Une photographie de Stéphane Popu

Bouffée de chaleur

par Lysette Brochu

La fuite

Sommaire

 

Depuis déjà deux semaines, la canicule étouffait Québec. Ivre, mais encore debout sur ses deux jambes, près d’un ventilateur d’appartement, Éloïse, un verre de gin et limonade à la main, observe sa nudité dans le miroir, tout en parlant au téléphone.

- J’ai envie d’aller à ce lancement au naturel, toute nue, m’entends-tu? Maudit que j’suis tannée de cette température à faire pondre les poules. Pi y’est juste onze heures du matin… C’est le monde à l’envers. On s’penserait sur l’Ile Margarita. Si j’avais voulu vivre dans le Sud, j’y serais déménagée y’a longtemps… T’es ben, toi, au bureau….

Jean-Claude, familier avec les sautes d’humeur de sa conjointe et au courant de ses bouffées de chaleur, préfère ne pas discuter. À vrai dire, il est inquiet. À peine dix jours passés, elle a été sous l’emprise d’une crise anormale, un genre de folie passagère. Son épouse a célébré ses cinquante ans à peinturer les murs de leur chambre à coucher, d’une peinture noire, hachurée de coups de pinceaux rouges qu’elle appelait ses fleurs de l’âge. Et samedi dernier, elle est arrivée à la maison, avec des boîtes en carton de linge d’enfants, des petits pyjamas de bébé qu’elle avait achetés, « à prix d’aubaine », disait-elle, à la St-Vincent-de-Paul. Mais pour qui et pourquoi? Il entend des glaçons tinter dans un verre…

- Chou-choune, tu sais très bien qu’être invitée au lancement de livre de Cathy Johnson, auteure de renommée nationale, c’est tout un honneur. Arrête de t’énerver! C’est vrai qu’il fait très chaud, mais ce serait bien dommage de manquer ta chance. J’aimerais bien y aller avec toi, mais tu l’sais, je dois finir la comptabilité de la firme des architectes Lapointe. Vas-y! Ça va te faire du bien. As-tu pris tes hormones? Dis-moi la vérité, cache-moi rien.

Éloïse se calme. Cet homme sait toujours trouver les mots qu’il faut dire… un ange.

- Oui, oui, j’vais les prendre. Bon, d’accord, tu as raison… je te verrai ce soir si, et je dis bien si, je survis à une autre journée de sudation abondante. Si tu me voyais Minou, l’eau me coule tellement entre les seins que je ressemble au Mannequin Pis sur la Grande Place à Bruxelles, sauf que je suis plus grosse.

Le couple s’esclaffe.

D’un ton plus sérieux, Jean-Claude ajoute :

- Et puis bois pas trop de limonade ma chérie… c’est pas bon pour toi.

Éloïse, plus détendue, raccroche. Elle enfile une jupe chamarrée de perles indiennes avec une blouse de coton blanc. Après s’être brossé les cheveux vigoureusement, elle les relève en chignon. C’est l’heure de se mélanger un dernier gin avec limon. Elle le boit d’un trait.

En pressant un mouchoir en papier entre ses lèvres, elle élimine l'excédent de rouge à lèvres sanguin qu’elle vient d’appliquer et puis, insatisfaite, elle reprend son pinceau et en remet une autre couche d’épaisseur, l’estompe et recommence. Ensuite, en remontant le tracé du crayon noir vers l'extérieur, elle se crée un effet "d’oeil de biche". Bizarre. Elle ne se reconnaît pas. Qui est cette vieille femme cernée qui l’étudie? Elle la redoute…

Son visage l’étonne. On dirait une caricature d’elle-même… Éloïse soupire.

Elle sort, comme Van Gogh, nu-tête, en plein soleil de midi. Bouleversée et désorientée sous les ardents rayons du soleil, tout lui semble, pourtant, sinistre et triste. Au loin, des cloches sonnent… des funérailles, peut-être.

Heureusement, un petit signe de la main et un taxi s’arrête. C’est coûteux, mais elle ne se voit absolument pas dans un autobus bondé de passagers quand il fait au moins quarante degrés centigrades dehors. Elle se sent déjà si oppressée!

- Excusez madame! Je sais que c’est l’enfer. Mon air conditionné a cassé à matin.

La passagère, le visage presqu’aussi rouge que ses lèvres, sort une petite serviette préhumidifiée de son sac à main et s’éponge le front, ensuite le cou.

Arrivée au Château Frontenac, dans un des salons à l’étage, elle se fraye un chemin dans la foule, tête basse, anxieuse, comme si elle a peur qu’on la regarde dans les yeux et lui dise : « De quel droit es-tu ici? » Lectrice pour la revue Belle Québec, elle a pourtant mérité ce faire-part d’invitation après avoir fait une brillante analyse du livre de Cathy Johnson, L’éclat de l’ombre : mais elle est intimidée par autant d’invités célèbres, de Daniel Tremblay à Marie Lavergne. Et depuis des mois, elle se sent bizarre, déprimée, hors contrôle, au bord d’une crise de nerfs.

