé de passagers quand il fait au moins quarante
degrés centigrades dehors. Elle se sent déjà
si oppressée!
-
Excusez madame! Je sais que cest lenfer. Mon air conditionné
a cassé à matin.
La
passagère, le visage presquaussi rouge que ses lèvres,
sort une petite serviette préhumidifiée de son sac
à main et séponge le front, ensuite le cou.
Arrivée au Château Frontenac, dans un des salons à
létage, elle se fraye un chemin dans la foule, tête
basse, anxieuse, comme si elle a peur quon la regarde dans
les yeux et lui dise : « De quel droit es-tu ici? »
Lectrice pour la revue Belle Québec, elle a pourtant
mérité ce faire-part dinvitation après
avoir fait une brillante analyse du livre de Cathy Johnson, Léclat
de lombre : mais elle est intimidée par autant
dinvités célèbres, de Daniel Tremblay
à Marie Lavergne. Et depuis des mois, elle se sent bizarre,
déprimée, hors contrôle, au bord dune
crise de nerfs.
Lorsquelle
était enfant, il lui arrivait de plonger, tête première,
dans les contes de Perrault, dans ce monde fantastique qui lui permettait
de se libérer magiquement de ses propres angoisses. Elle
était entrée de la même manière dans
le livre Léclat de lombre. Le format du
livre, le texte sur papier vélin, lavant-propos manuscrit
de léditeur, tout lui avait plu dabord. Intriguée
par la couverture dun visage de femme moitié dans les
ténèbres, moitié dans la lumière, elle
avait commencé à tourner avidement les pages. Elle
sétait éprise de cette Caroline cynique, traumatisée
par un avortement sanglant, qui rêvait pourtant à la
maternité. Comme le personnage principal du roman, Éloïse
était devenue hantée, elle aussi, par le non-existant,
ce bébé arraché du corps chaud de sa mère.
Dans sa chronique littéraire, elle déclarait :
«
Je reste ébranlée par cette lutte livresque entre
le bien et le mal
»
Maintenant,
elle regarde Madame lécrivaine se promener dans
la salle, serrer la main de son éditeur et savancer
vers le microphone. Elle lécoute faire des blagues
et elle a peine à croire que cest la même personne
qui a basculé la belle héroïne du roman, Caroline,
dans lenfer du remords et de la démence.
-Souvent,
dit madame Johnson, je trouve difficile de créer de ces
images au formol
et en même temps, je me dis que
cette difficulté me permet un temps de transition entre deux
passages, cette mort qui mattire et cette vie qui me tire
Les
auditeurs sont subjugués. En effet, elle parle bien cette
Cathy à la plume cruelle et aux propos trop sombres.
Éloïse,
elle, ne veut plus lentendre. Sa bouche est en feu. Elle circule
dans la salle, se rend à la table, choisit un verre de vin
rouge afin détancher sa soif. Puis elle en ingurgite
un autre et un autre, tout en causant à voix basse avec une
ancienne collègue de travail, dont elle ne se souvient même
pas du nom. Elle remarque à peine que la conférencière
sest tue, quelle est partie. Le temps passe...
Réunion
fastidieuse. Elle a hâte dentrer chez elle. Intoxiquée
par tout lalcool quelle a bu, elle souffre de nausée.
Elle doit récupérer sa serviette de cuir au vestiaire,
celle quelle traîne toujours avec elle, par habitude
ou pour bien paraître. La responsable des objets consignés
est désolée :
-Pardon
Madame, quelquun est malheureusement parti avec votre mallette.
Jignore ce qui sest passé
Je me suis absentée
quelques minutes lorsque mon ami de cur est venu dans le hall
dentrée mais
Oh Madame! Ne men voulez pas
trop
Vous aurez à remplir un formulaire de réclamation
pour les assurances. Déposez-le à la poste demain
et vous serez tout probablement dédommagée pour votre
perte.
Il
lui a toujours paru inutile de lutter contre le hasard des choses.
Pourtant, ce soir, en elle, tout se bouscule. À croire quelle
a perdu son identité! Elle rage, mais elle ne dit pas un
mot. Plutôt, elle tourne les talons et court comme une folle
dans la rue.
Elle
cherche en vain un taxi. La journée est encore torride! Lair
est lourd.
Les
propos de la conférencière font écho en elle.
«
salle du trépas, pièce mal ventilée
cette mort qui mattire et cette vie qui me tire
notre
héroïne naura jamais plus denfants
»
Elle
narrive plus à reprendre son équilibre. Cest
une Éloïse chavirée qui titube vers les Plaines
dAbraham, hantée par de vieux remords, des sentiments
étranges de catastrophe éminente qui laccablent.
Canicule intérieure! Passage de vie insoutenable. Traversée
dun désert impitoyable. Transit sans issue! Réalité
atterrante
Comme elle est lasse et fatiguée. Le cur dans leau,
elle interpelle les passants : « Je naurai plus denfants
jai tué mon bébé
» Un adolescent,
au visage cireux, la frôle et lui murmure malicieusement :
« Vas te coucher vieille folle. »
Elle
sétend dans lherbe, sendort, se relève,
se déshabille
elle suffoque
des vagues de chaleur
la submergent
il fait si noir
il faut fuir.
Cest
un Jean-Claude consterné, qui rapporte la disparition mystérieuse
de sa femme, à la police municipale, le lendemain matin.
Trois jours plus tard, on retrouve le cadavre dÉloïse,
nu, effroyable et froid, qui baigne dans leau tumultueuse
du fleuve Saint-Laurent. Afin dexpliquer sa fin tragique,
les spécialistes de la santé parlent de problèmes
pathologiques rares, reliés au retour dâge féminin,
mais Jean-Claude, lui, dans sa détresse et son désaveu,
blâme surtout le suicide de son épouse sur le hasard
des choses et sur cette maudite canicule qui, pendant deux semaines,
étouffait la ville de Québec
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