Une photographie de Stéphane Popu

Fuite

par Agnès Schnell

La fuite

Sommaire

 

Je ne voyais d'elle que l'arrondi du dos et une croupe puissante posée sur ses talons. Tout le reste de son corps était absorbé, phagocyté par l'armoire ouverte.

- Je ne sais jamais quoi emmener. Je prends toujours trop peu du nécessaire et beaucoup trop du superflu… Il faut que je parte. Tu comprends ?

Je comprenais. Je comprends toujours en pareil cas. Que devais-je comprendre d'ailleurs ?

Je la connaissais depuis quelques années. Elle semblait toujours décidée à tout quitter, toujours sur le point de partir, haletante, pressée, prête à tout recommencer. Que cherchait-elle ? L'abandon d'un quotidien morose, la nécessité d'un changement, un peu de piment, une indispensable rupture avec ses habitudes ?

Je m'amusais parfois, m'attristais souvent à la voir répéter une même scène, jamais au point. Elle semblait sans cesse réécrire l'histoire, son histoire. Si personnages, lieux ,dialogues et seconds rôles variaient, le thème et l'actrice principale restaient les mêmes. Un début de mauvais film passé en boucle, inlassablement…
La fuite est vaine si on emporte avec soi son ennemi : soi-même !

-Je dois partir, quelques temps au moins. Le temps de tourner la page, d'oublier… Je ne peux pas continuer à vivre ainsi, tu comprends ?

Je comprenais, oui…
Elle voulait quitter son appartement de célibataire encombré de futilités, de babioles auxquelles elle était curieusement attachée. Elle quitterait ce monde étroit de poussière et d'ennui, les petites chambres mesquines où ses souvenirs et ses regrets s'empilaient en strates régulièrement alimentées. Elle voulait quitter ses fantômes…
Elle voulait quitter sa ville à défaut de sa vie.
Mais était-ce possible ?
Ailleurs, elle sera toujours trop près d'elle-même, trop près de son âme, de sa lèpre.
Elle ne verrait d'ailleurs que des vitrines illusoires. Toutes les routes se ressemblent pour celui qui ne regarde qu'au-dedans. Elle voulait partir pour mieux se retrouver sans doute…

Ces départs semblaient indispensables. Que dire alors de ses retours exaltés ? Car elle reviendrait, très vite. Avant la date prévue si elle le pouvait. Elle serait irritée, elle dénoncerait la publicité mensongère de l'agence de voyage, les villes sans caractère, le manque d'hygiène ou de confort, les autochtones indélicats ou peu aimables. Elle déplorerait la chaleur ou la pluie, le vent ou le froid. Elle reviendrait amère, délestée que quelques économies, alourdie de rancœur.

Et puis, le besoin d'évasion reviendrait quelques mois plus tard, comme une démangeaison cyclique. A nouveau, elle courrait vers de nouveaux paysages qu'elle ne verrait pas. Baudruche attachée par un fil fragile à son étroitesse, elle n'entendrait pas le chant profond des fleuves, la voix de la forêt, le brame du vent, la puissance des vagues, elle n'entendrait pas les inflexions des langues étrangères, elle ne verrait pas les regards des autres, d'un autre, appelant…

- Je ne sais pas ce qui m'attire ailleurs, me dit-elle doctement un jour, à part quelques détails, toutes les villes se ressemblent. Tu trouves partout rues, maisons, boutiques, hôtels, églises, cimetières… Un fleuve parfois aussi… Tu peux visiter des musées, mais si tu achètes un livre ou un catalogue, tu y vois les mêmes œuvres et tu peux les admirer indéfiniment…

-Je ne sais vraiment pas pourquoi je dois partir, mais il le faut, c'est plus fort que moi !

Je comprenais, j'avais compris que rien ne pouvait la surprendre, l'étonner, l'émerveiller. Elle passait trop vite, elle restait à la surface des choses, elle voulait dépasser l'étrave pour être tout devant, pour s'étourdir, pour s'oublier… Elle ne pourrait jamais se quitter, oublier ses inquiétudes, ses obsessions. Elle ne pourrait jamais emprunter une nouvelle voie sans y voir le reflet du déjà vu.
- Tu me dis qu'ailleurs c'est la même chose. Pourquoi partir alors ?
- Mais pour changer d'air !
- Ah ! ?
L'air, évidemment ! L'air ne pouvait qu'être différent ailleurs !