Lorsqu’elle était enfant, il lui arrivait de plonger, tête première, dans les contes de Perrault, dans ce monde fantastique qui lui permettait de se libérer magiquement de ses propres angoisses. Elle était entrée de la même manière dans le livre L’éclat de l’ombre. Le format du livre, le texte sur papier vélin, l’avant-propos manuscrit de l’éditeur, tout lui avait plu d’abord. Intriguée par la couverture d’un visage de femme moitié dans les ténèbres, moitié dans la lumière, elle avait commencé à tourner avidement les pages. Elle s’était éprise de cette Caroline cynique, traumatisée par un avortement sanglant, qui rêvait pourtant à la maternité. Comme le personnage principal du roman, Éloïse était devenue hantée, elle aussi, par le non-existant, ce bébé arraché du corps chaud de sa mère. Dans sa chronique littéraire, elle déclarait :

« Je reste ébranlée par cette lutte livresque entre le bien et le mal… »

Maintenant, elle regarde Madame l’écrivaine se promener dans la salle, serrer la main de son éditeur et s’avancer vers le microphone. Elle l’écoute faire des blagues et elle a peine à croire que c’est la même personne qui a basculé la belle héroïne du roman, Caroline, dans l’enfer du remords et de la démence.

-Souvent, dit madame Johnson, je trouve difficile de créer de ces images au formol… et en même temps, je me dis que cette difficulté me permet un temps de transition entre deux passages, cette mort qui m’attire et cette vie qui me tire…

Les auditeurs sont subjugués. En effet, elle parle bien cette Cathy à la plume cruelle et aux propos trop sombres.

Éloïse, elle, ne veut plus l’entendre. Sa bouche est en feu. Elle circule dans la salle, se rend à la table, choisit un verre de vin rouge afin d’étancher sa soif. Puis elle en ingurgite un autre et un autre, tout en causant à voix basse avec une ancienne collègue de travail, dont elle ne se souvient même pas du nom. Elle remarque à peine que la conférencière s’est tue, qu’elle est partie. Le temps passe...

Réunion fastidieuse. Elle a hâte d’entrer chez elle. Intoxiquée par tout l’alcool qu’elle a bu, elle souffre de nausée. Elle doit récupérer sa serviette de cuir au vestiaire, celle qu’elle traîne toujours avec elle, par habitude ou pour bien paraître. La responsable des objets consignés est désolée :

-Pardon Madame, quelqu’un est malheureusement parti avec votre mallette. J’ignore ce qui s’est passé… Je me suis absentée quelques minutes lorsque mon ami de cœur est venu dans le hall d’entrée mais… Oh Madame! Ne m’en voulez pas trop… Vous aurez à remplir un formulaire de réclamation pour les assurances. Déposez-le à la poste demain et vous serez tout probablement dédommagée pour votre perte.

Il lui a toujours paru inutile de lutter contre le hasard des choses. Pourtant, ce soir, en elle, tout se bouscule. À croire qu’elle a perdu son identité! Elle rage, mais elle ne dit pas un mot. Plutôt, elle tourne les talons et court comme une folle dans la rue.

Elle cherche en vain un taxi. La journée est encore torride! L’air est lourd.

Les propos de la conférencière font écho en elle. « … salle du trépas, pièce mal ventilée… cette mort qui m’attire et cette vie qui me tire… notre héroïne n’aura jamais plus d’enfants… »

Elle n’arrive plus à reprendre son équilibre. C’est une Éloïse chavirée qui titube vers les Plaines d’Abraham, hantée par de vieux remords, des sentiments étranges de catastrophe éminente qui l’accablent. Canicule intérieure! Passage de vie insoutenable. Traversée d’un désert impitoyable. Transit sans issue! Réalité atterrante…

Comme elle est lasse et fatiguée. Le cœur dans l’eau, elle interpelle les passants : « Je n’aurai plus d’enfants… j’ai tué mon bébé… » Un adolescent, au visage cireux, la frôle et lui murmure malicieusement : « Vas te coucher vieille folle. »

Elle s’étend dans l’herbe, s’endort, se relève, se déshabille… elle suffoque… des vagues de chaleur la submergent… il fait si noir… il faut fuir.

C’est un Jean-Claude consterné, qui rapporte la disparition mystérieuse de sa femme, à la police municipale, le lendemain matin. Trois jours plus tard, on retrouve le cadavre d’Éloïse, nu, effroyable et froid, qui baigne dans l’eau tumultueuse du fleuve Saint-Laurent. Afin d’expliquer sa fin tragique, les spécialistes de la santé parlent de problèmes pathologiques rares, reliés au retour d’âge féminin, mais Jean-Claude, lui, dans sa détresse et son désaveu, blâme surtout le suicide de son épouse sur le hasard des choses et sur cette maudite canicule qui, pendant deux semaines, étouffait la ville de Québec…