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Je ne voyais d'elle que l'arrondi du dos et une croupe puissante
posée sur ses talons. Tout le reste de son corps était
absorbé, phagocyté par l'armoire ouverte.
-
Je ne sais jamais quoi emmener. Je prends toujours trop peu du nécessaire
et beaucoup trop du superflu
Il faut que je parte. Tu comprends
?
Je
comprenais. Je comprends toujours en pareil cas. Que devais-je comprendre
d'ailleurs ?
Je la connaissais depuis quelques années. Elle semblait toujours
décidée à tout quitter, toujours sur le point
de partir, haletante, pressée, prête à tout
recommencer. Que cherchait-elle ? L'abandon d'un quotidien morose,
la nécessité d'un changement, un peu de piment, une
indispensable rupture avec ses habitudes ?
Je m'amusais parfois, m'attristais souvent à la voir répéter
une même scène, jamais au point. Elle semblait sans
cesse réécrire l'histoire, son histoire. Si personnages,
lieux ,dialogues et seconds rôles variaient, le thème
et l'actrice principale restaient les mêmes. Un début
de mauvais film passé en boucle, inlassablement
La fuite est vaine si on emporte avec soi son ennemi : soi-même
!
-Je dois partir, quelques temps au moins. Le temps de tourner la
page, d'oublier
Je ne peux pas continuer à vivre ainsi,
tu comprends ?
Je
comprenais, oui
Elle voulait quitter son appartement de célibataire encombré
de futilités, de babioles auxquelles elle était curieusement
attachée. Elle quitterait ce monde étroit de poussière
et d'ennui, les petites chambres mesquines où ses souvenirs
et ses regrets s'empilaient en strates régulièrement
alimentées. Elle voulait quitter ses fantômes
Elle voulait quitter sa ville à défaut de sa vie.
Mais était-ce possible ?
Ailleurs, elle sera toujours trop près d'elle-même,
trop près de son âme, de sa lèpre.
Elle ne verrait d'ailleurs que des vitrines illusoires. Toutes les
routes se ressemblent pour celui qui ne regarde qu'au-dedans. Elle
voulait partir pour mieux se retrouver sans doute
Ces
départs semblaient indispensables. Que dire alors de ses
retours exaltés ? Car elle reviendrait, très vite.
Avant la date prévue si elle le pouvait. Elle serait irritée,
elle dénoncerait la publicité mensongère de
l'agence de voyage, les villes sans caractère, le manque
d'hygiène ou de confort, les autochtones indélicats
ou peu aimables. Elle déplorerait la chaleur ou la pluie,
le vent ou le froid. Elle reviendrait amère, délestée
que quelques économies, alourdie de rancur.
Et
puis, le besoin d'évasion reviendrait quelques mois plus
tard, comme une démangeaison cyclique. A nouveau, elle courrait
vers de nouveaux paysages qu'elle ne verrait pas. Baudruche attachée
par un fil fragile à son étroitesse, elle n'entendrait
pas le chant profond des fleuves, la voix de la forêt, le
brame du vent, la puissance des vagues, elle n'entendrait pas les
inflexions des langues étrangères, elle ne verrait
pas les regards des autres, d'un autre, appelant
- Je ne sais pas ce qui m'attire ailleurs, me dit-elle doctement
un jour, à part quelques détails, toutes les villes
se ressemblent. Tu trouves partout rues, maisons, boutiques, hôtels,
églises, cimetières
Un fleuve parfois aussi
Tu peux visiter des musées, mais si tu achètes un
livre ou un catalogue, tu y vois les mêmes uvres et
tu peux les admirer indéfiniment
-Je ne sais vraiment pas pourquoi je dois partir, mais il le faut,
c'est plus fort que moi !
Je comprenais, j'avais compris que rien ne pouvait la surprendre,
l'étonner, l'émerveiller. Elle passait trop vite,
elle restait à la surface des choses, elle voulait dépasser
l'étrave pour être tout devant, pour s'étourdir,
pour s'oublier
Elle ne pourrait jamais se quitter, oublier
ses inquiétudes, ses obsessions. Elle ne pourrait jamais
emprunter une nouvelle voie sans y voir le reflet du déjà
vu.
- Tu me dis qu'ailleurs c'est la même chose. Pourquoi partir
alors ?
- Mais pour changer d'air !
- Ah ! ?
L'air, évidemment ! L'air ne pouvait qu'être différent
ailleurs !
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